J'arrive à 5 heures du matin. Brise fraiche et sèche dans le corridor d'entrée à l'aéroport. Pas de panique, c'est la climatisation. Ça m'éveille un peu de cette nuit presque blanche. On passe aux détecteurs de grippe H1N1, des sortes de jumelles
dans lesquelles des types regardent des images rouges jaunes et bleues. Si t'es rouge, t'as la grippe. Moi j'étais déjà refroidi par la clim, alors je passe. Voilà, je change mon dollar en 45 roupies, puis je me dis que pour payer un taxi, il m'en faudrait peut-être un peu plus! Alors je change un billet de 50€ qui trainait dans un petit endroit secret de mes vêtements. C'est utile un petit endroit secret, mais faut pas oublier qu'il existe – mon grand problème!
Je sors au-dehors, ce n'est pas l'atmosphère de Dubaï, mais il fait quand même environ 30 degrés et assez humide. Et là, de la foule. Des indiens en nombre incroyable, à 5 heures du matin, attendant des passagers derrière les barrières. Il y a des palmiers dans les jardinières, des lumières qui éclairent faiblement la chaussée envahie de véhicules qui n'ont pas moins de 50 ans. Puis à quelques encablures, l'obscurité, comme si cette sortie d'aéroport était un studio de cinéma, où 50 mètres plus loin le mur sombre du hangar imiterait un ciel sans étoiles. Je me sens figurant d'un film colonial anglais, dans ce décor anachronique.
Je me dirige vers les taxis prépayés que m'a conseillés la couchsurfeuse qui doit m'accueillir chez elle. On va à un guichet, on paye la course pour une destination donnée, un peu plus cher, mais un peu plus sûr, le guichetier vous donne un papier avec un numéro, et le chauffeur de taxi viendra se faire payer au guichet. C'est n'importe quoi, si tu t'imposes pas au guichet, tout le monde te passe devant en poussant et en criant, et se fout de ta gueule. Après que trois-quatre personnes me sont passées devant avec un mélange incongru de sauvagerie et de tact, je décide à mon tour de passer mon bras, de gueuler en anglais le lieu où je vais, de donner au guichetier un billet à renifler. Moi, je le fais sauvagement, mais je ne sais pas imiter leur tact à l'indienne. Ils le comprennent et, voyant que j'ai compris le jeu de la bousculade et que je participe, ils me laissent une chance d'obtenir mon ticket de taxi. Le ticket, c'est un numéro à 3 chiffres inscrit dessus, ainsi que le tarif de la course et ma destination. Ni mon nom, ni mon numéro de passeport, rien qui puisse identifier le chauffeur s'il m'arrive un pépin avec lui. Je ne vois pas le niveau de sûreté là-dedans!
Bref, Je me dirige vers la grande masse de taxis jaunes et noirs, pour la plupart de vieilles Fiat typiques de Bombay. Le parc automobile est largement représenté par ces taxis qui donnent à Bombay son caractère spécifique. Il me faut maintenant choisir mon taxi. Il y a un système de numéros, le mien, c'est le 143, et il désigne ma destination. Je n'ai pas compris tout de suite, car de nombreux chauffeurs viennent vers moi, me demandent ce numéro et me délaissent tout de suite quand ils voient qu'ils ne peuvent rien faire pour moi. Ils se tournent vers d'autres clients potentiels instantanément et il est impossible de leur demander ce que ce numéro signifie, comment trouver le bon taxi, etc. Je tourne au milieu de cette jungle de chauffeurs et de taxis aux klaxons affûtés, sans comprendre, jusqu'à ce qu'un vieux monsieur boiteux s'occupe de mon numéro. En 3 ou 4 minutes il me trouve un taxi. J'ai compris que cette personne, comme beaucoup d'autres qui trainent dans le coin, est là pour essayer de gagner de quoi manger. Il faut que je lui donne un peu d'argent. Qu'est-ce que je dois donner? J'ai des billets dans la poche dont je connais à peine le cours par rapport à l'Euro, et encore moins par rapport au niveau de vie. Je lui donne 20 roupies, et il me sourit avec un regard de gratitude. Je calcule plus tard que cela représente 30 centimes d'Euro. J'ai le mauvais sentiment de l'avoir arnaqué le pauvre vieux monsieur. Mais en réalité il a pris cet argent sans en réclamer plus, en exprimant sa gratitude. Alors, est-ce trop ou pas assez? On m'a dit que la vie n'est pas chère ici, mais vraiment je n'ai aucune idée de ce que ces 30 centimes peuvent rapporter véritablement à ce vieux monsieur. Je pense alors que j'aurai tout le temps de me rendre compte, et que pour l'instant, sans toutefois me laisser avoir, je peux dépenser sans trop compter.
Le chauffeur m'emmène alors jusqu'à Amboli, quartier d'Andheri Ouest, banlieue nord de Bombay. Déjà l'adresse (à laquelle il faut rajouter la rue et le nom de l'immeuble) est à rallonge, et je commence à appréhender l'ambiance de mégalopole comme celle de Mexico quand j'y habitais. Je sens que cette ville va y ressembler. Il est 5h30 du matin, et l'on slalome dans un enchevêtrement de taxis et rickshaws jaunes et noirs tentant tous d'arriver plus vite à leur destination. C'est l'heure de pointe, me dis-je. En fait, ce doit être l'heure de pointe quasiment toute la journée, nuit comme jour. Je me trompe, car si on slalome à grande vitesse maintenant, le grand rush de début et de fin de journée est en fait un blocage immense de la ville. Nous trouvons la rue où il faut s'engager, mon chauffeur me laisse à l'adresse supposée. Il est 6 heures du matin et déjà la rue, poussiéreuse, qui ne semble pas être finie ou alors en perpétuel travaux comme toutes les rues de la banlieue en fait, s'anime de toutes parts. Les gens commencent à ouvrir leurs échoppes de bouffe, de thé et de babioles en tous genres. Une grande église aux portes ouvertes laisse échapper le chant suave de centaines de fidèles priant, à 6 heures du matin. Drôle de première image pour une arrivée en Inde. Je suis en fait dans un quartier à dominante catholique. Mais moi je ne songe qu'à trouver l'appartement de la couchsurfeuse qui doit m'accueillir, et à aller me coucher, car je viens de passer une nuit blanche de voyage. Elle m'a dit de sonner chez Mme Baxi. Elle s'appelle Molly. Je trouve la porte. Je sonne. Deux fois. Une personne m'ouvre, jeune et petit, et il semble tout endormi. Je panique un peu, qu'ai-je fait, me suis-je trompé de porte? Je demande Molly. Cet indien ne parle pas anglais, mais il m'indique plus ou moins une autre porte, sans animosité, juste un peu sonné, si je puis dire. Je vais frapper à l'autre porte, gêné d'avoir réveillé à cette heure-ci la mauvaise personne. Là, Molly m'accueille, me rassure : « c'est seulement un de nos deux ‘‘boys’’, Santosh, ce n'est pas grave si tu l'as réveillé. C'est l'appartement où dorment mes parents et les ‘‘boys’’. » Je n'ai pas la force de réfléchir à cette réflexion. Nous parlons 5 minutes mais je suis vraiment très fatigué. Molly m'indique une chambre dans laquelle elle a installé un petit matelas qui me servira de lit. Je m'installe, m'excuse encore pour son voisin, enfin son boy, parce que je n'ai pas trop compris où elle veut en venir avec ça. Pas plus de discussion, car le sommeil m'emporte instantanément.
Je suis donc arrivé à Mumbai, nouveau nom de Bombay, la Big Apple de l'Inde, porte des épices et d'un sous-continent indien gigantesque, et je commence à me perdre. Dans l'immensité de cette ville, dans l'immensité de l'Inde, ou simplement dans l'immensité de moi-même. Ici, je vais devoir faire des choix.

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