Dans l'aéroport à Chiraz, un bus vient chercher ses passagers pour les emmener sur la piste près de l'avion d'Air Arabia. Sur le trajet, déjà des femmes ont laissé tomber le voile comme on jetterait son écharpe et son bonnet en rentrant chez soi après avoir
essuyé une tempête de neige. Nous montons à bord de l'avion. Dedans, c'est un défilé mixte : des iraniennes portent encore leur voile, par habitude ou par foi, d'autres imitées rapidement par les quelques touristes occidentales l'ont déjà ôté et s'enivrent de cette liberté retrouvée. Des émiraties (sans doute) s'engouffrent dans leurs rangées de sièges dédiées, toujours vêtues de tchador noir, suivies de leur maris aux doigts cerclés d'or. L'avion tressaute puis se met à rouler, tandis que les hôtesses d'Air Arabia entament leurs démonstrations de sécurité, les cheveux en chignon, mais bel et bien en évidence. Je ne cache pas que de voir les cheveux de toutes ces femmes est un soulagement. Loin d'en éprouver une satisfaction indécente, c'est un soulagement de savoir que ces femmes ont maintenant le choix, qu'on ne leur impose pas un caractère unique et dénué de sentiments. Je découvre maintenant qu'il y a moins de convoitise maintenant, que lorsque toutes les femmes devaient se cacher la majeure partie de leur tête ou de leur corps, lorsque chaque femme était un mystère dont on voulait dévoiler le voile. L'avion ne fait que décoller, et je ressens un soulagement, le sentiment d'être épié a disparu. Je suis maintenant en direction des Émirats Arabes Unis (EAU), qui ne sont pourtant pas un modèle non plus en matière d'égalités hommes/femmes, mais il est toutefois toléré que les 80% de la population qui est étrangère puissent agir et s'habiller selon ses coutumes.
Le voyage se fait sans encombre, arrivée de nuit. À travers le hublot, je remarque les lumières des gratte-ciels dans la nuit, mais n'ayant aucun repère visuel, je ne peux pas évaluer leur hauteur. Cependant quelques lumières montent étonnamment bien plus haut que tout le reste. Qu'est-ce? Je le saurai plus tard. Au sol, après avoir attendu près d'une heure dans la queue aux douanes, pour avoir un simple tampon d'entrée (pas besoin de Visa ni rien pour les français venant dans les EAU mois de trois mois), je change les 10$ (6,6€) qui me restaient d'Iran (où je n'ai dépensé que 100€ en 30 jours!) en 36,6 dirhams. Pour trois jours dans la ville mondiale du luxe et de la débauche commerciale, je me dis que ça va faire juste, mais je tente le coup tout de même. Et j'ai bien fait car je décollerai de Dubaï avec encore 1$ en poche, trois jours plus tard! Dans l'aéroport, la différence vestimentaire se voit surtout dans les quelques types en djellaba blanche, coiffés d'une nappe façon ‘‘bouchon lyonnais’’, surmontée d'un double joint torique noir qui la retient sur la tête. Ils sont accompagnés parfois de femmes en tchador dont le noir du textile paraît bizarrement plus ‘‘classe’’ que ceux des iraniennes, peut-être à cause des reflets dorés de leurs poignets cerclés de bracelets sertis de diamants en nombre incalculable, ou du contraste coloré formé par leur sacs-à-main Dior ou Dolce&Gabana. Entre les nappes lyonnaises et les bracelets de diamants, sans aucun doute, nous entrons dans un monde de valeurs... mais lesquelles?
Je me précipite vers la sortie de l'aéroport car il se fait bien tard, et mon contact couchsurfeur m'attend chez lui. Et c'est le choc : dehors, je me sens submergé d'une humidité chaude, entrant doucement, presque comme une caresse sous mes vêtements : ici c'est un hammam en plein air. L'air paraît suffocant. Nous sommes début novembre, et il fait près de 40 degrés avec une humidité de 97%. Le temps de retrouver mes esprits, et je cherche des yeux pour trouver un bus. En fait, je ne suis pas à l'aéroport de Dubaï, mais à celui de Sharjah. Sharjah est, tout comme Dubaï, une ville-émirat, située au nord. Les deux villes forment une agglomération de près de deux millions d'habitants dont 75% sont des étrangers y travaillant. Par chance mon couchsurfeur habite au nord de Dubaï, donc près de Sharjah. J'y arriverai rapidement. Je vois donc, caché au loin, l'arrêt des bus, que les employés chargés d'organiser les taxis m'ont déconseillés. Avec mon faible budget, je décide de tenter le coup du bus tout de même. Je grimpe à bord du numéro 5 et décide d'entamer la discussion avec le chauffeur qui paraît être indien, afin de savoir si je peux rejoindre Dubaï par son bus. Je me prépare, comme à l'accoutumée depuis la Turquie, à devoir batailler un long moment avec un mélange de gestes et de mots anglo-hindi-urdu-chinois.
« - Hello, me want to go Dubai, you Dubai?
-You wanna go to Dubai? (à lire avec l'accent saccadé, rapide et aigu des indiens) OK, you can take this bus and I'll tell you when to get off and which bus you have to take to Reach Dubai. Come in, come in, it's 5 Dirhams », me répond-t-il dans un anglais impeccable teinté d'un accent indien qui me fait fortement penser, dès le premier contact, à Rajiv Patel, le chroniqueur parodie de la radio suisse Couleur 3.
Là, je suis bluffé, je n'ai pas eu à m'efforcer de me faire comprendre, le type a été très sympa et surtout, faisant partie de la classe peu éduquée, il parlait anglais. Cela ne m'était pas arrivé qu'un chauffeur de bus parle anglais depuis... depuis... la Grèce, deux mois avant!!
Le bus m'arrête sur une grosse avenue, le chauffeur m'explique que c'est ‘‘par-là’’. C'est vague, alors je demande à deux bonshommes en costume d'ouvriers qui me disent être pakistanais. Ils parlent aussi un parfait anglais. C'en est déroutant, franchement, c'est trop facile! Cela n'enlève rien à leur amabilité et ils m'indiquent clairement le chemin en m'accompagnant quelques mètres.
Bon alors Dubaï, c'est quoi? En chiffres (plus ou moins corrects) :
-300 000 habitants en 1980
-2,2 millions d'habitants aujourd'hui (en comptant Sharjah accolée)
-la population croît de 30% par an
-90% des travailleurs sont étrangers
-un quart des grues de la planète sont à Dubaï
-l'aéroport peut accueillir 70 millions de passagers par an (soit 200000 par jour!), 26 Airbus A380 peuvent être reliés au terminal à la fois
-Burj Dubai est la tour la plus haute du monde : 860m
-Burj al Arab est l'hôtel le plus luxueux du monde : 7 étoiles (sur une échelle qui en compte 5)
-pas d'imposition
-360 jours de soleil à l'année
-50 degrés en été, 38 degrés maintenant (début novembre).
J'en passe et des meilleures. Tout cela est incroyable, mais voyons de plus près comment fonctionne cette ville.
Les rues sont propres, extrêmement propres. En fait, les gens sont ultra-respectueux des règles car ils courent en permanence le risque d'être exclus du pays, les émiratis ayant tous les droits sur les visas des 80% d'étrangers, riches ou pauvres. Les rues sont grandes, de grandes artères croisent de petites artères. En fait, il n'y a pas de rues, seulement des avenues ou des boulevards. Sauf peut-être dans le centre historique où les rues ne possède que 2 voies. La plupart des aménagements sont modernes. La ville ayant moins de 50 ans, c'est compréhensible.
C'est grand, c'est gros. A vue de nez, 70% des véhicules sont des 4x4 (Chevrolet, Toyotas FX, Lexus, Infiniti, BMW, et pour les plus pauvres VW Touareg ou Nissan Murano), 20% sont des voitures de luxe, et 10% sont des épaves préhistoriques sur l'échelle Dubaïote (par exemple Audi A4 de 2003 ou BMW serie 5 de 2002). Le métro tout neuf (et encore en construction un peu partout) est aérien. On pourrait croire qu'il est maritime tellement chaque station, même secondaire, ressemble à un immense paquebot suspendu.
Les premiers centres commerciaux (Mall comme on dit) que je vois en me promenant dans la banlieue me paraissent immenses. Disons que le plus petit d'entre eux est similaire au plus grand de chez nous. Pourquoi je parle de centre commercial? Parce qu'il n'y a que ça à Dubaï. C'est une ville dans laquelle on fait du shopping, ou on ne fait rien. Dubaï accueille le plus grand festival mondial du shopping chaque année. Et des milliers de gens arrivent du monde entier pour faire du shopping à Dubaï. Toutes les marques du monde ont un magasin dans un ou plusieurs des centres commerciaux de Dubaï. Ça fait bien, sur le CV, d'avoir une boutique à Dubaï, ça fait vendre plus au pays! Les centres commerciaux sont vraiment plus élaborés que tous ceux que j'ai vus avant : spacieux, lumineux, propres, frais, on a envie d'y vivre (presque). Ils sont forts! Il faut dire que lorsqu'on a fait quelques pas en dehors dans cette atmosphère suffocante, on n'hésite pas longtemps à rentrer dans un centre commercial pour se régénérer (respirer la fraîcheur, flâner, acheter). Dans la rue, heureusement tous les 100 mètres, il y a un abribus. Je sais, il ne pleut pas, mais ils sont à Dubaï d'une grande utilité même si on ne prend pas le bus : ils sont climatisés! Ce sont des caissons plus ou moins design (selon les goûts) avec de l'air frais à 25 degrés à l'intérieur.
Des immenses affiches publicitaires bien étudiées, suspendues sur tous les immeubles, vantent le bonheur en famille; des émiratis en djellaba et tchadors sourient en compagnie de leurs enfants heureux qui dessinent, et tout cela parce qu'ils consomment, bien entendu.
Tout ceci est assez général, mais j'en aurai plein les yeux lorsqu'Hervé, un français expatrié me fera faire le tour de la ville dans son pick-up de chantier. Aller vers le centre-ville commercial est une sorte de plongée dans un film de science-fiction. Au loin, les innombrables gratte-ciels aux formes improbables dessinent des ombres sur l'horizon, surgi de nulle-part, au milieu du désert. Nous nous approchons et passons au milieu de cette forêt de tours immenses. Je n'en avais jamais vu auparavant, à part la Tour Montparnasse à Paris ou la Torre Latinoamericana de Mexico. Mais là, lever les yeux sur ces bâtiments chromés ou miroitants est vraiment époustouflant. Ce n'était rien en fait, car je suis ensuite abasourdi par l'immensité de cette tour de 860m, jaillissant à la sortie de cette forêt d'immeubles, qui me font maintenant l'effet de petits arbustes. Nous continuons par un arrêt au plus grand centre commercial du monde, luxueux, cela va sans dire, avec à peu près tout, et même une section appelée marché de l'or, dans laquelle des magasins vendent tout ce qu'il y a de meilleur en rapport inutilité/prix, dans une ambiance faussement imitée de vieux bazar perse. On n'arrête pas là et on se dirige vers le Dubaï Ski. De dehors, une sorte de grosse ogive aplatie semble plantée obliquement dans le sol. On accède à l'intérieur par le centre commercial qui en fait la base (on accède toujours partout où l'on veut aller par un centre commercial), et on peut observer la piste de ski de 400m d'en bas, à travers les vitres qui la séparent du restaurant de fondues suisses St-Moritz. Pour 32€, on peut skier 2h avec le matos prêté. A l'intérieur la température est aux alentours de zéro degrés et les gens semblent contents. Avec leurs combinaisons fluos du plus mauvais effet et leurs montres en or grosses comme des boites de Ricola, les clients de cet extravagance incongrue au milieu du désert ont l'air de marmots du jardin d'enfant ESF. Je me dis que j'y reviendrai le lendemain pour tester, tout de même, tant qu'à être là (Finalement je n'en prendrai pas le temps). La visite se poursuit, le plus grand bazar climatisé du monde. Des galeries décorées comme un souk (bazar c'est pareil) traditionnel, mais avec des produits de luxe, de l'air climatisé, de la propreté, personne qui ne crie «Yallah!», des vigiles à l'entrée, des décors en carton-pâte, des Badgirs comme en Iran mais qui ne servent à rien (les Badgirs sont ces tours du désert qui transforment l'air chaud du vent en air frais dans les maisons. Ici, pas besoin d'en faire des utiles, puisqu'on peut utiliser les énergies fossiles pour faire fonctionner des ventilateurs, qui par ailleurs font marcher l'industrie du climatiseur... encore une victoire du rapport inutilité/prix). En gros, on se sent à Disneyland, Eurodisney, le Parc Astérix, appelez-le comme vous voudrez. C'est du toc et c'est chic. Mais la journée n'est pas finie, dehors des restaurant luxueux au café à 5€ offrent une vue imprenable sur l'hôtel le plus luxueux du monde, en forme de grande voile. Il y a une petite histoire là-dessus qui fait alimenter les rumeurs dans Dubaï, voir ici. Puis nous allons faire un tour sur l'une de ces gigantesques iles en forme de palmier, terrains gagnés sur la mer du golfe persique. Des kilomètres d'iles artificielles, bondées de quartiers résidentiels de luxe. Tout au bout, une ile ceinturant le tout pour faire une digue de près de 10 kilomètres de long accueille de nombreux hôtels, dont un très luxueux et gigantesque. Il ressemble presque au château de cendrillon de Disneyland. Cet hôtel est une vraie ville, centres commerciaux, musées, et même un aquarium qui ferait pâlir celui de La Rochelle par son gigantisme. Et si j'avais pensé à prendre 3000$ ce matin, j'aurais pu m'offrir une chambre sous-marine avec vitre en plexiglas donnant sur la faune marine et sur un spectacle pyrotechnique sous-marin.
Ah, tout cela est bien beau, mais ça en est à la fois étouffant, faux, déroutant. Tout est conçu pour l'achat, la dépense. Même si parfois ce n'est pas très cher. C'est propre, mais c'est faux. Les choses sont placées là pour sembler et non pour imiter. Les gens que l'on croise sont soit des touristes du luxe, soit des touristes qui ne se sont permis qu'un petit hôtel en banlieue pour avoir l'occasion de venir lécher des rêves inaccessibles dans la vitrine de l'extravagance. Il y a aussi ces innombrables résidents temporaires, occidentaux, africains, asiatiques, indonésiens, tous venus là pour gagner de l'argent, mais pas pour le plaisir. Les occidentaux et les asiatiques riches s'adonnent en privé à des fêtes alcoolisées leur permettant d'oublier que le temps passe et de dépenser leur argent sans compter, tout en sachant qu'il leur en restera tout de même pas seulement suffisamment, mais beaucoup. Les indonésiens, indiens, pakistanais travaillent dur 10 mois de l'année sur des chantiers, dans les bus, les taxis, logeant dans des bidons-villes de luxe (c'est-à-dire avec l'eau courante et l'électricité, mais sans plus) bien à l'écart des zones résidentielles, afin de ramener un maigre salaire qui se transforme en mine d'or pour leur famille au passage de la frontière.
Tout cela, c'est Hervé qui me le raconte. Il travaille ici depuis 15 mois au service financier d'une entreprise réalisant les fondations de béton de ces immenses tours indécentes. Il en a marre. Il est conscient qu'il s'est fait un bon petit pécule facilement avec une bonne paie, pas d'impôts, mais il ne peut plus supporter cette vie où tout n'est qu'apparence, où les travailleurs et consommateurs sont les animaux d'un zoo inventé par 15% d'émiratis capricieux. Alors il va partir, changer de monde, et peut-être se diriger vers la Chine. Et d'après lui, ici, c'est plein de gens qui font ça, ils viennent du monde entier, travaillent un an, deux ans, puis se cassent ailleurs parce qu'ici, tu ne te fabriques pas une vie, tu obéis à des ordres pour en imiter une. Celle du zoo. Des centaines de milliers d'animaux que l'on fait venir du monde entier et que l'on fait cohabiter pour réinventer la loi du plus fort, celle de la jungle urbanistique.
On n'oublie pas pour autant, dans ce capitalisme exacerbé, les traditions de la loi musulmane inscrite dans les statuts du pays. Et le vendredi, c'est comme partout dans le monde musulman, jour de la mosquée. Il y en a disposées un peu partout au milieu des bâtiments résidentiels. et des milliers de fidèles les envahissent pour la prière du vendredi midi. Ils sont jusqu'au dehors de la mosquée, tous à genoux sur leurs jolis petits tapis portatifs, dans des petits recoins d'ombre sur les trottoirs. Et la prière s'accompagne d'une ferveur qui transforme la ville fantôme (car les gens sont toute la journée au frais dans les centres commerciaux et les abribus) en centre religieux islamique où tout étranger serait incongru (car seuls les fidèles musulmans osent sortir plus de 10 minutes pour cette prière hebdomadaire).
A noter qu'ici, le week-end est tenu, non pas le samedi-dimanche comme en occident, non pas le jeudi-vendredi selon la loi islamique comme en Iran, mais le vendredi-samedi, pour satisfaire à la fois le jour du seigneur musulman le vendredi et le jour du seigneur de la consommation le samedi (et accessoirement pour avoir au moins 4 jours de travail en commun avec le reste du monde).
Après cela, je suis allé pour mes derniers instants dans cette ville, me promener dans ce que l'on appelle le centre historique. Je m'attendais à trouver de vielles échoppes, un souk antique, où les marchants gueulent et les transporteurs vous rentrent dedans en criant ‘‘yaalllaaaahh!’’. Et bien non, déjà c'était mort (car un samedi, c'est-à-dire notre dimanche), et puis c'était propre et tout ce que le temps aurait pu emporter avec lui est toujours refait à neuf. Vraiment pas de cachet. Ah si, il n'y a pas de climatisation, seul véritable intérêt pittoresque! Il y avait tout de même quelques marchants de luxe tentant de me vendre de fausses montres Cartier ou Rolex et quelques marchant de luxure tentant de me vendre de vraies russes ou marocaines (‘‘What do you want? Small, tall, fat, thin? Blond, or dark skin?’’).
Un zoo j'vous dis!

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire