mardi 3 novembre 2009

Iran - Comme d'habitude, la rubrique en vrac

Voici maintenant, comme à l'accoutumée en sortant d'un pays, une série d'informations, d'observations et de pensées que j'ai eues durant mon séjour en Iran.

*** En France, on entend souvent
des gens dire que l'on n'est pas libre, que l'on nous prive de libertés fondamentales comme par exemple le droit d'exterminer certaines espèces d'animaux ou de poissons parce que c'est bon à manger. Enfin ce n'est qu'un exemple. Ou, pour être un peu moins sarcastique, on se plaint souvent de cette privation de liberté fondamentale de pouvoir fumer n'importe où et d'avoir le droit non répréhensible de jeter nos mégots là où nous vivons, c'est-à-dire partout.
Bref, j'ai fait une petite liste non exhaustive d'interdictions dont j'ai eu vent et qui ont cours en Iran, sous contrôle du régime dictatorial (on peut le nommer ainsi en considérant la fraude évidente aux dernières élections). Contrevenir à ces règles peut s'avérer gênant; en effet, l'amande a parfois pour conséquence la privation d'une liberté (a priori) fondamentale : vivre. Mais sinon, dans la plupart des cas, seuls quelques coup de fouets sont assénés.

-Il est interdit aux femmes de chanter. Il est strictement interdit d'écouter une musique dans laquelle on peut entendre des voix de femmes.
-Il est rigoureusement interdit d'avoir un quelconque contact avec un individu du sexe opposé, sauf si cette personne est un proche, sous-entendu de la famille. Il est interdit de se faire la bise en public, ou de se faire une accolade entre personnes de sexes opposés.
-Un homme et une femme n'étant pas parents ou mariés ne doivent pas s'asseoir côte à côte dans le bus, ou sur un banc. C'est parfois toléré dans un savari, mais attention, Big Brother surveille.
-Il est interdit de consommer ou de fournir des drogues et de l'alcool. La peine, pardon, la sentence est la même pour chacun de ces deux stupéfiants.
-Il est prohibé de consommer du porc ou un animal apparenté. Dans des coins reculés du Gilan (nord de l'Iran où les mœurs sont plus libres), des villageois capturent toutefois des sangliers illégalement et s'en délectent. Mais chut.
-Il est bien entendu strictement interdit de danser en public. Non mais vous avez vu ça où de pareilles farandoles? On n'est pas au zoo, l'Iran, c'est sérieux.
-Ah, enfin quelque chose qui n'est pas interdit : le port du tchador ou du hidjab est obligatoire pour les femmes. Et là ça ne rigole pas là-dessus. Évoquer la possibilité de tomber le voile vous attirera des regards de terreur et le conseil d'éviter à tout prix, avec un air de la plus haute gravité. Je n'ai pas osé, du coup, évoquer la question de la peine encourue.
-Il est interdit d'accéder à des sites internet comme Facebook et une liste incroyable d'autres, à cause soi-disant de la possibilité de les utiliser comme sites de rencontre. Les rencontres homme-femme seuls avant mariage étant bien entendu interdites. Mais un bon nombre de personnes utilisent des proxys, programmes permettant de contourner les filtres du gouvernement. Et surtout, la raison invoquée n'est pas la seule. Le gouvernement tente en fait d'empêcher à tout prix l'accès des iraniens aux libertés d'infidèles dont les habitants du monde peuvent jouir. Les sites de réseaux étant un moyen aisé de communiquer avec des étrangers, et d'éviter la propagande de l'état, la plupart de ceux-ci sont bloqués.
-Dans le même but, il est interdit d'avoir accès aux chaines satellitaires et a fortiori étrangères. Mais ne vous y trompez pas, 90% de mes hôtes, aisés ou de classe moyenne, avaient cet accès, les plus pauvres ne pouvaient malheureusement pas se le permettre.
-Il est formellement interdit d'écrire dans une autre langue que le perse (et de parler une autre langue aussi, mais allez interdire cela). L'anglais ou le français est autorisé, mais les langues visées sont surtout les langues régionales, expressions de cultures (et religions) variées au sein de l'Iran dont l'État veut étouffer la propagation. En fait de cela, la plupart des ethnies sont d'accord pour être iraniens, et dépendre politiquement du pays, ils n'ont pas de revendications indépendantistes, mais seulement culturelles (et cela passe par les langues) et ceci dans la tolérance mutuelle inter-ethnique dont la Perse fut un temps l'ambassadrice.
-Les femmes ont l'interdiction de fumer. Les hommes peuvent, mais de toute façon, hommes ou femmes en Iran ne fument pas beaucoup. Tandis que les turcs fument comme des espagnols, les iraniens sont en général conscients du mal du tabac et laissent cela de côté. Toutefois ils restent fervents consommateurs de chicha.
-Il est interdit aux hommes de pénétrer à l'arrière des bus réservés aux femmes. Il est interdit aux femmes de pénétrer à l'avant des bus sauf si elles sont accompagnées de leur mari (et non petit ami).
-N'imaginons pas la punition si l'on découvre un adultère ou rien qu'une relation hors-mariage.

Alors, on n'est pas bien en France?


*** L'Iran est aussi un pays de paradoxes.
-Beaucoup d'iraniens sont timides à votre abord, mais peuvent se révéler incongrument autoritaires spontanément. J'ai appris à ne pas leur en tenir rigueur, pensant que ces sautes d'humeur sont une sorte de trop-plein de leur vie de limitations.
-Les gens sont tellement respectueux qu'ils le sont jusqu'à l'hypocrisie. Les règles de Tarof que j'ai expliquées dans un précédent article arrivent parfois à des situations extrêmes où l'on ne sait plus si c'est du cœur ou de la politesse. Un exemple, c'est qu'il est pour un iranien très difficile de dire non, et ceci s'associe à sa manie de proposer des choses dont il n'a pas envie, mais seulement pas politesse. Au début je ne refusais pas toujours. Parfois on me demandait si je voulais manger ceci ou cela, et je répondais que oui, ça me plairait. Et la personne se sentait obligée de satisfaire la proposition qu'il n'avait pas vraiment signifiée. Je m'en suis rendu compte et j'ai pris l'habitude de refuser deux ou trois fois d'abord, avant d'accepter sous insistance. Mais parfois la langue s'en mêle : En perse, la même phrase est utilisée pour dire « Voudrais-tu aller boire du thé? » et « Aimes-tu boire du thé? ». Donc ils utilisent la seconde proposition en anglais au lieu de la première. Et moi au début, je croyais qu'ils me demandaient si j'aime ceci ou cela, en général, je répondais alors oui puisque j'aime tout. Ne se rendant pas compte de leur erreur linguistique, ils pensaient donc que je souhaitais ceci ou cela à chaque fois. Il a fallu du temps avant que je comprenne et que je prenne garde quand ils me posent la question de savoir si c'est une proposition ou s'ils veulent savoir ce que je pense en général.
-Le régime gouvernemental est religieux et autoritaire, et veut imposer le culte islamique et les lois islamiques privées du bon sens moderne, mais beaucoup de gens ne pratiquent pas ou n'ont parfois carrément pas la moindre foi dans cette religion. C'est tout le contraire de la Turquie dont l'état est (supposément) laïc quand la majorité de la population est d'une foi exemplaire envers le culte musulman. D'ailleurs, le nombre de mosquées et la présence religieuse sont beaucoup moins grands en Iran, on en oublie parfois qu'on est dans un pays musulman. En Turquie, même au fond de la campagne, on entendra la prière lancée depuis le minaret, alors qu'en Iran on n'est pas souvent dérangé. Enfin, moi ça ne me dérangeait pas : même si le message chanté me paraît un peu bourre-crâne (répéter que ‘‘Dieu est grand’’ et qu'‘‘Il est le seul’’ 10 fois par prière 5 fois par jour), je trouve ce chant beaucoup plus joli que le son monotone des cloches de l'église. Bon enfin d'accord, que serait un village français sans le son des cloches de l'église à chaque heure?


*** En Iran, il y a eu une guerre dans les années quatre-vingt : la guerre Iran-Irak. Elle a fait énormément de victimes de part et d'autre. Le gouvernement s'en sert encore pour diffuser un message de haine envers les infidèles de l'autre côté des frontières. Et dans chaque ville, chaque village, les photos des enfants morts pour la patrie islamique dans cette guerre sont affichées sur un encart géant façon publicité, à quelques endroits bien visibles. C'est un peu l'équivalent de nos monuments aux morts avec la liste des noms des enfants de la patrie morts durant les guerres françaises. Mais nos morts sont morts pour la patrie. En Iran, ils sont martyrs de guerre. C'est juste une différence de dénomination va-t-on dire. Mais moi je ne la comprends pas. Alors c'est quoi un martyr? D'après la définition, « un martyr (du grec ancien μάρτυς, ‘‘témoin’’) est celui qui consent jusqu'à aller se laisser tuer pour témoigner de sa foi, plutôt que d'abjurer. Il a un sens originairement chrétien, et par extension est utilisé pour les autres religions.»
Donc, les jeunes de parfois 14 ans que le gouvernement a envoyé sur le front de force dans les années 80, musulmans ou non, sont des martyrs, morts pour leur foi religieuse. Moi j'en doute. Je pense plutôt que l'utilisation de ce terme et de cette campagne d'affichage est surtout destinée à entretenir la haine envers les autres peuples au-delà des frontières. Jugement personnel...

*** En Iran, j'ai commencé à comprendre une chose qui ne m'avait pas vraiment frappée au début, et qui en fait facilite les choses lorsque l'on sait. Les Hommes ne communiquent pas seulement avec le langage oral, mais aussi avec le corps. En fait, cela semble tout con comme réflexion. Mais finalement, on comprend les gens qui nous entourent directement par leurs gestes, sans vraiment savoir pourquoi. On est nés dedans. Mais en Iran, les gestes ont commencé à être différents. Je n'y ai pas pris garde au départ. Un exemple : Le mouvement de tête léger vers le haut, en France serait l'expression « vas-y! », ou « fais-le! » et parfois pourrait signifier un simple « ouai! », selon les circonstances. En Iran, je le prenais tel quel, mais je m'aperçus que tout allait beaucoup mieux lorsque que je sus que ce mouvement signifie un catégorique « non! ».
Apprendre une langue n'est pas tout, il faut aussi apprendre le langage du corps pour connaître et comprendre une autre culture.

*** Je me suis plusieurs fois fait invité par des gens, au hasard des rencontres, pour passer la nuit chez eux, en tant qu’invité. Et ce fut souvent quelque chose de spontané, ou parfois cela était su seulement un jour à l’avance. Mais, grand hasard, 4 fois sur 5, lorsque j’arrivais chez la famille de mon hôte le soir, toute la famille, les cousins, ou des amis, étaient là pour boire le thé ou rester au repas, ou devrais-je dire festin. Non pas que je ne croie pas que les iraniens se réunissent souvent en famille, mais la fréquence à laquelle ce hasard est arrivé me force à penser que les amis ou la famille ont été prévenu en urgence, car je représentais en quelque sorte l’invité surprise venu d’ailleurs à ne pas manquer, car si rare.

*** Et puis je vais finir avec la rubrique que j'aurais dû traiter au tout début du voyage. La rubrique histoire et politique. Ça aurait permis de mieux comprendre certaines choses racontées précédemment. Et bien comme cela, ça vous donnera une occasion de relire si vous vous ennuyez au bureau. Donc, l'Iran c'est quoi? Avant 1979, c'était la Perse. Il y a eu depuis des siècles une succession de rois (appelés Shah) et plein d'invasions. Avant que Mahomet ne vienne mettre son grain de sel dans la variété de religions déjà existantes, la Perse était un mélange d'ethnies et religions, dont les zoroastriens, les azéris, les turkmènes, les mongols, les lors, les baloutches, j'en passe et des meilleures. Puis l'islam est arrivé avec l'invasion arabe, et quand ils ont été chassés (pas tous, cependant), la nouvelle religion est restée. Je ne sais plus le chiffre exact, mais peut-être 70% des perses étaient alors musulmans. Enfin bref plein de trucs se sont passés jusqu'à que le dernier Shah (roi) ne fasse plein de bêtises dans les années 70. Les gens n’étaient pas contents, ils voulaient une république. Un type qui a été chassé de Perse par le Shah s'est réfugié en France, d'où il a fomenté un coup d'état, en aidant depuis l'étranger divers petits groupes révolutionnaires, qu'il se garda bien d'accorder entre eux. Ce type, c'est l'Ayatollah Khomeini . Ayatollah est une haute distinction de l'islam chiite si je ne m'abuse. Pour corser le tout, les anglais soutenaient le Shah, mais les français plutôt le changement de régime, sous fond d'économie pétrolière, tandis que les États-Unis se faisaient démasquer avec des espions de la CIA tentant d'assassiner je ne sais plus qui et tout le toutim.
Puis la révolution éclata en 1979, divers groupuscules peu organisés tentèrent de se diriger vers le pouvoir, ou seulement d'exprimer leurs idées. Mais Khomeini avait été malin, et profita de leur désorganisation tandis que lui avait tout préparé, et il se fit président ou chef islamique, enfin bref il prit le pouvoir et s'empressa de transformer la Perse en République Islamique d'Iran. Le mot Iran signifie ‘‘Aryen’’, l'ethnie de la plupart des perses (supposément originaire d'Inde du Nord). Les gens se dirent qu'entre ça et la monarchie d’avant, ce ne pouvait être pire, et se turent. Mais pour être plus exact, on les fit taire. Tous les révolutionnaires, qui ont fait tous les efforts sur place, furent emprisonnés et exécutés s’ils ne suivaient pas le mouvement du nouveau chef suprême islamique. C'est ainsi que la révolution fut volée, et que des règles islamiques très strictes virent très rapidement le jour. Maintenant depuis 30 ans, le peuple vit sous un régime autoritaire hors du temps et fermé au monde extérieur. Dernièrement, en juillet, les élections iraniennes ont fait réélire Ahmadinejad, un président détesté de tous. Pourquoi? Pas des fraudes, mais une fraude, celle de l'État. En gros, les résultats ont été annoncés avec un chiffre venant de nulle-part, avant même la fermeture des bureaux et sans aucune explication sur les résultats régionaux. Le président sortant revient vainqueur d'une belle escroquerie. C'est un peu comme si vous mettez un verre d'eau au congélo pendant deux heures, que vous le sortez, que vous jetez le thermomètre à la poubelle, et que vous annoncez autour de vous que l'eau est à 46 degrés. Point!
Des manifestations ont eu lieu, où la jeunesse iranienne a prouvé son courage d'expression, mais elles ont été malheureusement accueillies avec brutalité et laissé les rues de Téhéran entachées de rouge. Voilà ce qu'est l'Iran maintenant, un gouvernement qui a tous les pouvoirs, et qui tente brutalement de faire taire une population en grande majorité mécontente et malheureuse.

Voilà, je n'ai pas grand-chose à rajouter. Ou plutôt si, j'aurais un tas impressionnant de choses à ajouter, mais il faut que j'avance, que je ne regarde pas trop dans le passé pour appréhender au plus juste les nouveaux mondes que je vais traverser... Ce passage dans ce pays m'a en tous cas révélé beaucoup plus que ce à quoi je m'attendais. Plus de positif, plus de négatif. C'est con, mais pour moi, plus et moins font plus! En gros, mathématiquement, je vois la vie en valeur absolue.

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