Au ce quatrième jour de vélo, je découvre les joies des côtes. Ça commence à grimper sévère.
J’ai même dû à deux reprises descendre de ma monture et finir la côte à pied. Ce serait du pipi de chat si mon vélo avait des vitesses, mais il n’en a pas. Alors dès que ça monte un peu, il faut bien appuyer. C’est dur, il faudrait que je trouve le moyen d’être plus efficace dans mon pédalage. Il y a une technique, je le sais. Si je pouvais seulement la connaitre! Alors j’essaie toutes les positions, mais ce vélo, tout étant classique, un peu du genre hollandais, a une forme et une manière de pilotage qui me sont inconnus. Il est donc difficile de trouver ses marques. Peut-être est-ce plutôt parce que je n’ai pas fait plus de 5km d’affilée en vélo depuis près de 10 ans (quand on m’a volé mon dernier vélo à Tarbes, je m’en souviens).
Heureusement que mon chemin à travers les villages est parsemé d’invitations en tout genre qui me font oublier l’ardeur des montées : s’assoir dans l’ombre, manger un gros tas de riz avec une bonne sauce, me passer la tête sous l’eau, etc. Je suis un peu gauche avec tous les gestes qui se font en Inde. M’asseoir en tailleur nécessite une dextérité que mes articulations ne connaissent pas. Manger avec la main droite, en faisant de petites boules que l’on pousse dans la bouche à l’aide du pouce, est toujours un exercice périlleux, boire de l’eau depuis un récipient sans toucher le goulot (en inde, on doit verser l’eau dans sa bouche) et éviter de faire dégouliner l’eau sur tout le visage s’avère impossible pour moi... Alors, dans l’accomplissement de tous ces gestes, je suis sans arrêt épié, gentiment moqué, je provoque l’hilarité devant cette assemblée composée en général de la famille et d’amis ou voisins qui trainaient dans le coin. Ils rient et m’observent pendant que je mange. Il y a de quoi être gêné, et je le suis toujours tout d’abord. Mais je fais quelques pitreries, ce qui m’aide à oublier ma timidité, et à satisfaire leur besoin de me garder sous leurs yeux émerveillés un peu plus longtemps.
Il y a donc devant moi en cercle les garçons frères et amis, qui ont osé m’accoster avec leur basique anglais lorsque je passais sur le bord de leur hameau. La mère, prévenue par la petite sœur, ou par cette foule anormale qui cache un évènement, est presque dépassée par celui-ci : ‘‘vite, il faut trouver un plat, installez l’invité, oh la la, est-ce qu’il est confortable? Oh mais c’est incroyable, et il aime le plat servi! Ouf, je suis rassurée. Mais allez-y voyons les jeunes, parlez-lui, vous savez un peu l’anglais vous, est-ce qu’il est bien? Il veut autre chose?’’ Parfois, elle est au bord de l’évanouissement, je ne rigole pas, c’est une grosse poussée d’adrénaline pour elle, ça se voit dans les yeux. Il y a aussi la grand-mère, parfois, qui parait avoir tout vu. Elle me parle en Tamoul, sèchement comme si elle me donnait des ordres. ‘‘Mange. Bois. Reste assis. Finis ton plat. Voilà, va-t’en maintenant. Merci d’être venu’’. Peut-être qu’elle m’en donne vraiment, des ordres. C’est toutefois gentil, même lorsqu’elle me fait un brusque signe de déguerpir, avec sa main. C’est juste, qu’à son âge, il n’y a plus de manières, à quoi bon.
Enfin, timide, faisant poser les questions par les garçons, il y a les sœurs et copines, dont l’une toujours plus timide que les autres, et désignée par les rires et regards moqueurs des enfants et ados, est certainement celle que tout le monde souhaite que j’épouse. Car il y en a toujours une à épouser. C’est bizarre de dire ça, mais je vais me marier à mon retour en France, du moins, c’est ce que je leur fais croire, ça évite quelques désagréments et désappointements. Le père, et le grand-père, ils doivent être aux champs. Ou à picoler à l’ombre d’un de ces arbres exotiques qui bordent les routes, et je les rencontrerai lorsqu’ils m’inviteront à prendre repos quelques minutes sur la racine d’à côté.
Au terme de ma journée, enfin de ma matinée de vélo, une quarantaine de kilomètres parcourus, et mes jambes qui commencent à flancher, je suis presque content d’atteindre la ville, Harur, où je pense me trouver une petite chambre tranquille. Quel contraste, la ville! J’avais presque oublié. Il y en a toujours deux ou trois qui m’accostent pour les traditionnelles questions ‘‘quelle est votre mère patrie? Quel est votre nom? Où allez-vous? Êtes-vous marié?’’, ou il y a cet homme empli d’une joie incroyable qui m’invite à rester dormir chez lui avec sa famille, sur le trottoir et sous quelques feuilles de bananier qui font un doux foyer.. Sinon, la plupart des gens sont froids et agressifs. Et là, en marchant, ou plutôt en déambulant dans cette ville, je me sens mal à l’aise. Mon tourment revient. Que fais-je ici? Pourquoi je voyage comme ça? Une sorte de dégoût, de l’Inde elle-même me prend. En fait, c’est presque cyclique, un peu comme si mon humeur suivait un cycle de hauts et de bas, comme le fait la marée. Et là je suis dans le bas, soudain. Mais bientôt la marée va remonter, mon humeur se libèrera de nouveau pour embrasser toutes les nouvelles expériences. Puis reviendra un moment où je n’ai envie de rien, ou je me questionne à nouveau. Alors, je ne m’inquiète pas. Une bonne nuit, c’est ce qu’il me faut. Et peut-être quitter la ville fissa. Ce soir, je m’endors en faisant la gueule. Et demain?
Demain, c’est un cinquième jour de vélo qui m’emmènera à Dharmapuri, autre ville bruyante de province. C’est un jour de pédalage. Pas vraiment d’’invitations, comme s’assoir à l’ombre et discuter, manger, boire un thé, mais cela fait aussi une pause, un changement. Il me faut aussi ces longs moments à pédaler en silence, à observer la nature, les paysages aux environs. En vélo, on peut vraiment prendre le temps de s’enivrer des alentours, de se plonger dans la contemplation. Ce sont aussi des moments qui permettent de rester seul avec soi-même. Arrêter de parler pour combler le temps, arrêter de trouver une activité à tout prix, seulement, être à l’intérieur de soi. Une sorte de méditation en mouvement. Un klaxon bien épais d’un bus surchargé qui passe en survitesse à 30cm de moi retentit pour me rappeler qu’il faut toutefois rester vigilent. Moi qui suis un éternel étourdi, je suis donc reconnaissant de leurs rappels à l’ordre bruyants.
Arrivé à Dharmapuri, j’y rencontrerai John, un indien qui travaille dans un orphelinat, et m’invite à rester dans la guest-room attenante. Mon voyage prend un tournant inattendu, c’est comme cela que je l’aime, mon voyage.

3 commentaires:
Tu pourrais me donner plus d'infos car je voudrais aller faire du bénévolat dans un orphelinat en Inde... Comment ca s'est passé? Comment tu as eu ce contact?
Bisous.
Céline.
Oui tu pourrais donner un peu plus d'infos, Quels villages traverses-tu ou vers quel gros bourg te diriges-tu.
Courage !
Abhishi
Céline, oui bientot je vais envoyer des textes sur mon experience dans ce petit orphelinat. Enfin, il faut encore que je les ecrive!
En gros, c'est par hasard un peu que j'ai rencontré le type, enfin avec internet, mais disons que ce n'était pas prévu du tout que je tombe sur un orphelinat, et que j'y reste 1 semaine! Ce sont ces hasards que j'aime!
Abhishi, les villages, c'est pas facile de noter les noms a chaque fois, car c'est pas toujours ecrit en lettres latines, et de plus, selon la personne, la prononciation donne des noms differents! Mais en gros, le trajet fut jusqu'a aujourdh'hui (2 mai 2010) Pondicherry-Vilupuram-Chinnakamalayam-Harur-Dharmapuri-Mettur-Attani-Satyamangalam-Mettupuram-Ooty.
Bien sur, ce sont des villes, et je me suis concentré un peu plus sur les villages, quand je pouvais. Ooty c'est nul par contre. Je vais voir un parc naturel cette semaine, mais je vais vite redescendre vers la plaine puis la cote je pense.
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