Me voilà à Kodaikanal, et dès la première heure, je sais que ça m’emmerde d’être là. Le bon côté, c’est qu’il y fait frais, dans les 20-25 degrés.
Kodaikanal paraissait-il possède un charme qu’il n’y a pas à Ooty. En effet, c’est plus petit, mais en fait la ville elle-même est semblable aux autres, et même encore plus puante de tourisme saisonnier. Les tarifs ici sont encore plus hauts qu’à Ooty, on retrouve donc les personnes aisées des villes qui peuvent se permettre la sortie en famille, mais pas le voyage à l’étranger. Et ils sont irrespectueux, gros et polluants, pour la plupart. Ils se déplacent comme des éléphants au bord des routes, le père, la mère, les enfants, parfois les cousins, un ou deux servants qui portent les bagages et ustensiles de pique-nique (même en pique-nique, on cuisine en Inde). Ils sont admirablement vêtus, les hommes de pantalon de costume et chemise de marque qui dissimulent mal leur bedaine pendante, les femmes de saris de dimanche, aux couleurs travaillées et ornés de pierreries brillantes. Et ils observent et s’émerveillent des attrapes-touristes au bord des rues, consomment des bouteilles de Sprite qu’ils abandonnent sur la rive du lac, et ne font pas attention aux bruits de klaxons et à la puanteur des gaz d’échappements, puisqu’ils viennent de la ville où ils y sont accoutumés. C’est ça leurs vacances. C’est la haute saison du tourisme indien en ce moment, mais c’est la basse saison pour les guides de randonnée. Les indiens ne partent pas en randonnée. La balade dans la ville leur suffit. S’ils ne peuvent pas aller quelque part en auto-rickshaw ou en taxi, ils n’iront pas. Les guides de randonnée travaillent alors presque exclusivement avec les touristes étrangers, mais il y en a peu ces jours-ci. J’ai failli d’ailleurs partir un matin, mais je me suis débiné : mes jambes ne voulaient plus enchainer les pas. J’avais trop pédalé, et je ne pouvais plus randonner. Je suis alors resté tranquillement dans la petite chambre d’un cottage un peu à l’écart de la ville. Un type que j’ai rencontré dans la rue m’a conseillé cet endroit lorsque je suis arrivé. Tous les petits hôtels me proposaient des chambres miteuses et sales pour 600 roupies la nuit. Celle-ci, un peu à l’écart, bien que le bruit des klaxons arrive jusque-là, m’a couté 700 roupies les deux nuits.
Etant plus ou moins tranquille, je suis resté un bon bout de la journée dans le petit jardin donnant sur une belle vue de montagne, à écrire et lire. Le coucher de soleil était assez beau, mais je n’ai pensé à dégainer mon appareil photo que trop tard.
Malgré mon envie d’être un peu tranquille, j’ai été tout le temps d’humeur maussade dans cette station d’altitude. Un ras-le-bol m’a pris. Ça devait arriver, l’Inde, ce n’est pas si rose que ça en a l’air. Je veux dire que, même si je décris tout plein d’expériences fascinantes, il y a tout de même un bon paquet de choses fatigantes. Et à la longue, on peut craquer. Déjà, la foule, partout. Et si ce n’est pas la foule, il y a quand même des gens partout. Partout, il n’y a pas un lieu où l’on peut rester seul plus d’une demi-heure, même en se promenant dans une campagne au fond d’une forêt. Il y a du monde en Inde, mais pas que dans les villes. La campagne d’ailleurs, c’est 75% de la population. Voilà, c’est fatigant parfois de ne pas pouvoir être seul avec la nature quelques heures.
Et puis il y a ce bruit permanent, omniprésent, ces véhicules qui klaxonnent à tout bout de champ. Sans raison apparente le plus souvent, ça devient insupportable. Les gens klaxonnent par réflexe. Non, pour être plus exact, ne pas klaxonner est un réflexe à avoir. On klaxonne tellement pour avertir, que ça n’avertit plus rien, personne ne se pousse vraiment du chemin, ce n’est maintenant seulement qu’une façon de conduire, un geste aussi familier que celui de passer les vitesses. Parfois, si les gens me klaxonnent lorsqu’ils me croisent sur la route, ce n’est pas toujours parce qu’ils veulent me saluer. C’est surtout qu’ils sont tellement étonnés, qu’ils relâchent leur attention, leur concentration qui leur dit de ne pas klaxonner, alors leur doigt comme un ressort lâché soudainement s’appuie sur le bouton infernal. Ça les réveille. Ça m’exaspère.
Sans compter la saleté, les détritus partout, les systèmes d’égouts inexistants qui répandent des odeurs nauséabondes. Là, à Kodaikanal, comme dans toutes les régions appelées ‘‘Plastic Free’’, c’est-à-dire région sans plastique, il y a presque autant de détritus plastiques qu’ailleurs. Voici la blague : Ils installent des panneaux indiquant que l’usage du plastique est interdit dans la région, et que si quelqu’un est pris, il pourra payer une amende de 100 roupies (1,5€). En petit en-dessous, les plastiques concernés sont les sacs en plastique et deux ou trois autres produits bien spécifiques y ressemblant. Donc c’est une belle blague. La seule chose que les vendeurs ne font pas donc dans ces régions, c’est donner un sac plastique avec les produits que vous achetez. Le rejet de tout autre plastique dans la nature est autorisé donc : bouteilles d’eau ou de coca, sachets de biscuits, tout en fait. Et l’on vend les mêmes produits manufacturés partout qui produisent ces déchets. Sur le bord des promenades aménagées de Kodaikanal, il y a quelques poubelles qui ont été disposées çà et là. Elles sont vides. Derrière, dans le ravin ou dans les arbres, des monticules de déchets. Voilà où on en est. Je crois qu’ici, comme en Grèce, un politicien affiche bien les mesures qu’il prend, sans logistique derrière, juste pour la forme. Chez nous, les politiciens doivent être plus malins pour nous berner, ils affichent leurs mesures et ils les prennent, puis ils affichent qu’ils les ont prises, afin de mieux cacher leurs mauvaises actions.
Peut-être que mon récit prend un ton maussade aujourd’hui, mais ça n’empêche, j’aime ce pays. Je n’y vivrais pas, ça je le sais déjà, c’est trop fatigant, trop stressant. Mais il y a quand même un tas de choses que j’aime. Et ce tas de choses, je le trouve surtout en campagne, verte, ouverte et plus calme, et non dans les villes, sales, avares et bruyantes.
Arrive le deuxième soir. J’avais passé la journée un peu à part de cette misère touristique, mais j’étais toujours un peu grognon, alors que j’allai en ville pour le diner. Au lieu d’aller dans un restaurant classique, je m’installai dans un de ces boui-boui où seuls les indiens de bas-étage vont, plutôt sale et exigu. Je me commandai trois parotas que l’on me servit avec une sauce dont il vaut mieux ne pas connaitre le mode de préparation, et je dégustai ceci à la table de deux indiens un peu étonnés de la présence d’un touriste en tel lieu. Je me régalai, le sourire me revint. En sortant, j’allai me boire un petit thé masala (épicé) que je commandai à un vieux monsieur qui a installé son stand sous un vieil escalier dans une rue sombre qui descend. Je bus mon thé là, j’observais le vieux qui répétait ces mêmes gestes depuis une éternité, versant le thé puis le lait d’une coupe à l’autre, pour bien mélanger, et dissoudre le sucre aussi. Plusieurs personnes sont là autour et discutent de leur journée, en buvant leur thé dans la rue. Cette soirée de retour dans le monde réel, pas celui des beaux saris, de la grandeur des civilisations indienne ou dravidienne, mais dans le monde actuel de ces gens qui ne font qu’y vivre, m’a redonné la bonne humeur que j’avais perdu un moment. Je rentrai en chantonnant à ma chambre, et me préparai à la redescente de la montagne pour le lendemain, avec un tout nouvel entrain.

1 commentaire:
Bon récit.
On se rend compte rapidement dans ces pays du tiers monde que l'on ne changera rien de notre petite personne et que rien ne changera d'ici les 200 prochaines années.
Tous l'Amérique central et du sud est pareil et l'Asie n'est pas différent.
C'est bon de voyager et nous pouvons ainsi encore mieux apprécier notre beau coin de pays natale et ce, peut importe ou il se trouve...
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