Voici que ce séjour en Turquie se termine, et j'ai noté quelques idées et observations tout au long; voilà donc en vrac de petites histoires ou des éléments a priori insignifiants. Mais pour moi ils signifient un apprentissage de compréhension, tolérance et paix.
*** Lorsque l'on arrive dans une maison ou un appartement, il y a une chose importante à faire, une seule. Une seule chose qu'une famille ou n'importe quelle personne pourra vous reprocher de ne pas respecter. Vous pourrez manger avec la main gauche, faire des gestes inappropriés par ignorance des coutumes locales ou religieuses, boire de l'alcool ou manger du cochon, peut-être même mâcher un chewing-gum la bouche ouverte (quoique ça, c'est vraiment moche). Mais ce qu'il faudra absolument faire, est de se déchausser avant de rentrer dans l'espace de vie, dans l'appartement ou la maison où l'on vous aura invité. Pas de panique, si vous oubliez par mégarde, on vous le fera comprendre tout simplement en vous proposant une paire de chaussons ou sandales d'intérieur. Il y en a toujours plusieurs paires à l'entrée pour les invités. Souvent, il y en a une paire aussi avant d'entrer dans les toilettes, plus une avant d'entrer dans la salle de bains, et parfois une différente pour la chambre ou la cuisine. Bref, il est très important de respecter cela, après, on vous excusera toutes les maladresses qui sont dues à votre ignorance de certaines pratiques.
*** Il y a des mots qui me plaisent dans chaque langue. Des mots bizarres. En Hongrie par exemple, c'était « Keûsseûneûme » qui veut dire « merci ». En Turquie j'en ai trouvé au moins trois :
- ‘‘Müdürlüğü’’ = direction générale (prononcer ‘‘mudurluhu’’)
- ‘‘Yükürlülüğü’’ = responsabilité (prononcer ‘‘yukurluluhu’’)
- ‘‘Çekoslovakyalılaştıramadıklarımızdanmısınız? ’’ est le mot le plus long de la langue turque, et signifie : ‘‘Es-tu un des gars que nous n'avons pas réussi à convertir en tchéquoslovaque? ’’. On le prononce ‘‘Tchécoslovaquialeulachteuramadeuclareumeuzdan meusseuneuz? ’’
*** A Trabzon, j'ai vu des cordonniers qui pratiquaient dans de petites baraques, sur les trottoirs, pas plus grandes qu’1,5 mètre carré sans mentir! Ils avaient tout l'attirail, et un petit tabouret qui leur permet de rester des heures dans ce petit coin confiné. Parfois, le type de la boutique à côté lui apporte un thé, et ils discutent pendant quelques instants.
*** J'ai vu des Renault ‘‘Symbol’’. Jamais entendu parler, je n'en ai même jamais vu la calandre. Ce doit être un modèle spécial pour d'autres pays plus à l'est.
*** Il y a une boisson très populaire qui s'appelle « ayram ». C'est une sorte de yaourt liquide, un peu amer. En fait comme du lait ribot (ou babeurre), mais en bon (excusez-moi les bretons :)
*** Sur la route à travers les montagnes entre Trabzon et Kars, le type qui m'a pris en autostop alors que je me les gelais par 0 degrés : il ne parlait pas plus de deux mots d'anglais. Bon ce n'est pas grave. Il écoutait une sorte de musique folklorique turque, quand tout à coup il crut bon de mettre un CD de techno plus ou moins douteuse. Il aimait bien, et me demandait si moi j'aimais aussi. Je lui signifiais que ce n’était pas vraiment ce que j'écoute en général, pour ne pas trop le froisser. Quand arrive un morceau dont les paroles bien claires étaient du genre « lick my pussy, I like that hum » ou « I like to put my dick in your ass, my dick into your ass », et d'autres obscénités. J'étais intérieurement mort de rire, le voyant bouger doucement la tête sur le rythme de ce morceau stupide. S'il savait ce qu'il écoute!
*** En Turquie, dans les toilettes, il y a rarement du papier, et à vrai dire quasiment jamais. Il a par contre sur toutes les cuvettes de WC un petit embout de tuyau qui permet de projeter de l'eau. Deux robinets. Tout d'abord un premier à actionner encore assis pour activer le petit jet d'eau qui vous fait sursauter les premières fois, puis un deuxième pour la chasse d'eau. Dans les toilettes à la turque, seul un petit robinet avec un petit pot d'eau est disposé à côté. C'est bizarre, mais c'est comme ça ici, et les premières fois qu'on voit cela, on est un peu sceptique! Bah, on s'habitue.
*** Les turcs sont vraiment super ouverts et aimables. Pas seulement avec les étrangers. Ils sont comme devraient être tous les hommes lorsqu'il s'agit de se donner des renseignements. J'ai vu plusieurs fois, et c'était suffisamment différent du comportement que je connais chez moi pour que je m'en aperçoive, que tout le monde se parle directement, comme s'ils étaient tous des amis de longue date. Par exemple, un conducteur s'arrête pour demander son chemin à un parfait inconnu. Il ne choisit pas la personne, le premier inconnu qui vient, il lui dit « hé salut, dis, c'est où la rue Tartempion? ». Le type interpelé quitte tout de suite son activité sans hésiter, même si c'était important, et répond immédiatement ce qu'il sait, comme s'il parlait à un ami. Difficile de l'expliquer autrement, il n'y a aucun jaugeage de personnalité, aucune méfiance primaire, et s’il faut prendre vingt minutes pour répondre, et répondre du mieux possible, la personne interrogée les prendra. S'il le faut, elle nous accompagnera jusqu'à ladite rue, même s'il faut qu'elle prenne un bus pour rentrer. Et je défie quiconque de me soutenir que ceci est normal chez nous. Une telle spontanéité entre des inconnus est très rare à l'ouest, et pourtant, elle nous paraît si évidente.
*** En Turquie, il est interdit de ne pas téléphoner en conduisant! J'ai vu certaines personnes ne pas appliquer cette règle toutefois, mais je ne sais pas les risques qu'elles encourent...
*** En fait, le folklore grec ressemble beaucoup au turc, ou vice versa. Mais pas que. La nourriture, comme les chaussons au fromage, les viandes (à part le porc), les légumes et épices, et de nombreux autres mets sont presque similaires, à cela près que leur nom est différent. Mais même certains mots des deux langues sont similaires. Les danses, les instruments, les airs de musique, les alcools (le Rakı turc est une sorte d'Ouzo), vraiment énormément de similarités. Et après ils se font encore la guéguerre pour savoir si ceci ou cela est d'origine grecque ou turque...
*** Quand je raconte les choses, obligatoirement, j'embellis par omission, sans m'en rendre compte. C'est pour cela que je dis toujours que pour avoir un cliché d'ensemble, il faut se rendre compte par soi-même, il faut vivre soi-même ces choses. Je les raconte par plaisir de les raconter, mais vous ne lisez que le cadrage effectué par mon esprit. Voici par exemple une chose que vous n'avez pas lue, car en dehors du cadrage : dans la mosquée, lors de la prière de la fin du ramadan, au moment où tout le monde s'incline en avant, formant un angle de 90° entre le corps et les jambes, il y a deux ou trois pets qui s'échappent! Il paraît que c'est inévitable. Je me suis retenu de rire, et cette mosquée est un tel lieu de respect que personne ne doit ciller, même pas le type derrière qui vient de se prendre le vent en face. Voilà, je m'étais bien abstenu de mettre cela dans ma description :)
Plus sérieusement, comment les médias font-ils pour nous mentir par omission? Une histoire racontée par un des personnages de mon voyage peut vous expliquer cela : Il y a peu, une polémique a enflammé l'Europe sur l'interdiction du port d'un foulard à l'école pour les jeunes filles. La Turquie a été traitée d'anti-démocratique et donc d'inapte à rejoindre l'UE. A côté de cela, pour expliquer au monde en images ce qui se passe à l'intérieur du pays, les médias vont interroger des gens. Ils arrivent en Turquie, placent leur caméra en direction de femmes portant un foulard dans la rue, de préférence un foulard noir, et ces grandes robes noires que portent les fidèles les plus extrêmes. En Europe, on va voir ces images, et on va se faire une idée du pays, très islamique, très conservateur. Mon personnage voit cela, et demande à être lui aussi interrogé, il demande à ce que les médias filment et interrogent aussi quelques-unes de ces femmes qui n'ont qu'un joli foulard coloré porté comme on porterait une casquette, ou même celles qui ne portent rien. La réalité, c’est que ces femmes libérées représentent la grande majorité des femmes du pays, et surtout la grande majorité de ce que l'on voit dans la rue. Moi-même en arrivant en Turquie, je me suis étonné de la liberté affichée de la population (en moindre mesure dans les coins reculés toutefois), car j'avais des images erronées dans la tête. La réponse des médias à mon personnage : « Nous ne vous filmons pas et ne vous interrogeons pas car ça n'intéressera pas nos compatriotes. Nous voulons LE cliché seulement. » Seulement le cliché, oui, le cadrage exprimant un mensonge par omission, comme lorsqu'on photographie une plage idyllique en Grèce en excluant du cadrage la montagne de déchets juste à côté. Les médias mentent, et eux-mêmes ne s'en rendent pas compte. Lorsque j'écris ceci, je suis en Iran. Je vois déjà la crainte qui monte à la seule lecture de ce mot. Je vous demande maintenant de faire un travail : pensez à ce pays, l'Iran, quelles images en avez-vous? Puis lisez ce que je pourrai écrire dans le mois qui vient, et comparez avec ce que vous pensiez être la réalité, grâce ou à cause des médias. Je suis certain qu'il y aura un gouffre entre les deux, entre les médias qui sélectionnent et effraient et mes impressions qui enjolivent.
*** En Turquie, la cigarette est interdite dans les lieux publics, bars, salons de thé, restaurants, comme en France. Je suis surpris, et certains turcs aussi, de voir comment cette mesure adoptée il y a peu est bien respectée. Même les vendeurs de kebab, les vieux restaurateurs de petit boui-boui vont fumer dehors. Cela me fait penser que certaines personnes que je connais en France n'arrivent pas ou ne veulent pas respecter cette règle simple (et démocratique). Certaines de ces personnes vont dire (souvent parce qu'ils ne se concentrent que sur les images faciles des médias) que les turcs sont des sauvages. Moi j'ai été voir, et je me demande bien qui des deux est le plus sauvage et irrespectueux. Ce n'est pas pour critiquer bêtement que je dis cela : j'espère sincèrement que ce que je dis peut réveiller une réflexion dans le bon sens, emmener certaines personnes, que j'aime, à réfléchir sur elles-mêmes. Je ne prétends pas savoir exactement ce qui est bien ou mal, et je suis encore bien jeune, mais je vais voir, et j'apprends, et je pense que j'apprendrai toute ma vie, il n'y a pas de honte à changer en bien, à n'importe quel âge.
*** Les turcs ont pas mal de petits métiers qu'ils exercent dans la rue ou presque, en voici quelques-uns :
-Les dolmuş, ces minibus ou taxis collectifs, sont en nombre incalculable et vont dans toutes les directions. Difficile de savoir lequel va où. Difficile pour le chauffeur de trouver le bon passager sans discuter des heures. Près des gros endroits où s'arrêtent les dolmuş, il y a des gens mal rasés, mais très animés, qui demandent à tous les passants où ils vont, et qui les orientent vers les bons dolmuş. Une fois chaque passant monté dans chaque dolmuş qui lui correspond, le type fait le tour et va chercher la pièce directement au chauffeur du dolmuş.
-Le vendeur de simits (petit pain rond recouvert de sésame, très bon), possède en général un petit chariot ambulant. Certains passent aussi dans les rues, portant sur leur tête un plateau de simits, qu'ils retiennent avec une main, tandis qu'avec l'autre main, ils attrapent le simit, attrapent la monnaie ou serrent la main des potes.
-Le vendeur de maïs bouilli est partout, il sort l'épi, le saupoudre de sel, et hop, c'est tout prêt. Facile!
-Dans certaines rues d'Istanbul, des hommes portent des chargements énormes sur leurs épaules, comme un gros fauteuil, ou une commode, ou un gros sac de 100kg de riz...
- Les enfants ont aussi leur petit boulot : ils sont assis derrière une vieille balance, enfin un pèse-personne, et vous prennent 0,50€ pour vous donner votre masse. Ça évite sans doute aux gens d'avoir une balance chez eux. Enfin ça permet surtout à ces gosses d'avoir un peu à manger. J'ai appris que certains groupes de gosses vivent en groupe sous des ponts, formant de petites sociétés d'enfants, qui s’entraident et partagent, comme s’ils étaient une race d’animaux à part.
*** A Istanbul, dans le détroit du Bosphore, les bateaux circulent dans tous les sens et doivent faire attention en se croisant. Les embouteillages routiers se répercutent sur les eaux. Pour traverser ce grand détroit, il y a deux grands ponts, mais cela prend des heures de les emprunter. Il est beaucoup plus rapide de prendre les navettes qui font partie des transports en commun que les stambouliotes empruntent pour leurs déplacements. En plus de cela, ce détroit est un passage maritime de grande importance pour les grands pétroliers venus de la mer noire. Des capitaines expérimentés prennent les commandes de ces supertankers pour le passage périlleux de cette voie. Ainsi, des dizaines de grands porte-containers ou pétroliers sont à l'ancre de chaque côté (mer noire et méditerranée) formant un gros bouchon maritime que l'on voit de loin.
*** Il y a une chose qui n'est pas très facile à comprendre, et que les turcs eux-mêmes (enfin ceux que j'ai rencontrés) ne savent pas vraiment expliquer. C'est à propos du lien entre les interdits religieux et la modération dans l'application de ces interdits millénaires. En gros, il a été interdit de manger du cochon dans le coran (et il me semble que dans la bible aussi, mais ça s'est bien dissimulé!). La raison qui est acceptable, c'est qu'il y a 1000 ans, la viande de cochon était susceptible d'apporter des maladies. Maintenant, les progrès de la science et de l'alimentation font que l'on peut manger du cochon très sainement. Mais les musulmans turcs continuent à s'en priver par respect de la foi religieuse. Pourquoi pas. On pourra dire que c'est aussi que le cochon est sale et mange des sales choses, mais on ne saura pas trop expliquer pourquoi il en est de même pour le cheval.
En parallèle, l'alcool est aussi interdit par le coran. La raison : il rend les gens agressifs, égocentriques et malhonnêtes. Ceci, malgré les progrès de la science, est malheureusement toujours d'actualité. Or les musulmans dits modérés, surtout les jeunes, apprécient de boire des bières et de l'alcool et se saoulent même parfois.
Voilà, il y a quelque chose que je ne comprends pas, le cochon c'était mal avant mais plus maintenant. L'alcool c'était mal avant et c'est mal maintenant. Et pourtant on continue à respecter le coran pour le cochon, mais pas pour l'alcool. C'est paradoxal. Je pense que le fait de respecter l'interdiction de manger du porc est surtout très facile, puisqu'il n'est pas aisé de s'en procurer, et que le peu qui passe n'est pas super bon. Alors qu'il est facile d'avoir accès à l'alcool, tellement que la tentation dépasse la foi. Alors on se convainc comme on peu que pour l'alcool, ça va, Dieu ne nous en voudra pas trop.
*** En Turquie, il est commun qu'un homme tienne le bras d'un autre, pendant qu'ils marchent et parlent. Ce n'est en aucun cas l'expression de l'homosexualité. Cela m'est arrivé quelque fois d'avoir ce contact qui pourrait paraître ambigu en Europe, et quelque peu gêné tout d'abord, je savais toutefois pour l'avoir observé que ceci exprimait surtout respect et amitié.
*** Certaines personnes me complimentent sur ce que j'écris. Je les en remercie, tout en restant humble, car je pense que leurs paroles dépassent la longueur de ma plume. Il y en a qui m'ont exprimé de la gratitude car après avoir vu que l'on pouvait vivre autrement, avoir un contact différent avec des inconnus, ils ont essayé et ont eu des expériences qui dans l'ensemble les ont rendu en quelque sorte plus heureux, plus positifs, plus enthousiastes. On m'a aussi donné quelques conseils, et j'en suis reconnaissant. Mais parfois on me dit que je devrais décrire un peu plus les gens, leurs vêtements, leurs manières et coutumes. En effet, si je les observe tant, pourquoi zapper ces descriptions? Et bien simplement parce que je ne sais pas le faire. Ceci étant dit, je ne veux pas non plus me lancer dans les descriptions de ce que je vois, sens, entends. Ceci, tout le monde peut aisément le voir dans les reportages sur le monde, ou le lire grâce aux nombreux voyageurs écrivains tel Nicolas Bouvier, ou d'autres qui ne me viennent pas tout de suite en tête, qui ont le talent et l'envie de décrire afin que l'on découvre sans sortir de chez soi. Au contraire, je ne veux pas apporter tout cuit une description, je veux plutôt encourager quiconque à aller voir par lui-même. Mon contenu est donc plus centré sur deux choses :
Premièrement, le récit des nombreuses aventures, petites ou grandes, des nombreux moments insolites, des situations incongrues ou incroyables, tous ces évènements arrivent parce que je les laisse venir. Je creuse, je n'évite pas, je fonce, autant que je peux (et encore pas assez à mon goût!). Si une journée peut parfois en paraître dix, tellement il s'est passé de choses, et si j'apprends et découvre tant, c'est parce que je ne suis pas resté sur mon canapé à me contenter des bouquins et des documentaires télé. En ceci, je veux encourager quiconque à laisser les aventures venir à lui, et non à les seulement rêver. Mais bien sûr, tout le monde n’a pas les mêmes envies, et surtout tout le monde ne connait pas toujours ses réelles envies, cachées derrière la paresse tant accessible de l’inaction.
Deuxièmement, j'essaie d'exprimer certaines idées et opinions, ce que j'ai pu comprendre et apprendre. J'essaie de donner une image différente de cette vérité tronquée que l'on vous montre à la télé, ou de ces idées toutes faites qui font partie de votre éducation (ni bonne ni mauvaise, seulement orientée). En cela, j'espère pouvoir encourager quiconque à oublier ses peurs injustifiées et à découvrir par lui-même, à aller se frotter à l'inconnu. Car la peur de l'inconnu rend agressif, stresse, mais au contraire la curiosité nous rend meilleurs, plus tolérants, plus compréhensifs, plus heureux.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire