En arrivant à Kerman de très bonne heure, je commençai par deux heures de sommeil sur un siège du petit terminal de bus, avant de me diriger vers la ville. Je vais beaucoup marcher ce matin-là. Quarante-cinq minutes pour arriver
à la place Azadi, séparée d'une bonne demi-heure de marche rapide pour rejoindre le centre. Avec le sac-à-dos, et la température assez élevée de cette ville au milieu du désert, ça fatigue. Arrivé au centre, je vérifie mes e-mails dans un cyber-café, et un type de Couchsurfing m'a répondu, me proposant de m'héberger dès aujourd'hui. Il m'a laissé son numéro de téléphone, je le contacte tout de suite. Il me dit de retourner à la place Azadi pour voir un ami à lui. J'y vais, et son ami me dit que Mehrdad, le couchsurfeur, me donne rendez-vous plus tard vers 13h. Je pose mon sac en sureté, et retourne une nouvelle fois au centre à pied, pour visiter une partie du bazar, et des vieux bains souterrains. Et encore une fois je retourne à la place Azadi pour le rendez-vous avec Mehrdad. Ça fait beaucoup de marche et je suis bien crevé. Avant d'arriver, un jeune m'accoste pour parler un peu. Sa question, de but en blanc : « Que penses-tu de Ahmadinejad (le président)? ». Question déroutante, car il m'est difficile de répondre du tac-o-tac, mon opinion négative, dans la rue au premier venu, et dans un pays sans liberté d'expression. Je lui dis que je n'ai pas d'opinion. Il comprend, mais aimerait en discuter avec moi. Il m'invite alors à rester chez lui. Encore une fois je dois décliner, étant déjà accueilli par Mehrdad. C'est à regret car il avait vraiment l'air d'être intéressé à discuter opinions politiques et à échanger nos visions respectives du régime.
Je rencontre donc Mehrdad, qui m'emmène chez lui et me présente sa femme Fardis. Il est cultivateur de pistaches dans un village au loin, et vit dans un appartement en ville, spacieux et calme. J'en profiterai pour faire une sieste ce premier jour. Encore une fois je serai accueilli de la meilleure manière, je n'aurai jamais faim, jamais soif. Mehrdad et Fardis ont fait le maximum. Je resterai trois jours, les trois derniers en Iran, encore bien remplis de nouvelles expériences que je n'aurais pas vécu si j'avais planifié mon voyage.
À Kerman, ville coincée au milieu du désert, les gens ont l'habitude de la chaleur, alors quand arrivent les grands froids comme en ce moment, c'est-à-dire que la température oscille autour de 25 degrés, ils poussent le chauffage pour ne pas attraper froid! Moi, j'ai trop chaud, je coupe le chauffage de ma chambre, ouvre la fenêtre la nuit, et j'ai toujours chaud. Mehrdad en rentrant dans la chambre a eu des frissons. Ils sont fous ces iraniens!
Au restaurant, une chose que je n'ai pas vraiment racontée, c'est différent de chez nous. En France, lorsqu'on va au restaurant avec des amis, on s'assoit, on commande, on mange, on parle, on mange, on parle, on boit du vin, on mange, on parle. Puis quand on a terminé, on parle, on parle, on boit un digeo, on parle, on traine. Mais ici, on va au restaurant, on s'assoit (assis sur un tapis qui sert de table, à 50cm du sol), on commande, on est vite servi, on mange, on parle peu, on a fini, on s'en va. Voilà, emballez, c'est pesé! Et moi qui traine à chaque fois, je parle, je mange lentement. Déjà qu'en France je suis plus lent que tout le monde, mais ici, ça en devient de l'irrespect, ou presque. En gros, je suis toujours en retard, et lorsque j'ai terminé mon plat, je commence à papoter, par habitude, sans me rendre compte que tout le monde est sur le point de se lever et de décamper. Ah, la table à la française, ça ne s'oublie pas.
Un matin, Mehrdad m'emmène voir ses plantations de pistaches. Des arbres à perte de vue coincés entre deux montagnes et deux déserts, et des pistaches dans les branches. Et dire qu'ils ne font pas d'apéro ici avant le repas. Mais à quoi ça peut bien leur servir d'être le plus gros producteur de pistaches? Dans ces champs, ce sont des afghans qui sont employés à prendre soin des arbres, à les tailler. On les reconnaît par leurs vêtements amples caractéristiques. En suivant, nous partons voir l'usine à pistaches du coin. Je peux visiter les installations, ce qui est un grand plaisir. Je ne peux m'empêcher d'observer et d'analyser le fonctionnement de toutes ces machines. J'ai beau être un piètre ingé mécanique, la technique m'intéresse cependant toujours. Transporteurs, tunnels vibrants, séchoirs, grosses machines trieuses (pour les vides et les pleines, ou les ouvertes et fermées), conditionnement, il y a tout une chaîne d'installations intéressantes... Les femmes des afghans des champs travaillent ici sur le tri final, à l'œil humain capable de plus de jugement que les machines.
Je ressors plein d'idées pour des hypothétiques machines que je ne concevrai jamais, puis après un thé avec le patron de l'usine, nous allons enfin dans un petit village aux maisons de paille et terre ocre, aux jardins semés de grenadiers. Quelques grenades au passage pour se rafraichir de leur jus excellent, et je vois ma maman un brin envieuse, n'est-ce pas?
Une autre journée, nous la passerons avec Mehrdad, Fardis et sa sœur Mahdis, en promenades dans une ville charmante, Mahan, à une trentaine de kilomètres. Sur le chemin, nous pouvons nous arrêter dans un jardin luxuriant, créé au milieu du désert sur une déviation d'eau venant de la montagne voisine. On peut observer aussi à 20 km de Kerman, une université créée de toutes pièces en plein milieu du désert. Là je ne comprends pas, vraiment isolé de tout, comment avoir l'idée de venir ici pour isoler les étudiants? Ah oui, la réponse est comprise dans la question!
Mehrdad suit des cours de français avec son ami Amid, et nous parlons donc en français, bien que cela s'avère très vite fatiguant. En effet, il faut que je réfléchisse peut-être plus qu'eux à ce qu'ils ont voulu dire, répéter avec les bons termes, voir si ça correspond à leur pensée, puis continuer la conversation, expliquer la moitié des mots employés dans ma réponse... C'est un travail! D'autant plus que je mélange mon français avec des réflexes en anglais, que j'utilise beaucoup plus depuis quelques mois. Bref, un soir, je vais participer au cours de français avec eux. Le professeur, une iranienne, a je dois dire un niveau assez faible à première vue. En fait, son vocabulaire semble presque complet, mais son accent et sa prononciation ne pourraient même pas passer pour du québécois. C'est dire! Suivant un texte qu'ils devaient préparer, parlant d'une histoire de boule de pétanque trouvée dans la soupe d'un client au restaurant, je me fais le plaisir de leur expliquer ce qu'est ce jeu typiquement français joué avec des boules d'acier. Finalement, je suis devenu le prof durant ce cours, en quelque sorte!
Un après-midi, je suis invité par la sœur de Fardis à assister à une répétition d'un groupe iranien de musique traditionnelle. Excellent, j'adore ces sonorités orientales, émanant d'instruments qui sont les ancêtres de nos guitares et batteries. Trois instruments à cordes et une percussion sont mes favoris (sans compter la voix incroyablement belle de la chanteuse). Le tar et le setar, sont deux instruments à cordes ressemblant grossièrement à la guitare; le santur est une sorte de piano où l'on tape directement sur les cordes avec des baguettes, et comportant 100 cordes exactement; le daf est un grand tambour fin tenu d'une main par le bas et reposant sur le pouce de l'autre main, avec des petites cymbales à l'intérieur. Cette répétition à huis-clos m'a enchanté!
Enfin, le dernier jour, nous nous autorisons une petite excursion dans le désert. La première fois que j'allai fouler le vrai désert, loin de tout, marcher dans le sable et imaginer ces caravanes qui passaient jadis ici et se reposaient chaque jour dans les caravansérails aujourd'hui presque recouverts par le sable. A un point, nous nous arrêtons près de formations appelées les kaluts, que les gens du désert disent avoir été construites par l'homme. J'en doute bien, ce sont des centaines de petits monts naturels sculptés par le vent et l'eau (quand il y en a). Joli spectacle immobile, et très belle journée, ou plutôt matinée. Nous sommes partis à sept heures du matin, arrivés vers neuf heures, la chaleur était déjà peu supportable. À midi, nous songions à rentrer tant il faisait chaud. En été, il ne faut même pas compter passer ici. A quelques kilomètres de là, un des points les plus chauds du globe peut atteindre les 80 degrés en été. On raconte que si on y met un bœuf, il est cuit tout entier en deux heures!
Voilà donc les dernières aventures en Iran qui touchent à leur fin. Il va être l'heure de prendre le bus de nuit pour Chiraz. Mehrdad et Fardis sont tristes de me voir partir, ils auraient aimé me voir plus longtemps. Mais c'est ainsi, il faut toujours que je parte. Le bus me transportera inconfortablement jusqu'à Chiraz où je n'aurai pas tellement l'envie de me promener. Alors je passerai tranquillement la journée dans un canapé du café du petit aéroport, à rédiger des textes pour mon blog et le mettre à jour, et à sauver mes photos.
Photos qui ne sont pas en grande quantité, d'ailleurs. Je ne pense pas vraiment à en prendre. Je me répète sans doute, mais chaque photo qui n'est pas prise correspond à un moment que je vis avec plénitude. Parfois, je rêve du moment où je perdrai mon appareil photo, pour ne plus avoir à me soucier de capturer des images. Pourtant, je suis content de l'avoir lorsque parfois on me demande à être pris en photo, avec moi, ou seul. Beaucoup de gens aiment poser pour les photos des touristes, et ça contribue parfois à créer quelques liens.
Arrivent 18 heures, et le moment de monter dans l'avion. Passage de la douane, montée dans le bus qui nous trimballe jusqu'à l'avion. Nous montons les escaliers, les écharpes et foulards tombent, pour nombre d'iraniennes, le confort de la liberté commence dans la cabine d'un airbus A320. Nous sommes tous assis, dans ce vol d'Air Arabia, à destination de Dubaï, Emirats Arabes Unis. Les hôtesses, non voilées, sont très belles, mais je suis déçu de la modernité de cet avion, où des petits écrans animés remplacent les gestes gracieux de ces dames pour nous expliquer les consignes de sécurité à bord. L'avion roule, puis décolle. L'Iran s'éloigne et la page se tourne. Un mois exceptionnel qui me laissera un nombre incroyable de souvenirs.

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