jeudi 19 novembre 2009

Mumbai – La fin du voyage

Chez Molly, je m’y sentais bien. J’étais accueilli du mieux qu’on pouvait. Il y avait dans l’appartement ces
deux boys, Santosh le petit, et Santosh le grand. Ils sont deux jeunes indiens qui ont été recueillis, si j’ai bien compris, plus ou moins dans la rue par les parents, m’a expliqué Molly. Ils ne parlent pas anglais, ou tout au plus quelques mots. Le plus jeune dit avoir 18 ans, et l’autre 21 ans, bien qu’il en paraisse plus que cela, mais ils ne savent pas trop, ils ont grandi presque sans identité, comme de nombreux, très nombreux indiens. Ils se chargent de la cuisine (qu’ils font à merveille), du ménage, et de tout un tas de petits services. En fait, ils s’occupent de la maison et de ses habitants toutes les heures de tous les jours, quasiment, et reçoivent comme paiement d’être nourris et logés, peut-être un peu payés, mais à peine. Leur vie, c’est celle de leurs employeurs, bienfaiteurs. D’ailleurs, ils seront extrêmement heureux de me recevoir dans ce qui est leur maison aussi, mais, timides de leur ignorance de l’anglais, ils seront déçus, m’a dit Molly, de ne pas pouvoir communiquer avec moi. Ce qui n’empêchera pas leur dévotion, et de me préparer de bons repas, et un tchaï au gingembre et autres épices fabuleux chaque matin pour le réveil!
Les parents étaient avocats. Tout le monde avait pas mal d’embonpoint, ce qui pourrait indiquer que c’est une famille aisée, dans ce pays où tout le monde semble bien maigre, bien que leur vie paraissait rudimentaire à l’œil d’un européen habitué aux maisons pleines de choses. Il y avait la mère, que je vis peu, elle travaillait beaucoup j’ai l’impression. Le père, je déjeunai avec lui quelquefois. Il était peu bavard. Mais je saisis l’occasion, alors qu’un match de cricket se jouait à la télévision, de demander s’il aimait, et comment cela marchait. Là, il avait des choses à dire, car en effet, le cricket, c’est pour lui comme pour beaucoup d’indiens, une grande passion. Alors je souris de le voir m’expliquer ces règles sans que je n’y comprenne grand-chose. Nous rions un peu là-dessus, et puis ce sera le seul sujet de discussion que j’aurai, je veux dire discussion de plus d’une dizaine de mots.
Je passai une semaine bien à l’aise chez Molly, enchanté des attentions de chacun, mais un triste évènement vint couper court à tout cela. Déjà, j’étais un peu perturbé par cette histoire de visa, et peut-être aussi le sentiment d’être perdu dans ce nouveau monde. J’avais atteint ce but que j’avais fixé en pointant mon doigt sur le globe terrestre au hasard, j’avais atteint l’Inde, et voilà, maintenant quoi? Je ne savais plus si je devais avoir un nouveau but, ou un but plus général dans ma vie, ou pas de but du tout. Cet évènement malheureux survint pour achever de me mettre mal à l’aise en l’endroit de Mumbai. Le vendredi 13 novembre, dans la soirée, Santosh, le grand, vint me voir. Il ne savait pas les mots, mais son visage exprimait tout. « Papa... mort » dit-il. Ou peut-être ses yeux le dirent. Je fus submergé d’une panique, avais-je bien compris? Oui, ce ne pouvait être autrement. Le père s’en est allé. Je sus alors que je face à la mort, je suis paniqué. Je ne sais pas quoi faire, quoi dire. Je restai quelques instants sans voix, sans réaction. Puis, essayant de rester pragmatique, pour m’éviter les tourments de l’imagination, je m’organisai pour la suite. Naturellement, tout le monde va être triste, et je serai un intrus dans ce moment délicat. On ne me virera pas, mais je préfère essayer de trouver une solution pour les laisser commencer leur deuil en tranquillité. Je laisse tout d’abord un message sur le groupe Couchsurfing de Mumbai pour demander un nouveau canapé. Puis un des voisins arrive et m’explique que le corps est ramené pour une veillée funèbre dans sa maison, tandis qu’on attend toute la famille qui viendra au plus vite des quatre coins du pays. Le corps sera ensuite, comme c’est la coutume chez les hindous, incinéré le jour suivant, très rapidement. Le voisin, Clavian, m’invite à rester chez lui, où je discuterai avec sa femme Maude, et une autre voisine, en attendant. Maude et Clavian m’invitèrent à rester chez eux pour la nuit, ou plus si je ne trouve pas de solution de rechange, bien que ce soit un tout petit appartement d’une seule pièce où ils dorment déjà avec leur fils de 24 ans. Le corps sera emmené dans la chambre où je dormais (et où j’avais laissé mes affaires, que je récupérai plus tard). Je restai à part de tout cela, car je me rendais compte que j’ai peur de la mort, probablement parce que c’est ainsi dans notre culture, on est éduqué à voir la mort en tabou, enfin à la diaboliser. Pourtant, quand je vis Molly, je remarquai qu’elle faisait preuve d’un extraordinaire sang-froid dans l’épreuve, bien qu’elle ne puisse assurément pas cacher sa tristesse. En fait, toute la famille paraissait triste, mais pas paniquée. Cela paraissait normal. On ne riait pas, mais on ne dramatisait pas. Les hindous ont un autre rapport à la mort, un rapport plus naturel, on l’accepte facilement. Peut-être parce qu’elle est plus fréquente en Inde. Et aussi du fait de la religion, qui doit jouer un jeu là-dedans.

Je me retrouvai donc chez les voisins, après avoir dit à Molly que je les laisserai tranquilles, et qu’elle en soit soulagée, bien qu’elle soit désolée que tout ceci arrive moi présent. Clavian et Maude sont originaires de Goa, petit État indien à majorité catholique. Ils sont catholiques eux aussi. Je suis reçu aussi bien qu’on peut l’être dans cette situation, et nourri de plats un peu différents, à influence parait-il plus sudiste, toujours délicieux. Je garderai un bon contact de cette chaleureuse famille qui me recueillit dans un moment compliqué. Maude prit du temps pour me parler de son enfance et je bus littéralement ses histoires. Elle se souvient très bien des premiers hippies qui arrivèrent autour de Goa, dans les années soixantes, alors qu’elle avait dix ans. Dans son village, sa mère, fut la première à faire confiance à ces jeunes gens aux moeurs étranges et aux cheveux longs, jouant des instruments et une musique curieux, et à en héberger dans la maison de plage où ils habitaient alors. Dans le village, c’était mal perçu de les accueillir, mais au fur et à mesure, et voyant que ces étrangers ne faisaient aucun mal, du moins pendant un temps, ils furent plus acceptés. Maude garde encore de nos jours des contacts étroits avec ces soixante-huitards qui étaient venus chez elle, et qui sont revenus maintenant en Italie, Suisse ou Allemagne.
Je ne voulus pas déranger mes hôtes trop longtemps, et trouvai rapidement, grâce à Couchsurfing, un autre hôte côté nord-est de la ville. Shivam habitait une haute tour du haut de laquelle on pouvait voir les bidonvilles du nord de Mumbai, déversant des ordures au-dessus d’une muraille qui donnait sur les tours d’habitants plus aisés. Shivam ne vivait pas dans une tour de riches, bien qu’il devait avoir un salaire conséquent pour se payer un appartement comme le sien, mais le contraste était tout de même saisissant entre chez lui, et chez ces gens d’en face qui vivent dans un état de pauvreté affolant. Le contraste était d’autant plus étrange et incongru que nous nous permettions de faire la fête. En effet, Shivam accueillait aussi dans son grand appartement d’autres voyageurs, en plus de moi qui me rajoutai en urgence. Ainsi, il y avait une allemande, un Bolivien, une américaine et un fidjien d’origine indienne vivant aux Etats-Unis depuis qu’il a 5 ans. J’eus un très bon contact avec ce dernier, Nishant, américain plus ouvert et humble que ceux qui m’ont été donnés de rencontrer jusqu’à maintenant. Le reste de la farandole était un mélange international de personnages aux histoires et buts variés, parcourant tous l’Inde à leur manière.

Voilà, la fin arrive, je prends un dernier rickshaw qui m’emmènera à l’aéroport. Je suis à la fois content de quitter ce tumulte un peu bizarre des derniers jours, et triste de cette solution de revenir en Europe. Mais finalement, ça a été mon choix, et il ne vaut pas moins qu’un autre. Je ne me souviens que peu du voyage. A part que lors d’une escale de 10 heures à Londres Heathrow, le disque dur de mon netbook (petit ordinateur portable) me lâcha dès la première heure, engloutissant dans l’oubli une dizaine de pages d’écrits sur Dubaï et Mumbai que je devrai entièrement retravailler... Et de ce fait, je tuai neuf heures d’attente dans la librairie de l’aéroport.
Arrivée, Toulouse, Xavier un ami vient me chercher, il est le seul dans la confidence de mon retour. Le lendemain, nous préparons une bonne surprise aux autres amis qui ne s’attendent pas du tout à me voir débarquer à la fête!

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