Nous sommes lundi 5 octobre, et j'ai encore trainé avec plaisir sur mon chemin. Mais il faut continuer en avant, encore d'autres aventures et leçons m'attendent plus loin. Après un gros brunch local très énergétique, Branko, Kadri et moi
repartons sur la route en autostop. Nous sommes trois, avec trois gros sac-à-dos, mais cela n'empêchera pas les turcs de s'arrêter même s'il n’y a pas autant de places que de passagers dans leurs véhicules! Nous partons pour Doğubeyazıt, ville plus au sud, à 40km de la frontière avec l'Iran. Branko est expérimenté dans l'autostop, et dans le contact avec les chauffeurs, et j'apprends tout un tas de choses que je ne faisais pas forcément bien. J'apprends qu'avec certains mots, comme « étudiant », « voyager », « Turquie très joli, très bien », même si on ment un peu, le contact passe beaucoup mieux. J'apprends à insister un peu plus pour être pris, ou à paraître plus amical lors du levage de pouce.
La route longe la frontière arménienne jusqu'à Iğdır. De nombreux contrôles militaires ont lieu à des check-points appelés « Komando » sur les routes, et nous devons présenter plusieurs fois nos passeports. Certains me regardent d'un air suspicieux, après avoir vu ma photo de passeport. Celle-ci me présente sans lunettes et bien rasé, plus jeune aussi. J'ai maintenant une barbe de quarante-cinq jours bien épaisse, mes lunettes, et les traits tirés par l'exposition au soleil de l'été grec. Un rire général entamé par mes amis et moi enlève finalement tout doute et ce sera vrai pour chaque contrôle. Bon à savoir pour accélérer les attentes aux frontières.
Ces militaires ne sont pas là pour surveiller la frontière arménienne, mais parce que, d'une part c'est un point stratégique de confluence entre l'Iran, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, l'Irak, la Syrie et la Turquie, et de plus pèse la menace du PKK et des terroristes Kurdes qui agissent dans la région.
Sur la route, nous serons aussi notamment pris en autostop par un autobus. Il s'arrête devant nous. Il nous demande 3TL, mais sachant bien que de toute façon une voiture nous prendra gratuitement peu après, nous disons « para yok, orenji » ce qui signifie « pas d'argent, étudiants ». Le chauffeur réfléchit, puis décide de nous emmener tout de même, par gentillesse. Cela a été possible déjà trois fois en trois semaines en Turquie pour Kadri et Branko. Peut-on imaginer cela en Europe? Un bus qui s'arrête en dehors de ses arrêts officiels et prend des autostoppeurs...
Plus tard, à bord d'un camion de livraisons, le chauffeur finit sa cannette de jus de fruits en verre, et me la tend pour que je la jette par la fenêtre sur le bas-côté de la route. Généralement, ils la jettent de leur côté sans gêne. Mais ce conducteur est plus écolo, si l'on peut dire. Cela n'empêche, je me retrouve avec cette bouteille dans la main, la fenêtre que le chauffeur a ouverte, et un gros dilemme : garder la bouteille à la main jusqu'au bout, ce qui n'est pas une grosse affaire, ou bien jeter mes sentiments écolos par la fenêtre en même temps que cette cannette, afin d'être dans le même esprit que le chauffeur pendant un instant. J'ai choisi, dans la seconde qui m'a été donnée par les insistances du chauffeur, de balancer la cannette. Fermant les yeux, j'ai entendu se briser au loin la bouteille en verre, et se briser en moi la conviction que je ne pourrais jamais faire ce geste délibérément. Cela pourra sans doute paraître absurde comme réaction, qu'est-ce que cela m'aurait coûté d'attendre la prochaine poubelle? Mais finalement, ce geste permettait aussi d'être plus près du chauffeur kurde, plus apprécié peut-être pour la suite du trajet. Ce n'est pas dans l'action de jeter sauvagement, que le chauffeur m'apprécierait, mais plutôt dans le seul fait de lui ressembler, de ne pas faire quelque chose qui lui paraisse absurde, c'est-à-dire conserver la bouteille. En bref, dans ce voyage, je jette aussi mes convictions de bonne éducation. Je pouvais jurer avant que je ne monterais jamais sur un deux-roues sans casque, et je l'ai pourtant fait en tant que passager en Grèce. Je pouvais jurer que je ne jetterais jamais d'ordures par la fenêtre de la voiture, et je viens de le faire...
Continuons, la route fait le tour du mont Ararat, sorte de mirage blanc dans le ciel, sa base étant perdue dans le brouillard estival de chaleur. Nous nous retrouvons toujours à 1800m d'altitude, à Doğubeyazıt, ville frontière. Nous continuons quelques kilomètres pour nous retrouver au coucher du soleil sur la colline au-dessus, près d'une mosquée-château, İshak Paşa. Là-haut, Branko y était déjà allé, et connaissait le patron d'une sorte de camping qui possédait aussi des chambres. Malheureusement le patron n'était pas là, et son frère le remplaçait. Il nous demandait 5€ par personne pour la nuit dans une petite chambre avec deux lits. Nous mendions un peu, prétendant être étudiants toujours, flattant sa nationalité en prononçant quelques mots en kurde. Il accepte de nous prendre seulement 1,5€ par personne. Finalement, le lendemain il ne nous prendra même qu’un euro sans qu'on ne demande!
Nous nous promenons dans la ville plus bas à 5km, qui ne présente que peu d'intérêt en soi. Les boutiques ferment tôt, il n'y a pas vraiment de vie le soir. Nous passons dans une ruelle et un garde de l'armée turque nous interpelle en anglais. Il parle assez bien, il est d'une ville près d'Ankara. Ses ordres sont de garder cette entrée ombragée douze heures par jour, la nuit, même en hiver lors des grands froids, sans bouger. Il doit vraiment s'ennuyer et la conversation que nous tenons pendant dix minutes le soulage pour une bonne partie de la nuit. Cette ville, Doğubeyazıt, gros point stratégique comme je l'ai expliqué, est une grande base armée, entourée de camps d'entrainement militaires.
Plus loin, dans une petite rue secondaire, un tas d'ordures est en train de brûler, et un camion-poubelles est en train de verser de nouvelles ordures par-dessus. Le lendemain en repassant par là, le tas aura disparu et de nouvelles ordures recommenceront à s'entasser petit à petit. C'est ainsi qu'ils s'en débarrassent, ne se souciant pas de savoir si certains déchets sont toxiques.
Vers 22h, nous décidons de remonter au « Murat camping » sur la colline. On n'attend pas longtemps avant d'être pris en autostop. En effet, toute la ville va là-haut se servir de gros bidons à une source d'eau bien meilleure que celle de la ville en contre-bas. Les gens y vont même la nuit. Ainsi il est aisé de monter ou descendre en autostop sans se fatiguer. Bon plan de dormir là-haut, pour un prix si bas, et pour un sommeil de bien meilleure qualité loin des bruits de la ville.
On se fait un petit repas rapide, un petit coup d'ouzo restant depuis la Grèce, pour finir la bouteille avant le passage en Iran où l'alcool est interdit. J'essaie d'ouvrir des noisettes avec le couteau de Keykey, et je dois ensuite me soigner de ma maladresse avec les pansements de merZhin. Finalement, ils sont utiles ces pansements ‘‘Mickey’’! On regarde quelques photos avec déjà un brin de nostalgie, puis la fatigue nous emporte. Voici notre dernière nuit turque qui commence. Demain, l'Iran, un nouveau pays, une nouvelle langue, de nouvelles coutumes, de nouveaux paysages, une nouvelle monnaie, de nouvelles aventures. On recommencera tout à zéro, on sera perdus de nouveau, et on se réjouit d'avance de cette nouvelle errance.

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