Nous nous levons un peu tard, après avoir rattrapé le sommeil en retard, et Molly prend directement les choses en main pour aller en ville avec moi. Nous sommes dimanche, elle ne travaille pas aujourd'hui et nous pouvons donc sortir, elle, son petit ami et moi, pour commencer
à parler de cette ville, pour que je commence aussi à choisir comment je vivrai la suite du voyage.
Mais tout d'abord, je me mets à observer. Nous sortons, le petit ami de Molly nous emmène dans sa voiture jusqu'à mi-chemin du centre-ville où il habite, puis nous prenons le train, sorte de RER de banlieue. Le centre est en fait l'extrémité sud de la péninsule, formée de terres prises sur la mer, reliant d'anciennes îles jadis séparées. C'est grand, il y a beaucoup de monde, je me sens perdu, car beaucoup de choses sont très nouvelles, par rapport aux cités précédemment traversées. La ville s'organise d'une autre manière, et il va falloir que je réapprenne la vie citadine à la mode mumbaienne. Vivre à Mexico, à Paris ou à Istanbul est différent, par les codes culturels, les magasins, comment on mange, comment on se déplace, comment on parle avec les gens, comment chacun agit. Au début on est perdu, puis on commence à connaître les réflexes et automatismes de la vie quotidienne, reconnaître les quartiers, multiplier les relations humaines. C'est toujours un recommencement, comme si l'on renaissait. A Mumbai, comme dans d'autres grandes villes à forte population expatriée, on peut bien sûr toujours se raccrocher à chez soi, fréquenter ses compatriotes, acheter, se déplacer, manger, vivre comme chez soi, pour ne pas être perdu. Mais moi je ne pourrais pas faire cela, je n'avais déjà pas pu à Mexico. Je n'avais simplement pas voulu, mais je suis quasiment certain que je ne peux pas non plus. Il est grisant de renaître dans une nouvelle ville. Laisser tous les codes connus derrière nous et faire fonctionner notre formidable capacité humaine à l'adaptation. Comprendre, imiter, puis savoir. Je suis perdu dans ce Bombay immense, et pourtant j'ai en moi cette émotion particulière, à penser que je saurai bientôt comment tout cela fonctionne! Je suis perdu, je me cherche, et je me trouverai, comme à chaque fois.
Il y a des endroits où l'on se sent bien, d'autres non, et il est très difficile à expliquer pourquoi, encore plus à le savoir avant d'y avoir mis les pieds. C'est personnel, cela se ressent. On a beau l'expliquer, je crois que chacun doit le vivre pour savoir. C'est encore un peu un mystère pour moi. En termes de grandes villes, j'ai déjà pu en voir quelques-unes, et j'ai vécu à Mexico. Vivre à perpétuité dans une immense ville, non, il n'en est pas question (pour l'instant, mais qui sait qui je serai dans 10 ans?). Mais pourtant, à Mexico (25 millions d'habitants), je me sentais bien et me suis parfaitement intégré. Istanbul (15 millions d'habitants) m'a plu comme une ville où je serais le touriste simplement. Téhéran (13 millions d'habitants) m'a étouffé. Bombay (27 millions d'habitants) semble me ramener à Mexico, dans son ambiance de rue, je pourrais m'y plaire un temps je crois. Toutes ces villes sont polluées, sont des fourmilières humaines, sont bruyantes, sont identiques en masse humaine, malgré les différences culturelles. J'apprécie toutes les cultures de ces villes néanmoins, donc vraiment, je ne sais pas ce qui décide pour moi, où je me sens bien, et où j'étouffe. J'aime déjà l'ambiance de Bombay, c'est tout.
Avant d'aller au centre-ville, Molly nous emmène sur une plage très connue qui donne sur la Mer d'Oman (nord de l'Océan Indien), Juhu Beach. Ici on ne se baigne pas. Le littoral donne ouvertement sur la mer, mais l'eau est d'une grande saleté, et cela se voit. La plage, elle, reste étrangement assez propre malgré les milliers de promeneurs indiens. Toutefois, je ne jouerais pas à m'enterrer sous le sable. Ici, c'est un lieu où les familles viennent passer leur dimanche, où les hippies viennent gratter la guitare et chanter Shiva, où les chiens se nourrissent des restes tombés par terre des desserts typiques dont je n'ai pas vraiment aimé le goût. C'est la première chose que je goûte ici, une sorte de glace, ou glaçon aromatisé, mais je n'accroche pas du tout. Nous rions tous de ma mine dégoutée, mais je rassure tout le monde, je vais sans doute aimer tout le reste de la cuisine indienne, je suis seulement tombé en premier sur le mauvais élément! La promenade donne sur le coucher du soleil magnifique. Les amoureux se tiennent par la main ou s'enlacent tournés vers l'ouest. Ici, ils ont le droit de se montrer ainsi. Je le remarque tout spécialement à ce moment, car ces démonstrations publiques de proximité homme-femme étaient interdites et punies en Iran, et déconseillées à Dubaï. Les amoureux ont donc ce droit légal en Inde, d'être ensemble et de le montrer. Il paraît que ce n'est pas si facile d'avoir ce droit culturel dans les campagnes. Mais ici, c'est Bombay, c'est l'occident qui frappe à la porte de l'Inde, c'est la modernité et le progrès qui s'imposent devant les traditions et la conformité culturelle. Alors on peut faire comme à l'ouest, peu importe la morale traditionnelle.
Ensuite nous allons dans le centre-ville historique, quartier de Colaba, pour boire un verre dans un bar connu. Là, une bière pression, bien fraîche m'a enchanté! Ce n'est pas que la Kingfisher, fameuse bière indienne équivalente à Heineken, soit d'un goût supérieur, mais seulement que je n'avais pas bu une bière pression bien fraiche depuis presque deux mois, (interdictions oblige) et je me suis rendu compte que c'est vraiment un plaisir! Je me délectai donc de cette boisson pourtant classique tandis que j'exposai mon plan à Molly. Elle veut bien m'accueillir chez elle pour la semaine qui vient, le temps pour moi de visiter un peu la ville, m'habituer à la vie locale et à la culture, faire un choix pour la suite du voyage, et organiser cette suite, me procurer un guide de l'Inde, une carte, un numéro de téléphone portable peut-être, etc. En fait, il y a du boulot!
Mais avant de commencer, mon hôte organise de son côté les soirées à venir (elle travaille la journée, dans un cabinet d'avocats) pour me montrer un aperçu de l'immensité culinaire et culturelle de l'Inde, concentrée dans cette ville cosmopolite à l'échelle indienne. Bombay est en effet le poumon économique de l'Inde, participant pour 70% des échanges commerciaux du sous-continent. C'est un peu le New-York Indien. Plus grande mégalopole du pays, la population forme aussi une mosaïque des différentes ethnies indiennes rassemblées dans un même espace. On y trouve de toutes les religions, toutes les langues du continent indien, toutes les couleurs de peau asiatiques, toutes les positions sociales. Mais aussi c'est une ville moderne et largement ouverte sur le monde, donc qui ressemble, m'a-t-on dit, plus à une ville occidentale que les autres cités indiennes. Ainsi c'est la meilleure porte d'entrée pour éviter le trop gros choc culturel dont tout le monde parle lorsqu'il est entré en Inde. Et en effet, ce n'a pas été trop difficile pour moi les premiers jours, j'ai vite trouvé mes marques et n'ai pas vraiment été choqué par ce que beaucoup d'occidentaux redoutent : la misère et la pauvreté, le chaos citadin, les vaches sacrées, la corruption, les traquenards... Rien, ou plutôt peu de cela à Bombay.
Alors la première semaine, chaque soir je retrouvais Molly soit au centre après son travail, soit chez elle, et nous allions goûter à des spécialités indiennes venant de tout le pays. Et comment exprimer mes impressions sur la cuisine, ou devrai-je dire les cuisines indiennes, sans employer un tas de superlatifs élaborés? A chaque plat, c'était tout simplement l'extase! Une explosion de saveurs à chaque bouchée. Pas forcément très fort ou piquant (quoique cela est bien relatif car je suis moins sensible à cela que la plupart des européens), mais plein d'épices divers, mélanges élaborés souvent transmis de mère en fille, qui donnent une saveur particulière à chacun des plats servis. Moi, je suis incapable de discerner les différents épices d'une sauce, je suis seulement capable de les aimer, tandis que les indiens peuvent les différencier instantanément. Bon, en même temps, ils seraient incapables de trouver les différents ingrédients d'une soupe au pistou, d'une béchamel ou d'un autre de nos plats européens, question d'habitude. Je commence à apprendre les noms des aliments les plus faciles en hindi (la langue officielle de l'Inde avec l'anglais), le fromage ‘‘panir’’, l'eau ‘‘pani’’, le pain ‘‘roti’’, mais suis incapable de retenir les noms des plats, à part peut-être le biriani, l'idli, mais alors je ne sais plus ce que c'était, sauf que c'était bon! On mange généralement des plats en sauce, avec du riz et une petite galette appelée ‘‘chapati’’ en guise de pain. Et si l'on peut se servir d'une cuiller pour manger, généralement la main droite est le couvert le plus utile. J'ai eu un peu de mal à m’en servir, il y a une méthode. Mais je pense qu'il me faudrait un peu plus de temps pour y parvenir correctement. En attendant, ma maladresse manuelle fait rire tout le monde et de plus, j'aime manger avec la main, je ne sais pas, ça m'a toujours plu.
Dans la rue, on peut aussi trouver de quoi manger pour vraiment pas cher. La journée, je ne m'empêchai pas de goûter à chaque coin de rue ces ‘‘vada paw’’ et autres bouffes rapides, sortes de boules de pains farcies d'épices et légumes et frits dans une huile poussiéreuse. Ça coûte 7 roupies, soit 10 centimes d'euro et on en a assez avec trois ou quatre! Ce n'est peut-être pas conseillé aux européens de manger ces choses de la rue, mais je ne peux m'en empêcher, je veux goûter, à tout. Néanmoins j'essaie d'aller dans des échoppes où il y a déjà du monde, preuve légère de qualité sanitaire. Il y a aussi un tas d'échoppes qui pressent de la canne à sucre et pour 0,10€ vous servent un verre de ce jus succulent. Enfin, la meilleure boisson et que l'on trouve partout, c'est le fameux thé indien, le tchay, petit thé au lait épicé. Il est normalement préparé avec du gingembre et c'est un délice! Dans la rue, c'est une petite tasse que l'on vous sert, un dizaine de millilitres. Mais le meilleur que j'aie eu est sans conteste celui de chez Molly, préparé par un des deux boys tous deux prénommés Santosh (le petit et le grand). Molly part travailler le matin et je me lève un peu plus tard. Santosh le grand m'apporte toujours vers 10h un grand bol de ce thé succulent. La première fois, il m'a brûlé le palais, je ne m'attendais pas à cette profusion de gingembre dans un bol du matin! Mais vite je m'y suis habitué et cette préparation ouvrait grand la porte à une belle journée. Avec tout ça, je n'ai pas eu de problèmes intestinaux, mais c'est peut-être de la chance...
Bon, je ne fais pas que manger à Bombay, il faut aussi que je fasse des choix pour le futur, enfin le futur proche, bien sûr! Alors voilà l'état des choses. Mercredi 11 novembre, mon visa expire, parce que je me suis fait naïvement avoir lors de la demande du visa à Paris. Je n'ai pas d'avion pour partir, je suis donc obligé de toutes façons de rester quelques jours et de dépasser cette date. Et si je n'avais pas su ce problème de date? J'aurais très bien pu entrer en Inde sans qu'on ne m'avertisse sur l'expiration du visa et continuer plusieurs mois avant de me rendre compte du problème. Alors je me dis que je peux rester environ deux mois (pas trop longtemps, mais suffisamment) avant de m'occuper de trouver une solution, comme si je l'avais appris plus tard. Pas plus de deux mois donc, histoire d'éviter de gros problèmes. Deux mois, c'est loin des 4 à 6 mois que j'avais prévus. Je pensai à me procurer un vélo, et descendre vers le sud en prenant mon temps. Mais en deux mois, je n'irai pas loin. Je songe alors à la moto. Beaucoup de gens font cela apparemment, et on peut en trouver facilement à bon marché. Je me donne quelques jours pour faire ce choix.
En attendant je commence à découvrir la ville en me promenant au milieu des boutiques, en essayant de négocier les prix des objets que je veux pour continuer dans mon voyage. Je teste les vendeurs, dans les échoppes de rue, les magasins, je discute avec les vendeurs ambulants. Molly m'a donné quelques conseils (valeur des choses, où trouver les affaires intéressantes). Je cherche tout d'abord un guide Lonely Planet pour l'Inde, seconde main, pas trop vieux. On me fait des propositions dont je ris nettement, le prix du neuf en Europe étant inférieur à ce que l'on me propose! Je donne mes prétentions, parfois cela marche, parfois pas. Mais je parviens à me faire une idée du coût des livres en général. Je me trouve alors un Lonely Planet pour l'Inde du Sud à 6€ et un livre en anglais de Paulo Coelho que j'ai trouvé au hasard, contrefaçon grossière où il risque de manquer des pages, pour 0,90€. Plus tard, des nouveaux baskets qui commenceront à me lâcher deux mois après l'achat, mais pour 7€ ça va. Je souhaitais aussi me procurer un téléphone portable bon marché pour le cas où j'en aie besoin pour les quelques mois que je songe déjà à passer sur ce continent. Mais là impossible de trouver un téléphone d'occasion. Ils en ont pourtant dans leurs nombreuses échoppes, mais ils refusent de me les céder, ou alors au prix d'un neuf. Et les neufs, contrefaits ou pas, ce sont ces portables avec toute la technologie dont je ne veux pas, appareil photos merdiques et lecteurs de mp3 plus facile à utiliser que pour passer un coup de fil. Finalement, je ne veux pas dépenser les 20€ que l'on me demande au minimum pour ces gadgets à l'utilité discutable, tandis que j'ai découvert en passant que l'on peut passer un coup de fil depuis n'importe quel coin de rue pour 1,5 centimes d'euro la minute. Quand à être joignable, pour l'instant, ce n'est en fait pas très important. C'est vrai, en ai-je besoin? Si j'avais largué le précédent en Turquie, et que je me suis débrouillé sans téléphone portable en Iran, je devrais tenir un peu plus longtemps sans cet objet trop courant et addictif, cet objet encombrant même.

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