Je pars de Madurai assez tôt, et c’est une grosse journée qui m’attend sans que je m’en doute. Je roule, je roule,
et il ne se passera rien d’extraordinaire durant toute la journée, et je roulerai sur près de 100km. Des curieux toujours, mais pas vraiment de contact sur ces petites routes de campagne que j’emprunte. Je demande parfois mon chemin car je me perds facilement, mais les gens ne sont pas très bavard au-delà du traditionnel ‘‘straight and then left’’ (Tout droit, puis à gauche), ce qui signifie : ‘‘demande à la prochaine personne’’. Dans cette région, rien n’est écrit en alphabet latin sur les panneaux, c’est que du tamoul. Dans l’alphabet tamoul, il y a 247 lettres, représentant des syllabes en général. J’ai réussi à retenir plus ou moins certaines lettres comprenant le son ‘‘m’’, donc environ 5 sur une dizaine, plus les quatre lettres de mon prénom. C’est un bon début!
Il fait chaud, mais heureusement qu’aujourd’hui le ciel s’est voilé, et le vent ne soulève donc pas autant que d’habitude l’aridité des sols, ses 35 degrés environ restent supportables. Le soleil va bientôt se cacher à l’ouest quand j’arrive dans la bourgade de Rajasingamangalam. Une étrange atmosphère règne dans ce bled. Ça a l’air d’une ville fantôme avec plein de gens dans les rues tout de même. Des fantômes ces gens en fait. J’apprends vite que ceci est dû à l’absence anormale de courant depuis deux jours. Plus de courant électrique, plus d’eau courante, la ville fonctionne au ralenti. Elle n’en est pas pour autant plus accueillante que les autres. Les gens pensent que le courant va revenir vers 20h. Enfin, ils ne m’ont pas vraiment précisé tous la même heure, j’en ai seulement fait une déduction. En Inde, on pose d’abord les questions, à plusieurs personnes si possible, puis on fait des suppositions. On repose la question avec d’autres mots. On obtient des réponses différentes, parce que chacun sait ou ne sait pas, mais possède toujours une réponse approximative, et puis parce qu’ils parlent le ‘‘petit indien’’, c’est-à-dire un anglais très (immensément) épuré. Avec cet éventail de réponses, on déduit ce que l’on peut. Néanmoins, avec le temps l’on s’habitue, nos déductions se rapprochent de la vérité. On apprend à pratiquer la dichotomie en Inde.
Je vais chercher une chambre dans une ‘‘lodge’’ (un hôtel bas de gamme en pays tamoul) et l’on m’indique pas moins de 300 roupies, une fortune. Je jette un œil par acquis de conscience à la chambre proposée, que l’on me montre à la lampe torche. Je n’ai pas vu les cafards, mais je les imagine déjà se promener sur tout mon corps pendant mon sommeil. Je pars en courant, je préfère cent fois dormir dehors. A l’entrée de la ville, j’avais discuté avec des jeunes qui jouaient au volley-ball près d’un marché couvert. Cela pourrait faire un abri pour la nuit. Les volley-balleurs sont toujours là, et nous tapons quelques balles, avant la tombée de la nuit. J’attends que quelqu’un m’invite chez lui (je laisse toujours entendre que je ne sais pas où dormir, puis souvent les choses viennent d’elles-mêmes... mais pas toujours). Rien. Sauf à la fin, ils me disent que c’est mieux pour moi de rester dormir de l’autre côté de la route, c’est une mosquée (ils sont musulmans). Ils m’assurent qu’il n’y a pas de problème, il y a d’autres gens qui dorment là la nuit, mais il n’y a rien à craindre. D’ailleurs, ils m’accompagnent, et nous nous installons sur le perron couvert devant l’entrée de la mosquée. Nous allumons des bougies, des gens dans un coin d’ombre dorment déjà, des pauvres sans toit, qui trouvent refuge chez Dieu la nuit. Un Carrom (un jeu indien parait-il, enfin si on demande à n’importe qui d’où vient le jeu qu’il joue, ça vient de chez lui, alors je ne suis pas certain) est sorti et nous nous adonnons à quelques parties où je ne brillerai pas autant qu’en batteur de cricket. Un gros orage éclate, c’est toujours un plaisir de voir cette pluie abondante tomber comme si l’on avait renversé un seau d’eau géant depuis un nuage. Enfin c’est un plaisir en temps si arides. Le vent souffle fort et les branches des arbres sont bousculées, allant taper sur les fils électriques à proximité. Sous les frottements, des étincelles jaillissent. Espérons que l’incendie qui n’a pas eu lieu depuis que ces arbres et ces fils se sont rencontrés n’éclatera pas cette nuit!
C’est l’heure de dormir, demain, au lever du soleil, il faudra repartir, vers 6 heures du matin. Ce n’est pas parce que j’ai dormi sur le sol en béton, que j’ai passé une nuit difficile. Dormir à même le sol est en fait assez confortable, je vous l’assure. On nous a bourré le crâne avec les lits rembourrés, mais un simple drap sur un sol plat, un petit coussin, sont suffisants pour se reposer. Non, le problème, c’étaient plutôt les voisins. Un concert de pets incroyable toute la nuit! C’est vrai qu’en Inde, il n’y a pas vraiment de gêne à exprimer tous les sons du corps possible, hommes et femmes. On entendra souvent dans la rue, ou dans les couloirs d’hôtel, des pets et rots, des raclements de gorge et crachats comme on en faisait entre adolescents pour voir qui est le plus viril. En plus du concert, un type à ma droite se lève pour prier Allah vers le milieu de la nuit, un autre chante bien fort en dormant... C’est l’Inde, je suis content de le vivre : maintenant, je sais, je connais. Je n’ai pas vraiment dormi, je suis exténué de la journée de vélo de la veille, mais c’était une nuit assez folklorique! Le soleil point et une vache arrive alors, comme si c’était l’heure pour elle d’embaucher, elle sait où elle se dirige pour aller brouter. On entend les ‘‘léoooon’’ des faons qui chantent le matin dans la campagne tamoule. Les gens autour de moi se lèvent discrètement, et quittent la mosquée en emportant leur bite et leur couteau, c’est-à-dire tout ce qu’ils possèdent sur cette terre, pour aller gagner leur pain du jour, pas plus.
Moi, j’enfourche aussi discrètement mon vélo et me dirige vers la mer, je suis impatient de la revoir, la mer.

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