Une semaine comme la mienne, à Mumbai, commence par un lundi. Ce premier jour à Bombay, je vois énormément de choses nouvelles, impossible de toutes les décrire (surtout qu'au moment d'écrire cela, j'ai été un peu flemmard, il s'est passé deux mois déjà!). Je vais voir la légendaire porte des Indes
ou ‘‘Gateway of India’’ qui est selon les points de vue soit un symbole de l'histoire de la ville, de son économie ouverte au monde et de ce passage du colonialisme anglais à l'indépendance, soit ni plus ni moins qu'une grande place où les devises étrangères passent des mains des touristes à celles des vendeurs de photos souvenirs et des arnaqueurs chevronnés. On m'a proposé je ne sais combien de fois des tours de la ville dans un véhicule particulier, pour la modique somme de 45€, mais cela ne m'intéresse pas, je préfère voir à ma manière. En quittant le bord de mer pour retourner dans le centre-ville, je me prends un thé et m'assois sur un muret à côté de deux individus sympathiques. L'un d'eux est moitié anglais moitié indien à ce qu'il dit. En effet il a un visage et des cheveux d'européen, mais son teint mat et un je-ne-sais-quoi rappellent fortement son côté indien. Alors, il est difficile de savoir le vrai du faux autant dans l'apparence que dans les mots. Il est à la rue apparemment, ne parvenant pas à trouver un job, et il accompagne son vieil ami Terence, indien lui sans aucun doute, qui, me dit-il, sera à la rue demain s'il ne rentre pas un peu d'argent. Je me méfie de ce qu'ils peuvent me demander tout en alimentant des discutions intéressantes sur leur pays, mon voyage, leurs idées, etc. Puis nous décidons d'aller se boire une petite bière, le vieux Terence, me fait comprendre qu'il ne sait pas trop s'il peut se permettre cela si je n'accepte pas ce qu'il va vouloir me vendre. Une bière je peux bien l'offrir, pour voir un peu plus profond dans son jeu, voir comment il va vouloir me vendre son produit. Terence est un type d'une soixantaine d'années, du genre cool, qui a sans aucun doute côtoyé plus souvent les hippies, beatnik et autres voyageurs baba cool de passage en Inde, que les touristes à bijoux et montres en quête de monuments, de sécurité matérielle et de restaus chics. Ce qu'il me propose, comme il le fait souvent à des backpackers, c'est un tour d'une journée pour 2500 roupies (38€) tout compris (excepté sans doute les arrêts dans des magasins, desquels Terence tirera sans doute une petite commission pour avoir emmené le touriste). Ce tour, il me le présente comme un tour des lieux délaissés de Mumbai, les bidonvilles, les plages peu connues, les rues typiques jamais empruntées, bref hors des sentiers battus, à la rencontre du ‘‘vrai Bombay’’. Nous ferions le tour en trains et transports en commun. Il possède un petit guest-book où ses clients trouvés comme moi au hasard des rues ont mis leurs impressions dans leur langue. Je lis celles en français et en effet, il semble que ce Terence soit plutôt sérieux et qu'il connaisse ce que les touristes modestes préfèrent voir. Moi, de toutes façons, je ne veux rien lui promettre car je ne sais pas du tout ce que je ferai dans les prochains jours, et que je suis en pleine période de choix. Il insiste gentiment en utilisant le fait qu'il risque d'être à la rue bientôt. Mais je ne peux pas vraiment lui acheter son tour sur cet argument, et il en est conscient; il sait qu'il a le même discours que les arnaqueurs qui trainent les rues, s'il n'en est pas un lui-même. Je ne répondrai pas à sa proposition, mais nous avons tout de même passé un très bon moment à discuter, et je pense qu'il fut sincère dans tout ce qui ne touchait pas au business. Je devais cependant rejoindre Molly après son travail pour aller goûter à de nouveaux délices indiens!
Le mardi, je voulus aller visiter l'île d'Elephanta, passage parait-il obligé si l'on reste plusieurs jours à Mumbai, mais une averse interminable s'abattit pendant deux jours sur la ville, et je reportai donc l'excursion à jeudi. Je quittai donc ce jour-là l'appartement à midi, pris un rickshaw jusqu'à la gare, puis le train jusqu'au centre. A 14 heures, j'arrivai à Victoria Station, la gare du centre puis je marchai jusqu'au port de la Gateway of India où à 15h, je pris un bateau très lent qui nous fit accoster sur l'ile à 16h. La traversée de la baie de Mumbai m'a quelque peu ramené à Istanbul. C'est une baie immense entre le continent et la péninsule que forme la ville, où s'entassent des centaines de supertankers, comme dans la mer de Marmara près d'Istanbul. Ils sont tous là pour remplir ou vider leurs cuves, puisque tout (ou presque : 70%) de l'activité portuaire indienne se concentre à Mumbai. Nous débarquons sur un petit quai bétonné qui s'amarre à la côte rocailleuse. Là je rencontrai deux françaises, étudiantes à Bangalore (sud de l'Inde) et qui étaient venues visiter la ville. Nous nous promenons donc ensemble pendant une heure (pas plus car le dernier bateau part à 17h!) dans cette île creusée de nombreuses grottes où des divinités hindoues et surtout des éléphants (c'est le dieu Ganesha il me semble) sont sculptés. En fait, franchement, je n'y ai vu que peu d'intérêt. Je pensais y trouver plein de couleurs et des histoires intéressantes. Mais rien de cela, seulement de la roche creusée et quelques sculptures usées. Toutefois, c'est une île qui a été préservée de la furie urbaine, sans doute puisqu'assez éloignée du continent, et dont la jungle montre qu'elle a tous ses droits. De nombreux singes se jettent dans les branches autour de vous mais ils ont l'air tous plus ou moins malades, et agressifs par-dessus tout, ce n'est pas rassurant. Bref nous avons surtout discuté, ces jeunes françaises et moi, et cela fait du bien de pouvoir communiquer dans ma langue natale, ce que je n'ai pas pu faire pleinement depuis quelques mois. Pouvoir exprimer des sentiments et des ressentis avec les bons mots, et avoir un regard français sur le pays que je visite, plutôt que celui intéressant mais très subjectif de la part de mes hôtes. C'était une pause linguistique que j'ai vraiment appréciée. A 18h30 le bateau me débarquait de nouveau dans la folie urbaine, puis train puis rickshaw et enfin j'arrive à l'appartement de Molly vers 20h30. Il m'a donc fallu 8h30 de transports et déplacements pour me promener une heure dans cette île qui n'est autre qu'un calme échappatoire à la bruyante jungle urbaine. Au moins la journée a passé et m'a apporté de nouveaux éléments qui me faciliteront les choix de suite à donner au voyage. Parce que ces françaises m'ont aussi parlé des déboires divers et des histoires qu'elles connaissent à propos de l'administration indienne, surtout l'immigration.
En effet, depuis deux jours, la pluie m'avait un peu forcé à rester enfermé tranquillement dans l'appartement de Molly, pendant qu'elle était à son travail la journée. Ces mardi et mercredi de novembre, une averse avait battu la ville sans discontinuer, chose qui n'était pas arrivée depuis 67 ans. Car en cette période, le ciel est toujours immensément sec. Mais une alerte fut donnée, «rentrez chez vous» le plus vite possible pouvait-on entendre sur tous les supports de médias. Un cyclone se dirigeait droit sur Mumbai depuis le sud de l'océan indien, et il avait déjà fait d'énormes dégâts à Goa, 400km plus au sud. Finalement, l'œil de la bête s'est détourné de la côte et nous n'avons pas eu les vents les plus violents, même si la densité de pluie était énorme. Je suis sorti une demi-heure pour aller déposer un paquet au guichet de poste, et j'en revins trempé jusqu'aux os, ayant même failli plus d'une fois perdre mes sandales dans des rivières boueuses qui traversaient certaines grandes rues. Ce n'était rien à côté, m'a-t-on dit, des inondations de l'été 2008, mais tout de même, moi cela m'a impressionné. Pas vraiment la pluie, mais surtout que la vie continue comme si de rien n'était. Tous les commerces, tous les gens de la rue, le trafic, tout fonctionnait tout de même, tant bien que mal. Car tous ces gens doivent de toutes les manières ramener de l'argent le soir pour avoir de quoi manger un jour de plus. Il n'est pas question d'arrêter le travail un seul jour, ce serait une perte énorme.
En tous cas, ces deux jours m'ont permis de partir à la recherche de renseignements sur mon cas de dépassement de visa. Certaines histoires parlent de gens ayant passé les frontières plus ou moins illégalement, avec bakchich. D'autres histoires racontent que certains de ces gens ont été pris et incarcérés quelques jours ou semaines. Jusque-là, ce n'est pas si grave je pense, mais ce que j'ai lu le plus, c'est le risque d'être fiché sur une liste noire des étrangers, me refusant ainsi pour de nombreuses années, voire à vie, l'entrée légale sur le territoire indien. Ceci m'alerta le plus, et j'optai donc pour la sagesse : j'irai voir le consulat français pour qu'ils me donnent des renseignements sur le cas de dépassement de visa. Étant en fin de semaine, et toujours un peu indécis toutefois, je dus attendre le lundi pour ceci. Ils me confirmèrent qu'il fallait que je règle ceci seul au bureau de l'immigration indienne. Je m'y rendis ensuite. A la réception, je demandai s'il était possible de prolonger le visa, ou de faire quoi que ce soit d'autre qui me permette de rester plus longtemps en Inde. Mais rien à faire, on ne voulut rien savoir, et la seule solution que l'on me désignait consistait à réserver un billet d'avion pour sortir du pays, et de demander un nouveau visa dans une ambassade indienne à l’étranger. Mais je voulais passer par la frontière. Mais on ne me délivrera pas de permis de sortie sans que je présente une confirmation de réservation d'avion. Aucun moyen de discuter. J'allai dans un cybercafé, consultai les différentes options : prendre un avion pour le Népal et refaire un nouveau visa, ou prendre un vol pour la France, et revenir une autre fois dans ma vie. J'avais reçu en attendant un mail de Keykey qui invitait tous les amis à la pendaison de crémaillère de la nouvelle maison qu'il s'est achetée, à Cahors, dans le Lot. Cela se passait le week-end suivant, et la plupart de mes amis y avaient confirmé leur présence. Je consultai ensuite les vols des jours suivants à destination de Toulouse, j'en trouvai un le jeudi, deux jours plus tard, à 300€, une affaire! Ni une ni deux, spontanément, je l'achetai, et j'avais mon ticket de retour pour la France. Je prévoyais une belle surprise à mes amis qui me croyaient en route encore pour un long moment.
On me délivra un permis de sortie grâce à cette réservation, 50€ et de la patience, et la suite était bouclée.

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