samedi 7 novembre 2009

EAU – Dubaï - Bienvenue chez toi, fais comme chez nous

Le couchsurfeur qui m'accueille chez lui, Fadi, est issu d'une mère libanaise et d'un père palestinien. Je suis donc dans cet appartement gigantesque reçu comme si j'étais de la famille, invité à agir, à me servir,
comme si j'avais vécu ici depuis longtemps. Ils sont d'une grande générosité, mais aussi d'une grande folie. Une famille de dingues, je ne saurais comment l'expliquer, peut-être déboussolés par cette vie menée depuis toujours à l'intérieur de ce Truman Show appelé Dubaï. Parce qu'ils ont toujours vécu là. Enfin, sa mère est arrivée avec son propre père lorsqu'elle était jeune, puis Fadi est né à Dubaï, a grandi à Dubaï, a vécu à Dubaï, et maintenant, à 28 ans, il lutte pour avoir le droit d'y rester. Oui le droit d'y rester. Ici, pas d'histoires de troisième génération, de droit du sol ou autres mascarades nationalistes. On ne peut avoir la nationalité émiratie que si nos deux parents sont émiratis. Et c'est la même règle pour les parents, et les parents des parents, etc. Pas de sang étranger dans la nation. Maintenant, il est né ici, a fait ses études ici. Mais à 18ans, on lui a dit : «tu travailles (pour obtenir un visa de travail te permettant d'habiter sur le territoire, même avec ta mère), ou tu te casses». Comme il est libanais en plus, s'il s'en va et qu'il veut revenir voir sa mère, ce n'est pas aussi facile que pour nous français: sa mère doit faire une lettre officielle d'invitation et l'objet d'une enquête sur ses revenus et sa capacité à prendre en charge son ‘‘invité’’. C'est aberrant, et cela entraine tout un tas de questions intéressantes sur le sentiment de ‘‘chez soi’’ et d'identité.
C'est en effet une question, ou un ensemble de questions que je me pose beaucoup, comme d'autres gens en perpétuel mouvement, ou alors sujets à des ambiguïtés identitaires. Voici ce dont on a parlé en rapport avec l'expérience de Fadi.
Je rassemble les informations :
-Fadi est né Dubaï et y a grandi
-Il est de nationalité libanaise par sa mère, ayant passé une grande partie de sa vie à Dubaï tout de même.
-Son père est palestinien, et sa nationalité, c'est difficile de savoir en fait.
-Fadi ne peut absolument pas avoir la nationalité émiratie par loi.
-Il n'a quasiment pas de contact avec des personnes au Liban. Ses amis et sa famille sont ceux qui l'ont toujours entouré à Dubaï.
-Enfin, il peut se faire expulser à tout moment de Dubaï, et renvoyer chez lui.

Oui mais voilà, chez lui, c'est à Dubaï. Il se sent d'identité dubaïote, bien que sa nationalité soit libanaise. Regardons quelle est la différence entre Identité et Nationalité dans le dictionnaire.
La nationalité d'une personne est son appartenance à un groupe de personnes rassemblé sous une même culture ou religion ou langue ou gouvernement. C'est plutôt vague. Mais prenons donc le sens légal, c'est-à-dire que la nationalité d'une personne ici serait son appartenance à un état. Dit comme cela, on constate que si l'on est né en France, on ‘‘appartient’’ de facto à l'État français. Aberrant, et pourtant, c'est bien la définition que nous donnons en indiquant notre nationalité sur nos papiers officiels, acceptant ainsi notre condition d'objets humains ayant un propriétaire.
L'identité d'une personne est ce qui la caractérise elle, et elle seule, et qui la différencie des autres. D'un point de vue légal, l'identité identifie un individu en listant ses caractéristiques légales, dont son appartenance à un État.

On s'y perd, entre la loi, et des considérations humaines, qui font appel au sentiment lui-même d'identité. Fadi, il s'y perd d'autant plus que tout cela est en contradiction dans son cas. Alors où est-ce, chez lui, dans ce cas? Comment repérer un ‘‘chez soi’’ quand on n'est pas chez soi là où on a toujours vécu, et que l'on n'a pas de chez soi où retourner? Si chez lui n'est nulle part, Fadi sent tout de même une identité en lui, elle n'est donc pas associée en un lieu ni en un temps. Où se sentirait-il chez lui? Près de sa mère, où qu'elle soit, me dit-il. Ses amis avec qui il a grandi (non pas les expatriés éphémères qu'il croise pour un an ou deux, mais ceux qui ont été là pendant son parcours de vie) sont aussi ceux avec qui il se sentirait chez lui n'importe où, pourvu qu'ils soient près de lui. Alors, ‘‘chez soi’’ serait donc l'ensemble des personnes que l'on aime, et non le lieu lui-même. Peut-être que ce serait l'ensemble des choses que l'on connait, que l'on sait... Les explications sont difficiles à trouver, mais chacun a dans son parcours les moyens de trouver une réponse particulière à cette question de savoir ce que signifie ‘‘chez lui’’. Cette réponse fait partie de son identité, et lorsque que l'on parvient à approcher de celle-là, on effleure la connaissance de celle-ci.

Voilà trois jours qui se sont écoulées en discutions philosophiques sur la nature de l'identité, en ébahissement permanent devant le gigantisme agressif d'une ville possédant le plus grand nombre de superlatifs du monde, en incompréhension face à l'expression ostensible de richesses démesurées, et en analyses personnelles sur un monde où la croissance et la magnificence s'affrontent dans une spirale supposée infinie, effaçant toute trace de la beauté chaotique propre à la nature et à l'Homme, Être si dérisoire.
Trois jours, ce pourrait sembler suffisant, mais ça ne l'est pas. J'ai loupé beaucoup de choses, dont peut-être l'occasion de discuter avec ces expatriés indiens, indonésiens, pakistanais et autres travailleurs de bas étages (bien qu'ils soient ceux qui risquent leur vie pour bâtir les plus hauts étages des tours). Ils sont en nombre majoritaire sur cet îlot à fric, ramassant les miettes de la capitalisation du désert, et devraient donc avoir beaucoup à dire. Ce départ ne fait alors que reporter un retour qui me permettrait de mieux comprendre d'autres visages du pays. Un peu comme les contrées plus traditionalistes de l'est de l'Iran qu'il me faut aller visiter, les ayant sautées lors de mon trop court passage.
Des manques qui ne peuvent être mis de côté si l'on veut avoir une vision plus équilibrée des choses qui nous entourent. Mais peut-on vraiment aspirer à connaître la globalité des choses? Il en manquera toujours.

Il est 23 heures, j'arrive au comptoir d'enregistrement de l'aéroport de Dubaï. Je viens de changer mes dirhams restants en 1$. Trois jours à Dubaï avec 9$ (6€), c'est donc possible! L'hôtesse d'accueil du comptoir vérifie mon passeport, fronce les sourcils. Je n'aime pas ces vérifications longues de papiers aux douanes, tu sais que tu n'es pas un criminel, mais tu stresses quand même. Elle passe le passeport à un autre type qui vérifie, et fronce les sourcils aussi. Ça y est, je suis dans la merde ou quoi? L'hôtesse d'accueil me demande si je suis au courant que mon visa indien expire dans trois jours. Rapidement je lui réponds que oui, j'en suis conscient.
Effectivement, la date de validité de mon visa est jusqu'au 11 novembre, soit six mois après sa délivrance en date du 12 mai. A Paris, on m'a dit que le visa était valide dans tous les cas pendant six mois après la date d'entrée sur le territoire et je n'en ai pas douté une seconde jusqu'à maintenant. Je me souviens avoir voulu une réponse claire à ce sujet, car je savais pertinemment que je n'entrerai pas en Inde avant 4 ou 5 mois (il s'avère que ça fait 6 mois). Donc d'après ce qu'on m'a dit, je pouvais le prendre à Paris facilement et non m'embêter pour trouver l'ambassade indienne dans une des capitales de ma route. Il s'avérera, quand j'en discuterai plus tard avec d'autres voyageurs en Inde, que VFS, la compagnie qui s'occupe de délivrer les visas au nom de l'État indien, est spécialiste des mauvaises informations, dans tous les pays. Quoi qu'il en soit, il semblerait que toutes mes convictions à ce sujet doivent s'effondrer maintenant, à l'heure d'embarquer pour Bombay.
« -Avez-vous un avion à Bombay pour faire le transfert? » Me demande l'hôtesse d'accueil, sceptique.»
Si je lui mens et lui dis que oui, elle risque de me demander de lui montrer le billet, que je n'ai bien évidemment pas. Je ne veux pas rester coincé à Dubaï. J'invente alors une histoire dans l'instant, essayant de garder un air stoïque et sûr de moi.
« -Non, je n'ai pas d'avion, je compte rallier le Népal en train. (Xavier, trois jours pour le Népal ça semble un peu court non?)
-En trois jours? S’interloque-t-elle.
-Oui, j'ai pris du retard sur mon voyage, mais mon ami Alexander (c’est qui lui?) a tout prévu et réservé les billets en avance (je me souviens de quelqu'un qui m'avait briefé sur les long délais d'obtention des billets de train), et il m'attendra à la sortie de l'avion pour que nous prenions le train en suivant. »
Toujours un peu sceptique, et grâce à la flemme des vérifications compliquées et du temps perdu, elle me sourit par réflexe professionnel, me tend mon billet, et me souhaite bon voyage. Youpi! Ça a marché!
Je ne réfléchis pas trop, avance vers la douane, aucun problème, le douanier ne cille pas. Il s'en fout lui, je sors de son territoire, et il ne sait pas que je vais en Inde ou ailleurs.

Voilà, je suis passé, et il est temps de réfléchir à ce petit problème de visa. Une fois en Inde, que vais-je faire? Et si j'étais rentré un mois plus tôt? Personne ne m'aurait mis en garde sur l'expiration du visa. J'aurais cru pendant des mois, dur comme fer, que je pouvais rester. Et si l'hôtesse d'enregistrement ne m'avait rien dit? Oui, c'est cela, elle ne m'a rien dit. Au jour de sortir d'Inde, je dirai que je ne savais pas (ce qui aurait pu arriver réellement), il n'y a qu'à voir la date d'entrée trois jours avant l'expiration, ce qui prouve ma bonne foi. Sur la frontière avec le Népal, quelques billets devraient faire l'affaire... Allez, je laisse tomber, je grimpe dans l'avion.

Dans l'avion d'Air India, c'est confortable, spacieux, et il y a même des petits écrans vidéos individuels. Je n'ai jamais eu autant de confort, et pourtant ce vol est un Low Cost! Un repas est servi, même si nous ne volerons que 2h en pleine nuit (donc pas à l'heure du repas). Pensant aux pauvres sandwichs fades d'Air France, je regarde ce plateau repas sans grande conviction. Ça a l'air d'être plutôt indien. Comme j'ai faim, je goûte tout de même.

C'est bon!

Incroyable, je n'ai même pas pu m'empêcher de saucer le plat. D'étranges saveurs m'ont réveillé les papilles, alors que ce n'est qu'un repas d'avion. J'ai peur. J'ai peur de l'extase alimentaire que je vais devoir subir en Inde. Je souris, et je dors un peu, des saveurs dans les rêves.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour ou bonsoir, j'ai eu accès à ton blog sur le site du couchsurfing, j'habite à Chennai avec mon mari qui y travaille depuis un an. Mes parents sont d'origine béninoise, et je voulait juste souligner que mes parents doivent aussi justifier la "capacité" de prendre en charge ma grand mère, il doit aussi fournir le plan de sa maison pour justifier qu'il a une chambre d'ami, et faire la photocopie de ses fiches de paies. Aucun cousin ne peut venir nous rendre visite, ne parlons pas de mon oncle qui est décédé par ce qu'on refusait son visa touriste qu'il renouvellait tous les ans pour se faire soigner.... bref, je suis juste un peu en colère parce que la France a changé, et que je ne me suis jamais sentie aussi française depuis que je suis expat.

toortoth a dit…

Merci pour ce commentaire, qui montre bien qu'il y a une multitude d'histoires de ce genre de par le monde. Si les hommes ont trace des frontieres, ils ont par la meme occasion cree ces ambiguites identitaires. Mais en fait, je crois maintenant, avec toujours un peu plus de recul, et d'histoires comme les votres, que l'ambiguite, c'est plutot d'avoir une lignee de sang exempte de tout passage de frontieres. Nous devenons tous un grand melange, de regions, de pays, de continents... et pourtant certains etats continuent de croire qu'on pourrait "sauver" l'ethnicite majoritaire en filtrant des gens qui sont deja de beaux melanges sans parfois meme le savoir.

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