Une chose qui m’a charmé, c’est cette manière d’approuver. Le langage du corps est assurément différent sur
chacun de nos continents. Les indiens, du moins ceux que j’ai rencontrés, ont ce hochement de tête, de gauche à droite, si caractéristique. On m’en avait parlé, mais je ne pensais pas que ce serait aussi charmant. J’ai remarqué que les indiens originaires du nord du pays sont moins enclins à faire ce mouvement, ou l’effectuent avec moins d’amplitude que ceux originaires du sud, quoique c’est peut-être une observation un peu rapide. Ainsi, lorsque je parlais, j’étais sans cesse un peu décontenancé par ce mouvement atypique, qui pourtant n’exprime que l’approbation. C’est l’équivalent de notre hochement de tête de haut en bas et de face. Mais ils le font de côté, et comme si leur tête était montée sur un axe qui prolongeait leur nez, ce qui donne l’air que leur tête danse. Les indiens qui disent ‘‘oui’’ font danser leur tête. C’est beau. Je ne m’en lasse pas.
Un des premiers soirs, vers minuit, Molly et moi regagnions la gare centrale pour prendre le train, après avoir été boire un verre au centre-ville. Les rues étaient un peu sombres, mais nullement effrayantes. Je me sentais en sécurité, quoique certains traits de cette ville peuvent vraiment susciter la peur, si l’on est effrayé par l’incompréhension de ce qui nous entoure. Si j’avais plus ou moins observé déjà quelques images de pauvreté jusque-là, j’avais toutefois été un peu aveugle. Petit à petit ma vue s’habituait à remarquer ce que l’on se cache aisément à soi-même. Une cinquantaine de mètres avant l’entrée de la gare, je remarquai un chien maigre allongé sur le trottoir, et sur son flanc, les pattes tendues vers l’avant. Ma première impression me choqua presque, il semblait mort. Mais non, son thorax se gonflait un peu lorsqu’il respirait. N’empêche qu’il semblait vraiment mort, abandonné là dans la rue, comme s’il n’avait pas de tanière où aller habiter. J’en fis la remarque à Molly, un peu bêtement. En effet, ça me parut bizarre, mais enfin, ceci est peut-être courant ici. Nous arrivions devant la gare, et je ravalai alors ma salive en contournant un gamin allongé sur le bitume du trottoir, et sur son flanc, les bras tendus vers l’avant. Il semblait mort. Je ne dis plus rien jusqu’à monter dans le train. Le gamin n’était pas mort, bien sûr, il n’avait seulement nulle part où habiter, ainsi que la rangée de femmes allongées elles sur quelques draps posés au sol, que je vis ensuite un peu plus loin. Je me tus pendant une partie du trajet, pensant que je m’abstiendrai dorénavant de réflexions stupides comme celle du chien, car enfin, je ne connais pas encore ce monde, cette terre que je foule. Et la misère, je ne la vois pas bien encore, mais elle est bien là.
Des mendiants, il y en a, oui, beaucoup. Pas autant que ce dont on m’avait parlé, mais parait-il qu’à Bombay, il y a moins de misère que dans le reste de l’Inde. Beaucoup s’effrayent, et ne manquent pas d’effrayer les destinataires de leurs récits, de la difficulté de faire face à la mendicité. Je n’ai pour l’instant pas eu beaucoup de difficultés à ce niveau, toutes choses relatives bien sûr. Mais il est vrai que ce n’est pas aisé de garder une tête froide lorsque devant le guichet de la gare, une vieille dame toute tordue, marchant sur ce qui a dû être un pied dans ses premières années, mais n’est plus qu’un moignon difforme, vous tend une écuelle rouillée d’une main, et tire légèrement et poliment sur votre pantalon de l’autre, en geignant tristement d’une voix plaintive qui ne fait que souligner gravement ses yeux implorant la charité.
Cette scène se reproduit à chaque guichet de gare, à chaque feu de carrefour, à chaque entrée de magasin, avec des personnes aux difformités variées, issues des lois macabres d’une nature très imaginative. Alors, donner ou ne pas donner? Franchement, je ne sais pas. J’ai quelques pièces dans la main. Un billet de train me coûte huit roupies (0,12€), et il faudrait en donner deux à cinq, je pense, à un mendiant. Ce n’est vraiment rien pour moi. Mais il faut songer que ce n’est aussi pas recommandé de donner facilement, pour les raisons que cela inciterait la mendicité ‘‘professionnelle’’. Alors, je ne sais pas, et comme d’habitude, je regarde les autres gens. Ils donnent parfois, une ou deux roupies. Alors je les imite, il m’est arrivé de donner, et il m’arrive assez souvent d’ignorer, aussi dur que cela puisse être.
L’Inde, c’est les vaches dans la rue, partout, qui gênent la circulation, que l’on n’ose pas bousculer, et qui mangent les détritus un peu partout. Enfin, on m’a dit ça. Et bien, je n’en ai vu qu’une seule de vache. Et elle était en effet très maigre, elle mangeait des détritus, et elle vivait sa vie sans qu’on la bouscule. Mais elle n’était pas au milieu d’une grande avenue, non, elle se promenait lascivement dans une petite ruelle sombre. Mais, ce n’est que Bombay. Bombay, ce n’est pas l’Inde.
Je me suis étonné de la propreté (toute relative) des toilettes publiques près de la gare. Une sorte d’usine à pipi, où les gens se pressent en nombre dans de longues rangées d’urinoirs. Mais ça ne sent pas très mauvais, vraiment. Peut-être ai-je eu de la chance avec ces toilettes-là... Chez Molly, il y a des toilettes européennes. Ça fait plaisir de retrouver son petit confort. Bien sûr, il n’y a pas de papier, mais toujours ce petit pot d’eau bien utile, toutefois, je m’y suis habitué ces dernières semaines. En me promenant dans la rue, j’ai néanmoins assisté à quelque chose de cocasse (toujours relativement à cette naïveté de l’européen tout propre). Je marchais sur le trottoir qui longeait une grande avenue. Des voitures étaient garées entre la rue et le trottoir, et les arbres et les immeubles leur créaient un coin ombragé. En marchant, je vis alors un type accroupi, une main appuyée sur le pare-choc arrière d’une voiture. Je me demandai ce qu’il pouvait bien chercher, s’il avait perdu quelque chose. Puis je me détournai subitement, presque gêné de ma naïveté qui venait tout à coup de s’éclairer, car je réalisai que cet homme était en fait en train de... faire la grosse commission!
Oui, à Bombay, j’ai pu observer que l’on peut faire ses besoins, tous ses besoins, dans la rue. Même si l’on est un humain.
Il y a beaucoup de gens, surtout des hommes dans la trentaine ou la quarantaine, mais aussi des femmes, qui ont les cheveux teint en rouge, ou ocre. C’est vraiment du plus mauvais gout, surtout sur des cheveux bruns, enfin, dans mon échelle des gouts. Pourtant, j’appris que c’est une sorte de mode, que ces teintés se trouvent et sont trouvés beaux. Ils se teignent les cheveux au henné en fait. C’est drôle.
Sauf dans le centre historique de Mumbai, des rickshaws noir et jaune circulent partout dans les rues, à droite à gauche, devant derrière, zigzagant, virevoltant, ils sont comme des karts qui se font la course. D’ailleurs, pour ceux qui connaissent le jeu Mario Kart de la console Super Nintendo, sur lequel beaucoup ont passé des heures de leur enfance, on se sent dans un rickshaw comme dans un de ces petits bolides virtuels. A traverser les avenues sans raison, à se faire la course entre eux, même avec des clients à bord, à soudainement virer de bord sans prévenir, à éviter agilement les nids de poules et les peaux de banane, on croirait vraiment que les pilotes se prennent pour Mario Bross!

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