vendredi 30 octobre 2009

Iran – Chiraz/شیراز - Ce que l'empire perse est devenu

Dans le terminal routier de Yazd, je parviens, non sans difficultés, à avoir une place dans un bus, tous étant quasiment déjà pleins. Lorsque je vais m'installer dans la salle d'attente, en me débarrassant
de mon sac-à-dos, je déchire malencontreusement une partie de l'épaule de ma chemise. Ce n'est pas très grave, même si l'ouverture est assez large, et je m'assois pour attendre le bus. Saïd vient alors me proposer de recoudre ma chemise. Il a vu la scène, et cet homme d'une quarantaine d'année a par chance toujours un peu de fil et une aiguille sur lui. Il répare l'ouverture assez bien pour que cela tienne au moins durant le voyage en bus. Il est très aimable, et nous passons le reste du temps d'attente ensemble à discuter. C'est incroyable le nombre de rencontres que je fais, par hasard, chaque jour, provoquées par des évènements tout cons auxquels on n'aurait pas pensé. Jamais on ne s'y attend, une nouvelle aventure provoque une nouvelle rencontre, qui provoque à son tour une nouvelle aventure, et cela continue sans cesse. Plus on invente de nouvelles routes, et plus on fait de rencontres imprévues. Lorsque je travaillais ou étudiais, en Europe, j'étais sur-actif. Je veux dire par là que j'inventais toujours quelque chose à faire. Je ne pouvais pas rester en place un soir ou un week-end. Il me fallait toujours organiser une nouvelle activité ou prévoir de se rencontrer entre amis, ou se procurer un autre objet de consommation courante qui emmène le besoin de l'utiliser, puis de le réparer, puis tout un tas de choses qui s'imbriquent les unes dans les autres, et parfois mènent au stress du manque de temps. Le manque de temps pour gérer l'addition de tous ces évènements et de toutes ces nouvelles connaissances. Une rencontre nouvelle ne remplace pas les précédentes, elle s'y ajoute. Une nouvelle paire de ski ne remplace pas la paire de roller, il faut trouver le temps de faire du ski et du roller. Bref, je me retrouvais souvent submergé par ma soif de bouger, de changer, d'accumuler les expériences et de compléter les moments libres pour ne pas voir passer la vie. Aujourd'hui, en voyage, j'utilise cette force qui me dépassait auparavant. Mais cette fois, aucun stress, j'ai le temps d'utiliser chaque nouvelle option de ma vie, et je l'utilise à fond. Et cela ne m'empêche pas de continuer à en chercher d'autres plus loin encore. J'ai trouvé la manière de combler mon besoin de bouger, avancer, apprendre, rencontrer, compléter les vides, et cela marche très bien.
Après que Saïd m'ait répété le fameux discours « attention en Iran, tout le monde n'est pas gentil, l'Iran est très mauvais, le régime est méchant, etc. », nous nous séparons pour les départs de nos bus respectifs. Je discute dans le bus avec mes deux voisins, très sympathiques, j'en espère retirer une invitation, mais ça ne viendra jamais. Ça ne peut pas marcher à tous les coups! A six heures du matin, l'arrivée à Chiraz se fait sous la pluie et par temps frais. Je vais vers le centre, ne sachant pas trop quoi faire. Le temps déteint sur mon moral et je suis un peu maussade. Cela doit se voir et personne ne paraît très accueillant à mon encontre, en tous cas au début de la journée.

Je décide d'aller me promener dans le bazar, qui est assez joli et dont l'ambiance est somme toute agréable. Puis la fatigue me guette, je m'achète un petit en-cas et des grenades, et vais m'installer dans un parc, sur l'herbe. Les klaxons ne m'empêcheront pas de m'endormir lourdement pendant deux heures, la nuit dans le bus ayant été difficile, en tous cas courte.
Après cela, je continue ma ballade, longeant des avenues sans attrait particulier. En passant devant la caserne des pompiers, les choses changent. L'un d'eux me remarque et m'invite à m'assoir à ses côtés et à boire un thé. Une nouvelle discussion s'installe, j'apprends de nouveaux mots en persan, j'explique mon voyage, enfin la routine. Mais j'aime cela! Nous faisons une partie de ping-pong à quatre et nous rions bien. L'un d'eux alors m'invite à venir chez lui. « Be my guest please! » me dit-il avec un grand sourire qui montre que mon acceptation représente un grand honneur pour lui, comme à chaque fois. J'accepte bien entendu. Mais malheureusement le chef arrive, et les met au travail pour une intervention qui devrait durer toute la nuit. Ali, c'est son nom, est extrêmement déçu de ne pas pouvoir m'aider ce soir-là, et il me donne ses coordonnées pour que je vienne chez lui le lendemain. Mais je choisirai une autre option, le lendemain; encore une fois, à contrecœur, je ne donne pas suite à une invitation. Mais je suis mon instinct et mes envies, qui m'emmènent à des endroits et des aventures insoupçonnés, et je ne changerai pas cette attitude avant un bon moment. Peut-être sera-ce le moment quand je trouverai une autre vérité.
N'ayant pas eu beaucoup de chance en ce jour, et avec le froid de la nuit arrivant, je préfère me trouver un petit hôtel, pas donné, mais c'est le prix de la tranquillité, de la douche et du confort calorifique (à défaut du confort de la literie).
J'en profitai pour rester dans la chambre, à recoudre un peu mieux ma chemise pour qu'elle tienne plus longtemps. Je l'aime bien, cette chemise blanche, elle m'accompagne depuis un bon moment, elle se salit assez vite, mais elle est confortable. J'arrange un peu mes affaires, fais du tri dans mon sac-à-dos. Stavros en Grèce m'avait offert un petit caillou avec un trou au milieu. Il m'avait conseillé de le transformer en pendentif car ce trou peut agir comme une porte d'entrée pour de meilleurs flux énergétiques. Je suis toujours un peu hermétique à ce charabia, mais comme j'ai un peu de temps et un bout de ficelle à disposition, je les emploie pour confectionner ce pendentif. Et puis qui sait, si ça marchait? En tous cas, les choses ne se créent pas toujours toutes seules, alors je me mets à réfléchir sur ce que je pourrais faire le lendemain.
Dans la nuit, je décide d'un nouveau plan, tant pis pour les numéros que j'ai pris des pompiers, je ne resterai pas à Chiraz car je n'ai pas trop aimé mon premier jour, et j'ai envie de changer. Déjà, je ne sais pas si j'en ai déjà parlé et j'ai la flemme de me relire. Mais en discutant avec plusieurs personnes étant passées par le Pakistan récemment, j'ai appris que le passage des voyageurs se faisait sous protection du gouvernement en raison des récents troubles, dus aux talibans, baloutches et autres factions armées de la région. C'est alors un transit tout simple, sans liberté de s'arrêter ou de continuer quand bon lui semble qui attend le voyageur, parait-il. De plus, j’avais discuté sur internet avec des français qui avaient essayé d’obtenir un Visa pour le Pakistan depuis l’Iran, et qui avaient tous échoué, en raison d’une bureaucratie épuisante, et d’une ambassade française belliqueuse. Ça ne me plut pas trop, et quelques jours avant, j'ai donc décidé de profiter au maximum du temps qui m’est permis en Iran, et d’aller faire un petit détour par Dubaï, aux Émirats Arabes Unis (de l'autre côté du Golfe Persique en face de l'Iran). Un avion Iran-Inde directement coutait trop cher, j'ai donc opté pour le bateau de Bandar Abbas à Dubaï, et réservé un avion de Dubaï à Mumbai en Inde.
Mais à Chiraz, dans un cybercafé, en ce vendredi matin, je trouve un avion meilleur marché que le bateau, de Chiraz à Dubaï, pour le mercredi 4 novembre, ultime jour qui m'est autorisé de rester en Iran. Aller à Bandar Abbas ne m'excitait guère, alors j'ai changé ma route encore une fois au dernier moment : ce soir j'irai à Kerman, ville du désert au sud de l'Iran, puis reviendrai le mercredi pour prendre l'avion! Ma carte bancaire ne fonctionne pas. Qu'est-ce que je fais? Allez, je tente le coup, j'envoie un mail à ma maman pour qu'elle essaie de son côté de réserver ce vol, ce qui marchera (merci maman!). Sans vraiment savoir comment je quitterai donc le territoire à temps, je me dirige vers le terminal routier dans l'intention de trouver un bus de nuit pour Kerman, et, si j'en ai le temps, de passer l'après-midi pour la visite de Persepolis, un site historique à 60km qu'il ne faut a priori pas manquer.
Au terminal, j'arrive vers 13h et je me prépare à affronter les gens qui n'en ont rien à faire (les vendeurs de tickets de bus sont un peu comme des chauffeurs de taxi), et qui ne parlent pas anglais, afin de trouver un billet bon marché au bon moment pour Kerman, et les minibus pour Persépolis. Je veux prendre un minibus pour cette excursion, car cela coute 0,50€ au lieu de 15€ en savari (10 fois plus cher pour la même distance que dans le nord, c'est un lieu touristique!). Oui parce que voilà, niveau budget, ça devient short. Non pas que je sois dans le besoin, puisque j'ai encore un billet de 50€ dans le calbut. Mais je ne veux pas changer un tel billet pour une éventuelle utilisation de seulement six ou huit euros. Je commence à calculer dans ma tête comment je pourrai utiliser les vingts-mille Rials qui me restent pour additionner le prix du voyage à Persépolis et l'aller-retour de 600km à Kerman, quand un type m'accoste en bégayant.
Empreint de cette sorte de timidité que j'ai souvent retrouvé chez les iraniens, il trouve le courage, comme les autres, de se lancer dans la discussion en anglais. Il me dit l'avoir appris en autodidacte, en lisant et regardant les programmes télévisés en anglais. En me voyant arriver devant le terminal, probablement lorsque je fronçai les sourcils pour trouver où me diriger, Iraj s'est dit que j'avais besoin d'aide, et qu'il pouvait me la fournir. Rien n'était plus vrai. Je lui expliquai mes projets pour les derniers jours en Iran, et il se débrouilla pour m'avoir un ticket au meilleur prix pour Kerman (en ajoutant de sa poche en cachette, je le remarquerai plus tard, 10% de mon budget bus que dépassait le prix du ticket). Il m'invita ensuite dans un restaurant où je me délectai une fois de plus de ces saveurs persanes, et, après ces quelques moments passés ensemble, décida sur le tas de changer ses plans. Il avait tout à coup compris ma philosophie. Il décida de m'accompagner vers Persépolis cet après-midi, et de prendre plus tard le bus de nuit pour Téhéran, même si cela lui serait très inconfortable.
Iraj n'a jamais vu Persépolis, cela l'intéresse donc aussi. Sur le chemin que nous faisons en minibus, il m'explique être psychologue dans un lycée. Les discussions allant bon train sur les sujets autour de mon voyage et de mes rencontres, je lui fais part de mes réflexions et interrogations sur le fait que je rencontre tant de personnes, que celles-ci sont très souvent très aimables au premier contact, qu'elles arrivent souvent à point nommé lorsque je me sens un peu perdu. Je me demande comment cela se fait que j'aie toutes ces opportunités tandis que d'autres personnes avec qui j'ai discuté n'en ont pas autant sur leur chemin. Et il m'a fait comprendre que je transmets un excès de positivisme. Cela se voit dans mon attitude, sur mon visage et au travers de mes gestes. Je n'en ai pas la moindre sensation, je ne le sais pas, mais il semblerait (et il n'est pas le seul à me le dire) que je rayonne du positif, souvent, et que ce serait la raison des bonnes choses qui m'arrivent sans cesse, du fait que je trouve presque toujours une issue, et de la confiance des gens à mon égard. Sans en avoir conscience, et sans être vraiment extraverti, j'inspirerais donc confiance. Et ce positivisme me permet aussi de ne pas me sentir en situation désespérée, même quand ça y ressemble. « Tu es ce que tu penses » conclut-il, et je commence à le croire.
Cela fait presque six mois de voyage, je n'ai pas vu le temps passer, je n'ai pas vu les pages s'écrire et s'additionner, je ne compte plus les rencontres et les expériences si enrichissantes, ou les moments de doute, parce qu'il y en a parfois. Je ne suis plus trop inquiet de ce qui m'arrivera au soir, d'où je vais dormir. Souvent, ceci se résout dans la journée, pourquoi s'inquiéter dès le matin? Toujours, ou presque, les choses s'arrangent. Si la situation devient compliquée, je ne désespère pas longtemps. J'ai atteint un bon rythme, et plus ou moins ce que je cherchais : éliminer les stress inutiles.
Nous arrivons à Persépolis. C'est donc une grande cité qui a fait la gloire de la Perse antique. A l'époque de Cyrus le Grand, quelques 25 siècles en arrière (je crois), la Perse était le plus grand empire du monde (et à ce jour non détrôné). Il englobait une multitude d'ethnies et civilisations différentes depuis la Grèce et la Libye, jusqu'à l'Inde et le Kazakhstan actuels, en passant par Babylone (dans l’Irak actuel) et l'Anatolie (Turquie asiatique). La particularité de cet empire était que son chef ne voulait pas soumettre les peuples à sa religion et ses coutumes, mais en encourager la diversité. Ainsi a-t-il créé Persépolis, où git son palais, mais aussi par le passé un grand forum qui chaque année voyait arriver des visiteurs des dix-huit coins de l'empire. Ils venaient présenter leur savoir-faire, leur artisanat et parler de leur culture. Persépolis fut alors le plus grand temple de l'époque, majestueux avec des centaines de colonnes et de trucs immenses qui ont aujourd'hui disparu. En effet, un filou venu de Macédoine, Alexandre le Grand (ils étaient souvent grands ces conquérants), est venu tout brûler et détruire deux ou trois siècles avant que Jésus ne vienne mettre son grain de sel dans l'histoire compliquée des religions. Bref, maintenant, on peut bien appeler ces ruines des ruines, sans équivoque, ou des restes, ce serait plus juste. C'est beau, il faut imaginer, mais bon. Enfin, quand même le site est immense, peut-être deux kilomètres carré qui ont été couvert par d'immenses palais, donc ça donne une idée.

Iraj et moi nous promenons donc au milieu de ces restes, imaginant la grandeur de l'empire dont c'était la capitale. Certains iraniens ont, plus que dans d'autres pays, une certaine autorité, impulsive, qui contraste parfois avec la bonté et l'amabilité dont ils débordent. Iraj est de ceux-là, et parfois cela me déroute. Il va sourire, expliquer un tas de choses, être aux aguets pour me rendre le moindre service insignifiant comme un gentleman ferait avec une dame. Et tout à coup, pendant dix secondes, surgit un excès d'autorité, le vase déborde et une réflexion d'impatience va surgir. Mais tout de suite rattrapée par la politesse coutumière. C'est assez étrange comme comportement, et il est observable chez beaucoup d'iraniens.
La visite terminée, je peux dire que ça, c'est fait. Nous retournons au terminal routier de Chiraz, à une heure de là. Nous nous séparons, lui partant pour Téhéran, moi pour Kerman. J'ai deux heures d'attente, alors je m'installe dans la salle d'attente aux sièges alignés, où d'autres iraniens attendent aussi et dorment parfois. Comme toujours, une télévision est suspendue en face de ces rangées de sièges, imitant un cinéma où tout le monde a les yeux rivés sur l'écran. J'espère qu'ils sont plus perdus dans leurs pensées, comme moi, plutôt que de suivre les stupidités télévisées des chaînes iraniennes. Car à la gare, interdiction de passer le satellite (c'est illégal), donc on est forcé de se taper les séries télévisées propagandistes dont je connais maintenant les personnages par cœur, après avoir passé un bon nombre d'heures dans les terminaux routiers. Sur les chaînes iraniennes il y a donc, d'après ce que j'ai pu observer, trois sortes de programmes. Soit un jeu télévisé ultra-surveillé, avec un présentateur qui doit se contenter de rester dans les limites de l'islamiquement correct. Soit cette série iranienne, aux acteurs faux et limités par l'islamiquement correct (port du hidjab même à l'intérieur de la maison, en toute circonstance, pas de contact entre les personnages féminin et masculin, même pas ceux qui sont censés être le père et la fille par exemple, thèmes aussi variés que la prière islamique, la polygamie ou les martyrs de la guerre Iran-Irak). Enfin la troisième sorte de programme est la retransmission, matin, midi et soir de la prière dans une mosquée somptueuse (les musulmans iraniens appartiennent à la branche sunnite qui ne fait que 3 prières par jour au lieu de 5). Les images sont donc une succession de plans larges sur cette gigantesque mosquée qui doit se trouver à Téhéran, de travelling parmi des milliers de fidèles accomplissant rigoureusement et en même temps les gestes non érodés de la prière, et de photos de combattants « morts en martyrs pour la patrie islamique ». De quoi laver pas mal de cerveaux en somme.
Le bus part, je m'installe et me prépare pour une nuit inconfortable, aux côtés d'un individu prenant bien de la place à mon goût. Ce n’est pas trop confort, mais ça m'emmène d'un point A, à un point B, et c'est déjà pas mal! Durant les périodes de réveil nocturne, je peux observer par la fenêtre un joli spectacle : nous traversons le désert et de-ci de-là, au loin, jaillissent des groupements de lumière. Cela donne l'impression d'une traversée en mer de nuit, le noir profond entre nous et ces lumières imitant la mer sombre séparant le bateau des lointains ports côtiers.

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