De toute façon, je me levai avec plaisir, car je n’avais pas fermé l’œil de la nuit à cause des attaques incessantes de moustiques sanguinaires. Promis, les nuits prochaines, je m’emmitouflerai coute que coute dans la moustiquaire que je me suis heureusement procurée avant de partir.
Aujourd’hui, la route que j’emprunte est secondaire, du moins sur la carte. Ah on sent déjà la différence : considérablement moins de trafic, état de la route incroyablement vétuste. Enfin, petit à petit, je m’apercevrai que le classement des routes sur la carte n’est jamais une indication sûre de leur classement dans la réalité. Les routes principales peuvent parfois apparaître secondaires en réalité, ou tertiaire, et vice versa, mais pas toujours. De si bonne heure, vers 7h, on assiste tout au long de la route aux rituels matinaux. Ce que j’aime, c’est voir à chaque pas de porte, devant chaque maison ou cabane, les femmes qui mouillent la terre ou le sol, puis qui dans un geste habile dessinent des formes à la poudre blanche (ou est-ce du sel). Il me semble que c’est sensé éloigner les bestioles, mais plus communément, les mauvais esprits.
Il y a déjà des fermiers qui travaillent dans les champs de riz ou d’autres plantes et arbres dont je ne connais pas bien les noms. Souvent, ce sont des femmes aussi. Beaucoup de bus me doublent ou me croisent. Les transports en commun sont omniprésents entre les villes et villages. Et on peut bien appeler ça en commun, puisque pas une seule place ne semble libre dans ces monstrueux véhicules d’où dépassent deux ou trois personnes de chaque porte, pendus par les bras, et quelques autres bien tenus sur le toit. Les bus sont tellement chargés, que la plupart d’entre eux penchent dangereusement sur leur côté gauche, et semblent sur le point de se renverser à chaque virage à droite. Il y a beaucoup de camions pick-up qui transportent des femmes, que des femmes, emmenées comme des animaux, elles sont debout dans la benne arrière. De ces transports j’en vois beaucoup aussi. Je crois que c’est des femmes que l’on emmène aux champs.
Il y a en plus de cela un tas de gens qui arpentent les bords des routes. Même en rase campagne, on ne peut pas faire 100m sans croiser quelqu’un. Ces gens sont curieux, parfois content de me voir passer. Certains semblent ne pas en croire leurs yeux, je suis sûr qu’ils se demandent s’ils rêvent encore. D’autres sourient à pleines dents, que l’on voit bien tellement elles contrastent avec leur peau si tannée, et lèvent la main en laissant échapper un timide ‘‘Hi!’’. Puis il y a tous ces écoliers qui attendent le bus scolaire, et qui sont heureux de pouvoir avoir l’occasion, parfois, de me lancer quelques mots en anglais qu’ils ne pratiquent pas beaucoup.
Il y a aussi un tas de petits temples et de lieux de dévotion, non seulement dans les villes et villages, mais aussi au milieu de rien, d’un champ, ou d’une forêt. Des statues colorées de divinités, installées sous l’ombre des arbres, souvent, pour qu’elles n’aient pas trop chaud. C’est juste là, sans raison apparente, parfois à deux ou trois kilomètres du plus proche village.
C’est la campagne, là, à quelques 50km de la côte. Déjà, ce territoire ne voit jamais passer de touristes, d’étrangers. A Veraiyur, petit village traversé par une route soi-disant principale, et dans lequel je m’arrêtai pour demander mon chemin vers les encore plus petites routes de villages, on m’interroge : «Pourquoi par la route forêt, il n’y a rien, que des villages et des fermiers? Tous les étrangers vont à la ville.» Je tente toujours tant bien que mal de leur expliquer que je ne suis pas venu en Inde pour côtoyer mes compatriotes, mais pour les rencontrer eux, les indiens. Ils sont flattés, sans toujours bien comprendre. Car, pour les indiens, les étrangers sont en fait considérés comme un divertissement. Voir des étrangers, c’est ça qui est attrayant, c’est ce que les indiens des campagnes et parfois des villes aiment, car c’est dépaysant. Comme par exemple cet indien à Pondichéry, avec qui je parlais dans un café :
«Tu devrais aller à la plage ‘‘Auro-beach’’, c’est vraiment là qu’il faut aller quand tu as du temps libre, me conseille-t-il.
-Ah oui? Mais pourquoi, qu’y a-t-il de si particulier?
-Et bien il y a beaucoup d’étrangers et d’européens, et puis, les filles sont en bikini!»
Mais voilà, moi je me fous un peu que les filles soient en bikini, puisque j’en ai l’habitude, mais lui ne réalise pas ma manière de voir. Je lui rétorque que moi, j’aime bien voir ces filles indiennes qui se baignent avec tous leur vêtements, pour moi c’est étrange, et dépaysant. Et lui ne comprend pas pourquoi. Il me trouve, moi, étrange. Ça marche dans un sens et dans l’autre, mais moi je le sais, et lui ne le comprend pas.
J’emprunte tout de même les chemins où parait-il il n’y a rien, mais c’est bien là que je vis mes plus fabuleuses expériences. Il est 11h30 et j’ai déjà fait beaucoup de kilomètres lorsque j’arrive et traverse ce village de Chinnakallapadi. Au fond de moi, j’espère que quelque chose va se passer, car il fait déjà très chaud, et je n’ai plus trop envie de continuer. Quelques adultes m’arrêtent et me parlent dans leur charabia, enchevêtrement rapide de mots de six ou huit syllabes qui, prononcés, en paraissent contenir seulement deux ou trois. Puis ils ont la bonne idée d’aller chercher un type, qui semble-t-il, parce qu’il a habité quelques semaines à la ville, sait l’anglais. Le type a dû jaser sur son niveau car il semble gêné devant les autres et bafouille des mots que j’ai peine à saisir. En gros, je discerne les traditionnelles questions : Pays? Nom? But de la visite? Marié? Age? A la question du mariage, je réponds non, machinalement. Mauvaise réponse! Une jeune fille derrière le groupe de curieux, peut-être 17 ans, pas plus, semble être sa fille, et il me demande si je veux l’épouser. Sérieusement. Après cinq minutes. Il ne me demande pas, il me le signifie, même, que je vais l’épouser. Je bafouille qu’en fait, euh, je rentre en France, après, et qu’une autre fille m’est promise, mais c’est un anglais trop compliqué. Les explications, en campagne, on ne connait pas. La conversation ne va pas beaucoup plus loin. Le type voit bien mes réticences et voudrait se débarrasser de moi, mais élégamment, devant ses amis ou voisins, alors il a une riche idée : que l’on m’emmène à l’école! J’y suis conduit, et là, une centaine de gamins joyeux, de 5 à 12 ans, s’amassent autour de moi.
le type devant s'est posé devant l'appareil d'un sérieux incroyable,
comme s'il s'était agit de son avenir politique.
Ici, je vois des enfants, qui, bien que souvent éduqués dans un carcan très traditionnaliste, mélange de religion, culture, et vie de la campagne, sont laissés libre de s’adresser au premier ‘‘blanc’’ qui passe. Et pourtant, ces blancs ne sont pas toujours bien intentionnés (voir tourisme sexuel et autres abominations). Mais ils sont libres de découvrir sans peur le monde qui les entoure. Ils sont seuls sur le bord des routes, à attendre le bus scolaire, et ceci les forme à se débrouiller tous seuls.
Arrive le soir, et je ne sais toujours pas où dormir. Le prof, il a été voir au village s’il y avait une possibilité de me trouver un coin, mais il revient gêné, car il n’a pas trouvé. Et même, j’ai l’impression qu’il y a un problème. Au village, peut-être que je ne suis pas tellement le bienvenu. Surtout que Sridhar me dit qu’il vaut mieux que je ne dorme pas dehors en campagne, car c’est dangereux : des gens boivent de l’alcool, et peuvent se révéler méchants et s’en prendre à moi. Il est vraiment sérieux, et habituellement, je n’ai pas peur de ces paroles, souvent les gens exagèrent les dangers par ‘‘principe de précaution’’. Mais là, je repense à ces yeux rouges que j’ai souvent constaté. Certains indiens ont en effet un regard vraiment effrayant : des yeux d’un noir profond au centre, assombris tout autour par un bulbe injecté de sang, rouge foncé, rappellent ces visages de zombies dans les films d’horreur. Si ces gens-là ont les yeux ainsi, c’est, je pense, à cause de la chaleur, et de l’exposition des yeux à ce soleil permanent pendant des années.

4 commentaires:
Salut!!
finalement je n'ai pas attendu mes vacances pour lire tes articles!!
vraiment très sympa! ça rappelle beaucoup de souvenirs! la photo avec les yeux pétillants des enfants... tous autour du blanc... je les imagine tellement!!! et les paysages visibles du bus, la figure dans le vent, les champs à perte de vue, les familles sur le bord de la route... (nostalgie!)
et sinon,pas d'article sur Auroville??
a++ Laure
Non, pas d'article sur Auroville, car je n'en ai pas su assez. Je suis resté que 2-3 jours dans les environs, mais après coup, je pense que c'est un projet en lui-même de vouloir découvrir cette ville atypique. En gros, si on y plinge pas en profondeur pendant plusieurs jours on n'apprends pas beaucoup plus que ce que l'on peut lire de théorique sur le site internet...
Les gens sont assez fermés sur leur vie là-dedans. J'ai essayé de discuter avec quelques-uns, mais ça n'a jamais mené bien loin.
Ces dessins devant les maisons s'appellent RANGOLI et c'est de la farine.
Abhishi
Ah oui merci. En effet, je l'ai appris plus tard. :)
Enregistrer un commentaire