dimanche 4 octobre 2009

Turquie – Kars - ...et fin de semaine bien remplie

On part de Kars au tomber du soleil, empruntant un bus qui nous emmènera 30 km plus loin dans un petit village nommé Kuyucuk, perdu au milieu de ce grand plateau est-turc, et à quelques encablures de la frontière arménienne. On pose nos sacs dans une petite guest-house, qui consiste en deux petites pièces et six lits, dans lesquels nous nous entasserons à dix personnes! Vu le froid durant la nuit, à 2000m d'altitude, ce ne sera pas de trop pour réchauffer ce petit espace.
On va ensuite rejoindre les villageois qui s'occupent du festival dans une ancienne école reconvertie en salle d'accueil du village. En réalité, les villageois ne sont pas ceux qui organisent le festival, mais ils sont intégrés à toutes les taches d'accueil des visiteurs, services des repas, installation des infrastructures, activités comme petites balades à cheval, etc. Ils sont fiers d'avoir une importance, et d'avoir cette opportunité de voir des visiteurs dans leur petit village perdu. C'est le début du développement touristique! On assiste en compagnie de ces villageois à une projection d'un documentaire sur la région de Kars. Après la projection, je retourne dans la guest-house, où Önder, mon hôte de Kars attend avec deux nouveaux couchsurfeurs qui viennent d'arriver pour le week-end. Un couple slovaque-estonien en voyage. En parlant, on se rend compte qu'on est à peu près sur la même route et à peu près sur la même longueur d'onde. Ils ont laissé leur boulot ennuyeux, en Pologne pour Branko le slovaque, et en Allemagne pour Kadri l'estonienne, afin de vadrouiller en Turquie-Iran-Inde, pour un temps non déterminé. Ici leur blog. Même le choix de l'Inde comme destination s'est fait de la même manière : sous la pression de la famille et des amis qui ne pouvaient pas imaginer qu'il n'y ait pas de destination précise!
Sur ma route, je n'avais pas encore croisé de gens faisant un voyage similaire au mien. Seulement quelques touristes par-ci par-là, arrivés en avion et repartant en avion, avec un plan bien précis. Pas d'autostoppeurs au long cours, qui m'auraient été utiles par leurs conseils durant ces cinq derniers mois, où j'ai appris tout seul. Pas de vagabond avec qui partager un bout de chemin. Mais cette fois, après environ 5000km d'autostop et de vadrouille en solitaire, je pouvais parcourir une partie de la route avec deux voyageurs dans le même esprit que moi. Branko a parcouru déjà près de 180 000 km en autostop dans une trentaine de pays dans le monde, et sera de bon conseil pour la suite. J'aurais bien souhaité le rencontrer un peu plus tôt afin d'avoir pu utiliser ces précieux conseils dans les expériences passées.

Vendredi, on se lève tôt pour aller déguster le petit déjeuner servi par les villageois. Cela consiste en fromages, dont l'un super-salé, concombres et tomates, et un sirop de raisin, ressemblant au sirop d'érable, épais et sucré qui, parait-il, est très apprécié l'hiver pour contrer la froidure. Ensuite, le festival commence. En fait, il s'agit d'une centaine de personnes, essentiellement turques, qui ont pour passion l'observation des oiseaux et la nature. Ils viennent d'un peu partout en Turquie, et Branko, Kadri et moi sommes les seuls étrangers. Cela se passe à 2km du village, autour d'un lac où des millions d'oiseaux font une halte sur leur parcours migratoire. N'y connaissant pas grand-chose à l'observation des oiseaux, je me lance dans ma passion personnelle, l'observation des humains.
Les villageois, c'est-à-dire les enfants garçons et filles, et les hommes sont présents pour accueillir les festivaliers. Tandis que les enfants s'occupent de faire les balades à cheval ou de vendre quelques textiles artisanaux, les hommes installent les tentes, distribuent des tracts ou des en-cas. Ils ont mis leurs nouveaux costumes trois pièces, ou bien un vieux costume qu'ils doivent garder pour les moments importants. Ils sont fiers de faire bouger leur petit village et de voir tous ces gens venir dans leur coin paumé. Ils se plient en quatre pour nous accueillir.
La cérémonie d'ouverture commence avec des discours des organisateurs, de l'université de biologie de Kars, du maire. Sous la caméra, les grands hommes du village en costume posent fièrement pour la télévision. Un peu plus tard, Kadri, Branko et moi serons interviewés en anglais, pour montrer que le festival est même international! Il a fallu que nous improvisions notre passion pour les oiseaux et un petit discours pour la TV locale. C'est bizarre de parler dans un micro en anglais, puis d'être traduit en turc par le reporter, comme dans les reportages sportifs.
Ensuite, nous revenons tous au village et les hommes se chargent d'une visite rapide. Il n'y a rien de bien spécial à part la joie des villageois de nous montrer leur coin de vie. Nous passons dans l'unique rue centrale, les femmes restées à la maison nous observent timidement, cachées derrière les portes entrouvertes. Au fond, une ancienne église chrétienne a été transformée en mosquée, seulement en y fichant un minaret au milieu, et en supprimant la croix sculptée dans la paroi extérieure dont il ne subsiste qu'une marque. Cette église était peu utilisée à l'époque par les anciens chrétiens habitant ici. En fait, elle appartenait à une branche des chrétiens, les Malocans, sorte de peuple anti-guerre, ressemblant aux hamish américains. Cette communauté a émigré au Canada au début du vingtième siècle lorsque qu'elle refusa de donner des soldats à l'armée turque.
La journée se terminera autour d'un autre lac où l'on boira du thé tout en plaisantant. Puis nous rentrerons à la guest-house un moment, avant de traverser les champs sous la pleine-lune, pour aller rendre visite à des volontaires restés dans une petite cabane près du lacs. Ces volontaires s'occupent de capturer des oiseaux la nuit et de leur mettre un anneau à la patte. Cet anneau comporte un numéro d'identification ainsi que le numéro de téléphone à Ankara du centre national d'études aviaires. Lorsqu'un oiseau est capturé en Estonie ou au Kenya (ou ailleurs), les personnes chargées d'étudier les migrations se mettent en contact pour tracer la carte migratoire de chaque espèce et groupe d'oiseau. C'est une sorte de gros projet de coopération internationale. Dans cette cabane, nous passerons la soirée à boire des bières ou du thé tout en discutant du pays et de la politique. Les jeunes ont une crainte, c'est que le pays ne devienne petit à petit, sous la pression de la religion, une république islamique comme en Iran. Il semblerait impossible que les libertés dont jouissent notamment les gens dans les grandes villes, comme boire de l'alcool ou l'absence du foulard islamique, soient supprimées dans le futur. Et pourtant on le craint, car la religion prend « démocratiquement » de plus en plus de terrain dans les institutions. La Turquie est une république démocratique depuis le début du vingtième siècle, grâce au premier président Atatürk. L'islam est encore très pratiqué, mais modéré, ou plutôt moderne. Le message reste là, mais certaines règles anti-démocratiques de l'islam ne sont pas trop appliquées, au nom de la république. Pourtant, tout ce système reste un peu bancal.
Après toutes ces discutions, nous rentrerons encore à travers champs sous la pleine lune et les milliers d'étoiles, pour nous coucher dans nos lits frais.

Samedi, lever 6h30, pour une longue journée de visite de la région. On prend un bus qui nous emmène à 150km au sud, à travers un paysage de plateaux sans arbres. Puis de petites collines font leur apparition, comme des tas de gravier posés çà et là. Une couleur ocre commence à dominer ce petit désert.
Après une petite pause pour aller rencontrer des volontaires posant des anneaux sur les oiseaux près d'une rivière, nous allons diner près d'un « restaurant pour rapaces ». Cela consiste à donner des carcasses d'animaux morts (agneau, renard, loup) aux rapaces, sur un périmètre donné, afin de faciliter l'observation de ces carnassiers, et de leur fournir une nourriture « saine ».
Au loin, se dresse le mont Ararat, 5165m, qui fut dans l'histoire un point stratégique, tantôt perse, tantôt arménien, tantôt turc comme de nos jours. Selon la légende, l'Arche de Noé aurait accosté sur cette montagne lors du Grand Déluge décrit dans l'Ancien Testament. Cette montagne est un volcan, conique au milieu du plateau, coiffé d'un manteau blanc de neige sur sa moitié supérieure. Ça ressemble au mont Fuji du Japon (bien que je ne l'aie jamais vu, seulement en carte postale).
Plus tard on s'approchera de cette grosse montagne légendaire, et on pourra aller se promener au pied de celle-ci, dans un amoncellement de rochers volcaniques, noirs et pleins de trous, roches légères. Nous nous promenons dans ce paysage lunaire (bien que je n'aie jamais vu la surface de la lune, même en carte postale), et sommes accueillis par des moustiques gros comme des dindons, dans un endroit pourtant quasiment dépourvu de végétation et très poussiéreux.
Enfin, nous reprendrons le bus pour faire une halte à Kars. Là, tous les jeunes, nous nous retrouvons dans un bar où l'un des organisateurs joue de la flûte traversière dans un groupe de soft-punk-folklorique-turc. Je ne sais pas trop comment l'expliquer, mais en fait c'est un groupe qui joue du rock mais en chantant des chansons folkloriques turques que tout le monde connait et chante en même temps.
Djileeee, Bülbülüm... Allah!
J'aurais appris à chanter quelques refrains, tout en m'essayant à la danse locale aux pas qui ne correspondent pas du tout à mon équilibre!

Dimanche, après une courte nuit toujours dans le village de Kuyucuk, il faut vite empaqueter les sacs, car aujourd'hui, nous ne reviendrons pas. Au programme de la matinée, visite d'Ani! Finalement, je pourrai aller fouler du pied cette ancienne cité prospère de la route de la soie.
Ani, c'était une ville de près de 20 000 habitant en l'an mille, plus que Paris et Londres réunis à la même époque. C'était un centre d'échange très important entre l'est et l'ouest, qui voyait passer de nombreuses caravanes dans ses caravansérails. C'était le passage obligé de tous les commerçants depuis l'antiquité jusqu'à la conquête des mers. La ville a tour à tour été aux mains des perses, ottomans, arméniens, bien que ces derniers ne soient pas mentionnés par les guides turcs, à cause de la guerre politique qui continue entre les deux pays. C'est une sorte de propagande par omission. Et pourtant, cette ville a très longtemps été arménienne, et les églises chrétiennes transformées en mosquées ou conservées telles quelles en attestent. En gros, il ne reste pas grand-chose de cette ville millénaire (on l'appelle la cité de l'an mille, qui fut sa période d'or), ayant été détruite par de gros séismes successifs, au dix-huitième siècle, mais des morceaux d'églises et de mosquées subsistent encore, preuves du génie des architectes au service des religions.
Ensuite, Önder nous demandera un petit discours interviewé, en français pour moi, estonien pour Kadri, et slovaque pour Branko, à propos de ces trois jours de découverte. Ceci pour inviter tous nos compatriotes à venir faire un tour de la région lors de ce festival, chaque début d'octobre. Cette interview sera disponible bientôt sur le site de l'association touristique de Kars, et je mettrai le lien ici.
Le site du centre de recherches aviaires de Kuyucuk : http://kuyucukbirdstation.blogspot.com/
Les videos des étrangers passant au festival : page de vidéos

Après cette visite dans une ville fantôme, surgissant du passé, au milieu du désert, à la frontière très surveillée avec l'Arménie, nous rentrons tous nous reposer à Kars. Dans la soirée, les hommes seront autorisés à faire un tour au hammam, dommage pour Kadri qui devra se contenter de la douche un peu fraiche de l'appartement! Le hammam, je n'y suis allé que deux fois, à Budapest et à Bagnères-de-Bigorre. Mais celui-ci n'a rien à voir. On arrive dans cette grande salle embuée, presque suffocante d'humidité et de chaleur. On se savonne et s'asperge d'eau très chaude, avant de s'allonger sur une grande table en marbre brulante. Là, un des jeunes employés viendra nous frotter le dos et les jambes avec une éponge, comme un massage. Puis après le hammam, un autre jeune vient nous envelopper le corps et les cheveux avec des serviettes, et nous pouvons aller nous allonger dans une salle de repos où l'on nous servira une eau minérale pétillante accompagnée de citron. Tout le service ne coûte quasiment rien, peut-être trois euros. Nous serons de toute façon totalement invités pour toute la semaine et toutes les activités, par Önder.
Le soir, un dernier repas préparé par les filles (même si les jeunes gens peu religieux de Turquie sont assez libéraux, ils gardent toutefois quelques habitudes qui les arrangent!), nous voit réunis à dix autour d'une petite table du petit salon. Ce soir, j'en profite pour laisser mon Lonely Planet (guide touristique) sur le Caucase et donc me délester de 500g pour la suite du voyage. Je donnerai aussi à quelqu'un le chapeau couleur armée, made in USA, que Stavros m'avait offert en Grèce. En effet, je ne compte pas vraiment me pointer en Iran avec un chapeau de ce genre! Et puis même si c'était un cadeau, je considère que les choses doivent voyager, et être utilisées, réutilisés, plutôt que de rester enfermées dans des greniers ou d'aller rejoindre les déchets. Enfin, Önder collectionne aussi des billets venant des pays de tous ses invités qui passent par chez lui. Une fois qu'ils rejoignent sa collection, ces billets n'ont plus aucune valeur, sinon celle de l'hospitalité. Je n'avais qu'un billet en euro à lui donner, un billet qui n'a dans mon cœur aucune valeur monétaire. Je lui laissai donc le billet de 5€ que ces roms m'avaient donné par charité après m'avoir pris en stop en Grèce. Encore une fois, les choses voyagent, je crois que je perds petit à petit mon matérialisme. Ces choses, le chapeau et le billet, auraient pu être des souvenirs enfermés et cocoonés, maintenant ils sont des souvenirs qui continuent de voyager.

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