Elle longe la côte vers le sud, vers Rameswaram. Mais sentant la mer bien proche, au bout de deux heures, je tente l’échappée sur de petits chemins transversaux. Les gens ne comprennent pas ce que je fais là, et ne cessent de m’indiquer la direction de la route principale, ne comprenant pas que je veuille aller voir la mer, il n’y a rien, mon vélo ne pourra pas rouler dessus... Je fais bien de me fier plutôt à mon intuition, car au bout d’un chemin au bitume éparpillé, la voilà qui se dévoile. L’air marin est transporté par un vent plus frais qui m’attire vers l’immensité bleue.
Je pose mon vélo, traverse le petit village de pêcheurs fait de quelques cabanes en feuilles de bananiers, et me jette à l’eau! Température parfaite, mer peu agitée, le pied.
Quand je sors, des jeunes m’ont vu et m’invitent à déjeuner avec eux. Ils me font goûter une boisson que je ne connais pas, C’est une boisson artisanale qu’ils fabriquent sans doute eux-mêmes, obtenue en faisant fermenter du lait de coco. Et c’était dégueulasse, ouai je dois bien l’avouer. C’est un peu comme boire du vinaigre de noix de coco. Mais eux ils aiment cela, et je crois surtout qu’ils l’aiment pour se saouler, seulement.
Puis après cela, nous allons trainer à l’ombre d’un arbre, près d’un abribus sur une route un peu éloignée. Je leur explique ma destination, et je leur demande des conseils en leur montrant ma carte. C’est toujours assez cocasse le truc de la carte : les gens ne savent pas lire une carte ici en Inde. Ils veulent aider, mais le concept de carte n’est pas très clair pour eux. C’est compliqué. Quand ils voient la mienne, ils me demandent où je me la suis procurée, comme si ça ne pouvait être utilisé que par la NASA ou les services secrets. C’est vrai que j’avais eu de la peine à me la procurer cette carte, pourtant basique et très souvent fausse. Alors ils pointent du doigt la ville qu’ils ont vu écrite, Rameswaram, «voilà, me disent-ils, c’est là tu vois?» Bien sûr que j’ai vu, mais comment leur expliquer que ce que je demande, c’est quelle route prendre, quels villages traverser? Dans leur tête, tel village est à tant d’heures de bus de tel autre, c’est tout, et ça suffit.L’épisode de la carte passée, ils m’indiquent un lieu où je pourrai rester dormir pour la nuit. Ils me disent que c’est un temple hindou. Puis me laissent à l’ombre de cet arbre de bord de route, et je m’endors, au plus chaud de la journée. Je m’endors à coups de 10 minutes, pas plus. Et oui, en Inde, on ne peut pas rester tranquille trop longtemps. Ce n’est simplement pas possible. Il y a trop de gens qui passent, et ils sont curieux de l’étranger qui se trouve là, incongru. Alors il faut parler, répéter encore et encore la même histoire avec le peu de mots disponibles à leur compréhension. C’est le jeu en Inde et on apprend vite les règles. Parfois c’est ennuyeux, mais il suffit de se dire qu’on apporte un rayon de soleil dans leur vie sombre, et on reprend plaisir à ces contacts infinis, ces bribes de conversations.
Après ce repos entrecoupé de petits bonheurs, je reprends la route pour les quelques kilomètres qui me séparent de ce temple où je pourrai apparemment passer la nuit. Mais sur le chemin, dans un village, un match de cricket se joue et je ne résiste pas à l’envie d’aller dans les tribunes (le gazon au bord du terrain) avec les autres spectateurs, amusés de ma présence.
C’est un match sérieux il semblerait, car la tension est à son comble, et le score très serré entre l’équipe du village et les adversaires, qui gagneront finalement. J’apprécie en tous cas la ferveur, et la rusticité du terrain, non nivelé, où broutent deux ou trois vaches. Les joueurs courent autour comme si elles n’existaient pas.
Enfin, la journée se termine, et j’arrive dans le temple Sammy Yar Madam. Il s’avère que c’est une sorte de temple d’accueil pour pèlerins et voyageurs en dévotion. En demandant l’accueil pour la nuit, je suis bien gêné en devant avouer que je ne suis pas là pour prier, mais je me rattrape en prétendant que je cherche à améliorer ma connaissance de la religion et des coutumes qui s’y rapportent. Ce qui est vrai d’ailleurs. Cependant, c’est bien le hasard qui m’a conduit là, et pas une volonté particulière, et comme je l’avais expliqué il y a quelques temps, en Inde, les gens comprennent peu la notion de voyage hasardeux, il devrait toujours y avoir une volonté, un plan bien précis.
On m’accepte donc tout de même avec plaisir dans ce temple, où des pèlerins sont de passage justement. C’est une vingtaine de retraités qui effectuent le pèlerinage sacré depuis Rameswaram jusqu’à Bénarès, à pied. Cent vingt-deux jours de marche spirituelle ponctuée de nombreux arrêts dans d’innombrables temples qui parsèment leur chemin.
Ce soir-là, ils m’invitent à partager leur diner, après la prière. Je resterai donc à écouter leurs prières de dévotion pendant que mon ventre gargouille. Ils sont assis en cercle, et répètent des vers d’un chant lancé par leur Gourou, qui a déjà fait le pèlerinage sept fois dans sa vie! Ils sont vêtus seulement d’un lungi (une sorte de jupe que portent les hommes en Inde) orange.
Après la prière, je m’assois à côté du gourou pour que nous parlions. J’ai envie d’en savoir plus sur ce qu’ils font. Je ne vais pas rentrer dans les détails de notre discussion, car ce serait un peu ennuyeux pour le lecteur, mais en gros, ce pèlerinage, il le fait pour son bien-être, pour la recherche d’un contact avec le Dieu qu’il prie, et maintenant pour transmettre cette opportunité à de nouveaux pèlerins. Je ne suis pas très réceptif à tout ce qui est à proprement parler religieux, je veux dire les prières, les dogmes, les processions. Mais pourtant je m’intéresse aux messages que les religions peuvent avoir derrière leur costume de dévotion. Car il y a toujours à l’origine un message spirituel, une idée humaine, un conseil du cœur. C’est ceci, le cœur des religions, et c’est ceci qui m’intéresse. Et ce gourou me racontera une histoire qui s’appuie sur la dévotion à un Dieu, mais qui transporte surtout un message utile. Il y a une vingtaine d’années, il avait chez lui une quinzaine de cadres accrochés à son mur qui représentaient chacun un Dieu différent parmi les 36 millions qu’en dénombre l’hindouisme. Chaque jour, il priait et accomplissait tous les actes de dévotions pour chacun de ces Dieux. Puis il a commencé ses pèlerinages, et il a aussi commencé à retirer des Dieux de son mur. Petit à petit, il se sentait plus libre lors de ses prières, plus léger. Il se sentait plus écouté des Dieux en face de lui. Il pouvait consacrer plus de temps aux Dieux sélectionnés, qui étaient en quelque sorte les plus ‘‘utiles’’. Puis, au bout de 22 ans, il s’est retrouvé avec un seul Dieu sur le mur intérieur de sa demeure. Chaque jour, il prie ce Dieu. Et il se sent libre, et il sent que ce Dieu est tout ce qu’il lui faut, qu’il lui suffit. Il a atteint la simplicité absolue, le Dieu utile, et pas plus. Il ne s’éparpille plus à faire la bonne prière à l’un ou à l’autre, il a revu les nécessités, et s’est rendu compte qu’il n’avait qu’une seule absolue nécessité.
On parle de Dieux, mais ce que ceci signifie, c’est surtout que l’accès à l’accomplissement de soi, au bonheur comblé n’est pas dans la multiplicité, dans l’abondance, mais il réside tout simplement dans la réduction à l’absolue nécessaire. Pour cet homme, c’était un Dieu. Pour quelqu’un autre, ce pourrait être une passion principale, un hobby, se consacrer à son sport favori, rien qu’à celui-ci, ou à sa famille, ou réduire la pagaille de cadres qui encombre son mur à un seul. Minimaliser, pour se sentir lèger, et comblé. Pour retrouver facilement ce qu’on est, se retrouver soi-même.
C’est l’heure du repas, nous mangeons silencieusement des idlis avec de la samba, la ‘‘Mère’’, maitresse du temple, femme énorme aux bras aussi gros que des jambons, et aussi généreuse que volumineuse, nous gratifie d’un chant sans doute religieux que certains pèlerins reprennent doucement après chaque vers.
Un des hommes avec qui je parle après le repas m’explique la raison de la destination : Bénarès, où coule le Gange dans lequel les pèlerins hindou vont se ‘‘laver’’. Il me dit : «Le Gange est la rivière la plus pure de l’Inde.» Il dit ça avec conviction, comme s’il l’avait lu dans un article de la revue ‘‘science’’ du mois dernier. Je dois préciser que le Gange, au niveau de cette ville de Bénarès, a accumulé tout ce qu’il y a de plus sale, pollutions, égouts, déchets, animaux et hommes morts, défécations, et que son eau est considérée comme une des plus dégueulasses du monde. Mais voilà, cet homme me sort comme une vérité absolue que le Gange possède l’eau la plus pure de l’Inde. Et c’est dans la conviction de son énoncé que je comprends alors ce qui me faisait rire comme un touriste outsider auparavant : il a raison, oui, cette eau est pure. Elle est sacrément pure! Pure de péchers, religieusement pure, divinement pure... Difficile de l’expliquer : sa pureté est purement dévotionnelle, c’est une pureté seulement accessible aux porteurs de la foi hindoue. Ainsi, dans sa propre vérité spirituelle, l’homme qui me parle ainsi sait que l’eau est pure, bénie des Dieux hindous, et en même temps est conscient son impureté biologique...
Ce soir, je dormirai sagement à même le sol, comme la plupart des nuits qui suivront dès maintenant, en réfléchissant à ce que j’ai appris. Je me rends compte que je fais un peu la même chose que ces pèlerins à ma manière : je cherche la simplicité, à travers un pèlerinage dont le chemin est laissé au hasard. Je commence à comprendre mes raisons. Elles étaient bien abstraites, elles prennent maintenant une certaine consistance. Je cherche la pureté spirituelle. Dans ce monde sali et bafoué par l’action de l’Homme, la pureté est encore présente en Lui, on peut la trouver dans son cœur, il suffit d’en être convaincu.

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