Au matin de ce lundi, je prends le bus pour Yazd, avec dans l'idée de descendre un peu avant, dans la petite ville d'Ardakan. De là, mon plan était de rejoindre Tchak-Tchak, un village un peu plus loin près du désert, connu pour
être un lieu sacré zoroastrien. Ça ne se passa pas exactement comme prévu, à mon grand bonheur! En descendant, je me dirigeai vers un parc pour trouver des toilettes (il y a des toilettes publiques dans tous les parcs et presque toutes les places des villes d'Iran, pas toujours très propres, mais ce sont des toilettes turques donc ça passe), et pour m'installer sur un banc tranquille pour déjeuner. A peine ai-je fini mes petits sandwichs, qu'une bande de locaux m'entourent et veulent discuter avec moi, me demandant ce que je fais là et pourquoi. Je leur offre de mes bonbons d'Ispahan. Ils refusent tous premièrement. C'est le Tarof (expliqué précédemment), règle de politesse, j'insiste, et ils en prennent alors tout de même chacun un. Puis l'un d'eux me propose de m'emmener quelque part, pour une visite. Je grimpe à l'arrière de sa vieille moto, et il me trimballe à fond de caisse dans les ruelles étroites du vieux village. Après avoir évité de justesse deux ou trois autres motos passant par là, manqué de tomber dans des trous effondrés dans les égouts, et atterri in extremis dans une ruelle couverte d'arcades, on s'arrête enfin au fond d'une impasse donnant sur une vieille porte en bois. Mon chauffeur frappe, et un grand bonhomme tout mince ouvre. Il est l'architecte d'une grande maison traditionnelle à rénover. Sans doute vieille de centaines d'années, il en dirige les travaux pour en faire une sorte de grand complexe touristique. C'est immense et très joli (bien que les murs soient plus ou moins démolis). Il me guide à travers les différentes pièces, les frigos naturels créés par l'ingéniosité des anciens habitants de la région, qui ont mis en place des badgirs. Ce sont des tours à la forme permettant de collecter le vent chaud du désert, le faire descendre au contact de canalisations sous-terraines d'eau. Ce vent en ressort refroidi dans les frigos pour la conservation des aliments, et la ventilation des salles de la maison. Ingénieux et très intéressant. Surtout, pouvoir entrer là-dedans, deux ans avant l'ouverture projetée, c'est super! Mon guide est tellement heureux de pouvoir m'accueillir dans cet endroit dont il est le maitre, qu'il me propose de rester là pour la nuit. C'est le début de la journée, et j'ai vraiment envie d'essayer d'aller à Tchak-Tchak, à 40 km de là par une route traversant le désert. J'ai un peu de mal à lui faire comprendre que si je peux, je reviendrai le soir. Il me laisse alors aller, plus ou moins à regret, en me donnant son adresse et numéro pour quand je reviendrai le soir. Je ne le sais pas encore, mais je choisirai de ne pas revenir, optant pour une autre aventure.
Les taxis en direction du village visé sont trop chers, du moins si je ne partage pas avec une autre personne. Alentours, aucun touriste en vue. Alors je vais vers la lisière de la ville pour essayer le stop. En chemin, des enfants sortant de l'école m'accompagnent, essaient de communiquer. Le vent se lève et quelques gouttent commencent à tomber. Les enfants ont compris ce que je voulais faire, mais l'un d'eux me conseille de plutôt me mettre à l'abri. J'apprends le mot ‘‘pluie’’, ‘‘barun’’ en persan, que le garçon de 10 ans répète en insistant. Il veut vraiment m'inviter chez lui, et en arrivant devant sa porte, il se précipite à l'intérieur avec joie. Son père sort et m'invite sans me poser de questions. Dans sa maison, on se croirait dans une mosquée, décorée de la même façon, une pièce immense mais pas de meubles et des tapis partout recouvrant tout le sol. On s'assoit par terre face à face. On ne parlera que très peu, puisqu'il n'est pas vraiment disposé à essayer de me comprendre. Le garçon va s'occuper de nous, et servir le repas que les femmes (sans doute sa mère et sa sœur) vont préparer dans la cuisine, sans jamais en sortir. Trop à manger, kebab et riz avec un plat en sauce à la viande aussi, je me régale mais c'est trop. Des fruits pour finir, et puis le père veut essayer de communiquer, en me montrant un album photo de ses réalisations. Il est artisan et fabrique ces structures décoratives en ciment qui imitent le bois. C'est très réaliste et il en a fait de nombreuses pour plusieurs villes iraniennes ou des particuliers. C'est tout ce que nous dirons, mais l'homme paraitra content de m'avoir invité. Je ne sais pas trop quoi faire après cela, mais je suis remercié poliment, ce qui me fait comprendre qu'il faut maintenant que je quitte la maison, et continue ma route. Après coup, en réfléchissant un peu, je pense que le père m'a invité et offert à manger par devoir. Un devoir envers le voyageur, inscrit dans les coutumes de ce pays depuis plusieurs millénaires, qui ont vu passer les commerçants, nomades et voyageurs sur la route de la soie. En gros, ce n'est pas de la pure gentillesse, mais une sorte d'obligation culturelle que de m'avoir accueilli chaleureusement, bien que cela n'ait pas été sans plaisir de sa part, je pense.
Je me remets de nouveau sur la route de sortie de la ville vers Tchak-Tchak. Un véhicule pick-up transportant des coffres-forts s'arrête à côté de moi, ils tentent de savoir ce que je fais ici, par curiosité je pense. Pendant que je discute, un jeune à la peau brune, Khaled, s'arrête avec sa moto et semble me demander si j'ai un problème avec ces gens. Je lui réponds que tout va bien, et lui explique ce que je veux faire. Il m'emmène alors sur sa moto vers la sortie de la ville, sur la route supposée de Tchak-Tchak. Khaled s'inquiète un peu de me voir partir dans cette direction et il me laisse son numéro au cas où j'aie un problème, m'invitant à venir chez lui plus tard dans une ville appelée Meybod, quinze kilomètres plus loin. Il se fait un peu tard, mais je suis toujours motivé. Pourtant, sur cette route, il ne passe quasiment personne. Alors je remarque qu'il y a une déviation, je cherche pendant un moment la bonne route, mais les panneaux sont partout en désaccord, et je marche pendant de longues dizaines de minutes dans le sable mi-dur du désert, pour trouver un carrefour qui soit le bon, en vain. Je fatigue, puis abandonne, voyant le soleil s'approcher de l'horizon. Ce ne sera pas pour cette fois. Je retourne donc sur la route principale, hèle un semi-remorque qui s'arrête très vite, et m'emmène sur la route de Yazd. Je vois le panneau Meybod, la vile de Khaled, alors je décide de m'arrêter là. Je marche vers le centre, un long chemin qui me fait arriver sur une vieille forteresse assez préservée. Pendant que je la visite, la nuit est tombée et je me mets à la recherche d'un téléphone et d'une personne qui pourrait communiquer avec Khaled, dont le niveau d'anglais est aussi élevé que mon niveau de persan (qui s'améliore toutefois de jour en jour). Je retombe sur mes vendeurs de coffre-fort, qui m'expliquent venir de Tabriz. Ils parlent donc turc et la communication est alors facile, en mélangeant mes bases de turc et de persan! Ils appellent Khaled et attendent avec moi son arrivée.
Lorsqu'il arrive, c'est parti pour un tour de moto dans la ville, puis dans les ruelles étroites des faubourgs, comme ce matin à Ardakan! Je n'ai pas le courage d'avoir peur, cela pourrait altérer le plaisir de cette dangereuse envolée motorisée. Khaled a 20 ans, travaille comme ouvrier du bâtiment, et vit avec ses parents et sa sœur dans une petite maison modeste prêtée par l'employeur du père, routier. Ils sont iraniens, originaires de la communauté arabe du Khuzestan, près de l'Irak. Son père me raconte qu'il a fait plusieurs fois le tour d'Iran avec son camion et qu'il en connait le moindre recoin. Je mangerai encore trop, vraiment trop d'un repas composé d'un riz épicé délicieux, que l'on ramasse à l'aide d'une galette de pain. Riz et pain, c'est bien lourd, mais je me régale. Puis Khaled et moi passerons la soirée à discuter, parce qu'avec son anglais et mon persan, nous pouvons nous comprendre deux fois plus. Mais à un moment, on ne peut plus trouver de mots, alors on s'endort devant un film indien sous-titré en thaïlandais. Un détail rigolo, dans la cour, les toilettes à la turque sont équipées d'une cuvette amovible pour la grosse commission, un siège avec un trou! Il suffit de l'enlever de la petite pièce pour les petits besoins. Ah, je m'extasie de peu parfois.
Le matin, on me sert un petit déjeuner qui n'a rien de petit, galettes de pain et fromage de chèvre habituel. Mais ici pas de thé, enfin il y en a, mais eux boivent du lait. C'est la première fois que je bois du lait au petit déjeuner en Iran. Le lait est très bon, c'est-à-dire pas désinfecté de toutes les bactéries et de son goût, et servi brûlant tout comme le thé. Je ne sais vraiment pas comment les iraniens peuvent avaler ce thé ou ce lait aussi brûlant, et si vite! Je dois toujours attendre 10 minutes que ça refroidisse, afin de ne me brûler que superficiellement la langue.
Je me réveillerai totalement sur la moto de Khaled qui m'emmène vers le minibus prenant la direction de Yazd. Un au revoir trop rapide me fait grimper dans le minibus qui semblait m'attendre pour partir (ils n'ont pas d'horaires, ne partant que lorsque le dernier siège trouve preneur, et j’étais le dernier). Une heure plus tard, 40 kilomètres plus loin, et 30 centimes d'euros en moins dans la poche, j'arrive à Yazd, grande ville entre deux déserts, cité carrefour de la route de la soie et des épices.
Je m'éloigne très vite du tumulte des avenues centrales pour m'enfoncer dans la vieille ville, d'un calme insoupçonné. Je me promènerai pendant des heures dans cette immensité silencieuse, perdu dans un dédale de petites ruelles. Parfois, empruntant un chemin sous des arches, éclairé par des puits de lumière également espacés, je me laisse pénétrer par l'atmosphère hors du temps de cette cité millénaire, parmi les plus anciennes du monde. Débouchant sur des places vides, dont on a l'impression qu'elles ont été subitement abandonnées par leurs habitants, je me sens dans la peau d'un découvreur, un peu comme (pardonnez la comparaison infantile) dans le jeu vidéo Tomb Raider, sur lequel j'ai passé des journées entières de mon adolescence à explorer les ruines d'anciennes civilisations.
J'ai arraché quelques pages du Lonely Planet (plus pratique que de trimballer le bouquin entier) qui sont censées me guider dans ce dédale. Peine perdue, je me perds toujours, alors je tourne dans d'innombrables ruelles vides au hasard, qui débouchent sur d'autres ruelles et places semblables. C'était moins fatiguant de faire courir Lara Croft que de se perdre véritablement avec un sac de 15kg sur le dos. J'arrive sur une place où se trouve l'office de tourisme. J'y pénètre juste avant sa fermeture, pour que l'hôtesse me propose de visiter un hôtel-musée juste à côté. Je découvre, avec les explications qui vont avec, comment vivaient (et vivent encore certains aujourd'hui) les habitants de ces maisons bâties sur un labyrinthe de canalisations souterraines (les qanats), participant à l'acheminement d'eau potable, ainsi qu'à la réfrigération des chambres froides, par l'intermédiaire des nombreux badgirs (tours du vent). Je pousse de vieilles portes en bois non protégées par un cadenas, plus ou moins au hasard et tombe dans des endroits étranges, abandonnés. Une fois, la porte s'ouvre sur un escalier étroit qui m'emmène, deux étages plus haut, sur une façade d'un ancien bâtiment, ouverte sur une place. Je suis sur un balcon, aux côtés d'un gros lion en ciment, disposé là pour je ne sais plus quelle raison (on me l'expliqua plus tard, mais j'ai oublié). Une autre fois, je pénètre dans la cour intérieure d'une maison encore à moitié debout, attendant sagement que quelqu'un la rénove, ou qu’un tremblement de terre l’achève. Je me promène à l'intérieur des nombreuses pièces comme si j'étais un client intéressé à l'acheter. Il y a même des toilettes, ce qui montre que cette maison n'est pas si ancienne. Peut-être a-t-elle été abandonnée à la suite déjà d'un tremblement de terre, puisqu’ils sont fréquents dans la région. Enfin, poussant une autre porte similaire plus loin, je me fais surprendre par des gens déjà à l'intérieur, tout aussi surpris d'ailleurs! J'arrête alors là mon exploration de peur de n'attirer des embrouilles.
Le soir arrive, et pas d'invitation cette fois. Alors, je songe à passer la nuit dans cette maison abandonnée visitée plus tôt, mais opte plutôt pour un lit au Silk Road Hotel, pas si loin. Ce que je ne regretterai pas. Outre le tarif plus qu'intéressant (pour un lit dans un dortoir pour quatre voyageurs comme moi), cet hôtel est d'une tranquillité reposante, et toutes les chambres donnent sur une grande cour faisant office de restaurant et d'accueil, où tous les voyageurs passent et repassent. J'y passerai donc la journée suivante, bien installé à l'ombre aérée, pour avancer dans mon travail d'écriture qui a pris un peu de retard. En même temps, je croise de nombreux voyageurs avec qui je fais quelques brins de causette, échange quelques conseils et astuces. Beaucoup d'entre eux sont hollandais, sans doute parce que le patron du lieu lui-même est hollandais d'origine. Ils sont de tous horizons, voyagent avec un esprit très ouvert (il en faut pour venir en Iran, et encore un peu plus pour atterrir dans ce genre d'hôtel), et avancent de différentes manières, mais souvent avec un but, ou un fil conducteur. Il y a le suisse-allemand au passeport rempli de tampons, voyageant par passion plusieurs mois chaque année, avec la tranquillité d'un travail bien rémunéré au pays. Les hollandais, la cinquantaine, partis il y a 7 mois de chez eux en vélo et en direction du Cambodge, courageux et passionnés. Les trois amis hollandais en vélo aussi, en round-the-world-trip pour un an, entre les études et le début de leur vie professionnelle. Le couple helvético-belge en moto sur la même route que les autres. Le français de passage rapide, rendant visite à ses amis iraniens. Et j'en passe... D'un côté, ça fait plaisir de rencontrer tous ces voyageurs à l'esprit libre et aux projets divers. C'est une sorte de pause, de rappel de mes racines européennes, et de compréhension, car c'est parfois difficile d'expliquer la réalité de mes idées aux habitants des régions que je traverse, ayant des perspectives et visions bien différentes du monde alentour. Et après avoir fait le tour de ces différents projets de voyage, je retourne à la contemplation de la route que j'ai parcourue, de celle qui me reste, et je peine à trouver un projet particulier. En faut-il un absolument? Peut-être que le fait de ne pas en avoir en fait justement l'essence de mon voyage. Un projet qui consiste à ne pas en être un, des plans de voyage qui consistent à ne pas exister réellement, ou à être changés sans avis. Qui sait?
Ces réflexions me font presque oublier l'heure de me précipiter vers la gare routière au soir, pour trouver un bus de nuit en partance de Chiraz.

1 commentaire:
grace a ton flash back ! je n'arrète pas de découvrir des aventures qui m'avais échappés ! merci c'est tout simplement génial !
Yvan
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