Les trains de Mumbai ont été pour moi une très bonne expérience. J’ai vraiment apprécié de voyager dans
ces sortes de RER, ces trains de banlieue à la sauce indienne. A Mumbai, il y a deux lignes principales, la ligne Ouest et la ligne Est. La ville est un cap qui pointe au sud, étalée en gros sur une cinquantaine de kilomètres en long et une quinzaine de large au nord, deux ou trois au sud. Deux grandes gares font partir du centre-ville, au sud, les deux lignes est et ouest qui se longent puis s’écartent petit à petit en allant vers le nord. Il n’y a pas moyen de voyager d’est en ouest, d’une ligne à l’autre, autrement qu’en rickshaw.
Il y a deux sortes de trains, les ‘‘rapides’’ qui s’arrêtent toutes les 3 ou 4 gares, et les ‘‘lents’’, qui eux s’arrêtent partout. Il faut bien viser, je dirai pourquoi après. Les trains possèdent à leurs extrémités des wagons réservés exclusivement aux femmes. C’est qu’aux heures de pointe, c’est utile, vraiment. Dans les wagons, incroyablement larges, quelques rangées de sièges sont disposées entre les portes, larges elles aussi. Les portes ne se ferment jamais, perte de temps, et puis ça dépasse toujours : si on les fermait, on ne pourrait pas rentrer tout le monde. Au plafond des wagons, des ventilateurs noirs sont cloués et tournent sans arrêt. Un nombre incroyable de poignées en acier sont suspendues partout aux plafonds.
Les premières fois que je pris ces trains, ce n’était pas à une heure de forte affluence, ainsi, je ne fus pas gêné, et je trouvai une place assise facilement à chaque fois. Mais l’expérience la plus fantastique, c’est celle de l’heure de pointe. J’ai testé quelquefois celle du soir, entre 18h et 21h. Il y a tout une procédure pour être sûr de pouvoir monter à bord, se trouver une place, pouvoir sortir au bon moment, s’agripper pour ne pas tomber en marche. Par bonheur, en demandant des conseils sur le bon train à prendre pour ma destination, je tombai sur des gens très aimables, qui m’invitèrent à les suivre et à les imiter, qui me conseillèrent sur les astuces des trains, et qui accessoirement me firent la conversation, saisissant cette opportunité rare de parler avec un français qui ne voyageait pas en première classe.
Voici comment on voyage en heure de pointe : premièrement, il faut se tenir prêt sur le bord du quai avant que le train n’arrive. De préférence, il faut se mettre un peu en avant du groupe de personnes qui veulent elles aussi grimper à bord. De loin, on voit déjà que ça déborde, des gens sont penchés et guettent le bon moment pour sortir. Le train ralentit, et alors que sa vitesse est encore quelque peu élevée, déjà les passagers sautent en marche et finissent leur course en trottinant. Ils sautent avant, car s’ils attendent l’arrêt, ils ne pourront plus sortir, pressés par la masse de nouveaux clients. Sur le quai, nous nous sommes déjà mis en marche lente, un peu comme les athlètes d’une course de relai. Il faut à tout prix monter à l’intérieur avant que le train ne s’arrête. Ainsi, la première fois, aidé par un homme sympathique, j’arrive à monter à temps, et je suis poussé vers l’intérieur par les retardataires qui veulent tous s’entasser. C’est impressionnant, on croyait avoir connu la fureur des transports parisiens, ce n’est vraiment rien comparé à Bombay. Au bas mot, il rentre 300 personnes dans un seul wagon, qui doit compter 50 sièges. Un jour que j’eus moins de chance, je ne parvins pas à grimper avant les autres, et arrivant le dernier, je dus m’agripper bien fort aux barres verticales qui traversent le wagon au niveau des portes. Les pieds au bord de la porte, je suis forcé de rester penché dans le vide. Rien ne peut rentrer plus dans le wagon, pas même une souris. Je me tiens fort, et alors que le train atteint une vitesse folle, j’ai peur de devoir tenir trop longtemps sur la seule force d’un bras qui retient tout mon corps d’une mort assurée, comme il y en a beaucoup sur ces lignes de chemin de fer indiennes. Cependant, j’en profite pour ouvrir grand mes yeux au-devant sur la longueur incroyable de ce train, et pour sentir le vent qui s’écrase sur mon visage, une caresse violente, mais qui sent l’aventure. Toutefois, cette position inconfortable ne durera pas. Aussitôt arrivé à une nouvelle gare, quelques personnes descendent, et laissent un peu de place à l’intérieur, dans laquelle il faut s’engouffrer. Petit à petit, au fur et à mesure du voyage, il faudra se faufiler, au rythme d’un escargot, vers l’intérieur et les sièges, qu’on pourra atteindre avec un peu de chance. Pour sortir, c’est pareil, il faut se préparer deux ou trois arrêts à l’avance. Comme je demande à mes voisins quand arrive ma station, il y en a toujours un qui descend aussi et qui me fraye un passage pour m’aider, il m’invite à le suivre de près. Petit à petit, il faudra se diriger vers la porte, en rampant au milieu des gens, comme si l’on était un crayon de couleur parmi d’autres crayons de couleur entassés dans le poignet qui serait le wagon.
Pour moi, c’est une expérience intéressante, presque marrante et ludique, d’affronter la fureur de ces heures de pointe où tout est permis. Mais je me garde bien de cette remarque, car les gens qui sont là subissent ce manège soir et matin, pour aller et revenir de leur travail. Des gens même qui sont habillés en costume, le genre qui ne se déplace qu’en taxi, ici ils doivent prendre le train. Des heures de trajet chaque jour dans une lutte épouvantable pour obtenir seulement une place à bord aussi grande que son tour de taille. Je discute avec les gens dans ces trains, lors de ces trajets d’environ 45 minutes entre le centre et l’appartement de Molly. Une fois, un homme me dit « C’est bien que tu puisses voyager et venir chez nous. C’est un plaisir que tu peux te permettre et tu as raison d’en profiter. Car, toi, tu travailles pour avoir des plaisirs ensuite. Nous, ici, nous faisons le même travail pour seulement survivre. » Cette phrase m’a bouleversé. Anodine, elle ne l’est toutefois pas, car ce qui m’a ému, est la manière dont elle a été dite. Cet homme m’a parlé sans une once de jalousie, pas même un soupçon d’envie. Il était pragmatique et cela lui était égal de ne pas l’être face à moi. Non, cela ne lui était pas égal, en fait, il en était innocemment heureux pour moi, à défaut d’être heureux pour lui.
Lorsque je fais part de mon projet hypothétique de voyager en moto, l’on me conseille sur l’extrême prudence dont je devrais faire preuve, car ici, ce n’est pas comme en Europe, ils ne me connaissent pas mais ont pour moi une considération que l’on reçoit habituellement de ses parents. On me conseille de m’acheter une Enfield, comme moto. Une longue discussion s’instaure entre les partisans de cette machine et ses détracteurs, mais oui, l’Enfield, ce sera le mieux pour moi, tout le monde sera finalement d’accord.
J’ai vraiment aimé les trains de Mumbai, malgré leurs dangers.

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