jeudi 22 octobre 2009

Iran – Téhéran/تهران – La jungle mécanique

Je me retrouvai au matin, de nouveau au centre de la ville, chaotique bien sûr. A partir de là, l'option principale était de prendre un bus pour Kashan, un village parait-il très joli, sur la route d'Ispahan (Esfahan). Mais je me souvenais que Maryam avait parlé d'une
fête se tenant le jeudi soir. Ce pourrait être l'occasion de voir à quoi ressemble une fête à Téhéran. Partir de cette soupe de pollution et de bruit ou rester encore un peu pour plus d'expériences? En me promenant difficilement sur le bord d'une grande artère bruyante, j'aperçois alors un grand parc, Park-e-Shahr. C'est le parc central de la ville. J'y pénètre, et plus je me dirige vers le centre, plus la rumeur de la ville s'étouffe dans la verdure et les fontaines. Un vrai plaisir, une pause bien appréciée à l'écart de la furie! Et là, dans ce calme, je pense alors à rester jusqu'à jeudi. Alors, je pourrais retourner chez Narges et ses parents, mais je voudrais avoir un peu de temps pour rester seul, m'occuper de mes affaires, ou rester tranquillement à ne rien faire pour une fois. Ceci n'est pas possible quand je suis dans une famille, je ne peux aller m'enfermer dans une chambre et attendre le petit déj. Ce n'est pas un hôtel, et puis ces occasions d'être avec des gens du pays, j'ai en général aussi envie de les mettre à profit pour parler, et rester avec eux. Donc j'opte pour rester chez Maryam comme elle me l'a proposé, puisqu'elle doit aller s'occuper d'un cousin malade. J'aurai donc son appartement pour moi tout seul, où je pourrai enfin me détendre après plus de trois semaines de compagnie chaque soir.
Pour en revenir à la journée, je restais donc quelques heures dans le parc, à simplement profiter de ce havre de paix au milieu de l'enfer mécanique. Dans ce parc, comme dans presque tous les parcs d'Iran, il y a des appareils pour faire de l'exercice. Tout le monde peut s'installer dessus pour détendre son corps, et le muscler. Certains hommes en costume et cravate y font de l'exercice. Et dire qu'en Europe, on paye une fortune en abonnement dans les salles de sport!
Pour retourner chez Maryam, il va falloir affronter de nouveau la ville. Je m'y lance, le bruit est vraiment insupportable, klaxons à tout va et vieux moteurs très bruyants. Traverser une rue relève de l'inconscience, et pourtant il faut le faire. Les passages cloutés sont là pour décorer, les voitures ne s'y arrêtent pas, il faut donc traverser où l'on peut, où l'on veut. Traverser, c'est un peu comme ces vieux jeux vidéo sommaires, dans lesquels de petits vaisseaux spatiaux descendent d'en haut de l'écran, que l'on doit éviter en déplaçant le curseur en bas de l'écran. Le curseur, c'est nous, les véhicules sont les méchants! On se lance, on avance, on recule, on avance, et au bout d'un moment on trouve la sortie. J'ai trouvé une astuce pour traverser plus en sécurité : je passe en me mettant dans l'alignement d'une autre personne, sans doute plus habituée que moi à jouer ce jeu dangereux. Ainsi, je fais les mêmes pas que lui, avec moins de risques, et de plus en cas de fausse manœuvre, c'est lui qui se prend la voiture, pas moi. Oui, la ville c'est la jungle, la loi du plus fort. Et les voitures sont les plus fortes, alors il faut ruser. Pourtant, selon la législation iranienne, dans n'importe quel cas, ville, autoroute, chemin de terre, si une voiture renverse un homme et le tue, c'est la faute du chauffeur, toujours, même s'il ne pouvait rien faire et que le mort était déjà un inconscient lorsqu'il était vivant. Mais les conducteurs ne semblent pas s'en préoccuper et considèrent toujours que tu vas entendre le klaxon et te pousser, ne ralentissent quasiment jamais. De plus, pour en rajouter sur la législation, si tu prive un être d'un de ses membres, par exemple un œil, cela te coûte plus cher que l'indemnité versée à la famille si tu le tue vraiment. Il vaut donc mieux achever quelqu'un que l'on a estropié! Enfin, il vaut mieux tuer une femme qu'un homme : les indemnités à la famille sont de moitié. Ah c'est un autre monde.
Quant au cheptel automobile, il date d’un autre siècle. Il y a un net contraste avec les pays précédents, dû au fait que le pays est très fermé, depuis une trentaine d'années, à tout ce qui vient de l'extérieur. Le troupeau de voitures est constitué en grande partie de la Paykan, copie encore en production d'une voiture anglaise des années 60, et de la Kia Pride. Il y a aussi beaucoup de Renault R5 et Peugeot 404, mais le top de la classe, c'est la Peugeot 405! Quelques moutons noirs de la modernité apparaissent pourtant dans la circulation, comme la Peugeot 206 ou la Citroën Xantia, mais sont réservés à une élite. Quoi qu'il en soit, les voitures françaises ne sont en général pas pure race : Les pièces sont importées et l'assemblage se fait avec une licence accordée par Peugeot ou Renault, dans des compagnies iraniennes, comme Saipa ou Zamyan. Donc, autant dire que les normes ne sont pas vraiment respectées, et que l'on ne doit pas s'attendre à trouver plus de 70% des pièces originales conçues et fabriquées en France. On le sens vraiment quand on est à l'intérieur. Même les moteurs sont généralement de vieux moteurs Paykan ou Kia Motors.
A Téhéran, dans la rue, même si beaucoup de personnes à qui je m'adresse pour demander mon chemin sont agressives et ne veulent faire aucun effort pour m'aider (ce qui contraste nettement avec les autres villes), il y en a tout de même certaines autres sympathiques, qui souvent me parlent spontanément. Dans le parc du centre, c'est un homme parlant seulement quelques mots d'anglais, qui m'accompagnera jusqu'aux toilettes dont je lui avais demandé le chemin. Difficile discussion, mais gentillesse désintéressée. Plus tard, un type s'adresse à moi, fait des efforts incroyables, je le vois, pour trouver des mots en anglais, on voit presque la fumée sortir de ses oreilles. Il est gêné, il veut me parler, je le vois, mais ne trouve pas les mots, ne trouve même pas un seul mot. Un timide « Enjoy? » surgit, et je n'arrange pas les choses en répondant des mots simples qui ne sont que du charabia pour lui. Il détourne le regard, honteux de n'avoir pas pu communiquer comme il voudrait. Je le gratifie tout de même d'un merci, avec un sourire de compassion, pour essayer de lui montrer que je suis reconnaissant de son effort d'avoir au moins voulu me parler. Une dame vêtue de son long tchador me parle aussi, avec les quelques mots de son anglais. Sur une centaine de mètres en marchant devant l'ambassade du Royaume-Uni, au milieu de la police diplomatique, cette femme me dit en phrases saccadées : « Tourist? Why Iran? Iran not good! France good! Iran, Ahmadinejad, tchador, not good, you don't go Iran. People Iran bad ». Elle ne comprend pas quand je lui parle, donc inutile de lui faire comprendre que j'apprécie les gens ici et c'est pourquoi je suis là. D'autres personnes dans le métro m'aideront à trouver ma correspondance de bus. Téhéran est sauvage mais certaines personnes peuvent tout de même te le faire oublier l'espace d'un instant. Cela reflète sans doute la vie difficile que l'on peut avoir ici, Une ville sauvage où il faut sans cesse trouver sa place pour s'en sortir, mais dans laquelle on peut être heureux, en s'ouvrant à ses voisins, de palier, de métro, de table au restaurant, simplement.
Finalement je n'irai pas à Kashan, la petite ville entre Téhéran et Ispahan, et je resterai donc un peu tranquille chez Maryam, où j'avancerai dans mes écrits, qui ont pris un peu de retard. Le lendemain, après un bon restaurant (ça faisait longtemps que je ne m'étais pas permis un restau de ce genre, assez classe), et le thé dans un autre parc tranquille du nord, nous sommes donc invités à une fête dans l'appartement de Neda, une cousine de Maryam. Nous arrivons dans un grand appartement, très classe et bien agencé, beaux meubles. Pas de doute, nous sommes toujours dans la partie plus huppée de la ville. Les invités arrivent, au compte-goutte. Neda a préparé des amuse-bouche et même fait des plats chauds, dont des légumes, que j'ai bien aimé mais que je ne connaissais pas : en anglais on les appelle « Lady fingers ». Je ne connais pas en français. Et sur le bar, des liqueurs faites maison, aux fruits rouges, ou simple vodka maison ressemblant plutôt à de l'eau-de-vie nature. Pour avaler tout ça, il faut y ajouter du soda, sinon c'est bien fort. Mais au final, le résultat est le même, l'ambiance chauffe. La bande de jeunes s'amuse, danse, les couples s'embrassent et les célibataires se trémoussent. Les joints s'allument, la musique emporte tout le monde. Nous avons même la visite de la mère et la tante faisant une petite réunion dans l'appartement d'à côté, pas plus étonnées que ça de l'ambiance délurée. En fait, ça n'a pas grand-chose de différent avec les fêtes de chez nous, sauf ceci : les fenêtres sont hermétiquement fermées, pas de balcon, on ne laisse pas entrer n'importe qui, on se cache de l'extérieur. La moindre fuite peut entrainer de graves conséquences. En gros, la liberté ne peut s'exprimer qu'à huis-clos. Ça en est étouffant, même pour moi qui ne fais que découvrir cette sensation. Ça me rappelle certaines scènes du film « Persepolis », à voir absolument pour saisir un peu qui sont ces gens qui subissent une république volée et une fausse démocratie. En fait, les iraniens sont beaucoup plus proches de nos cultures occidentales que les turcs par exemple. Et pourtant c'est le gouvernement turc qui veut se rapprocher de l'Europe et le gouvernement iranien qui veut s'isoler. Nation et État sont définitivement deux entités distinctes, qu'il faut toujours associer avec parcimonie.

Le lendemain, c'est le moment de quitter cette ville infernale, mais dans laquelle j'ai pu tout de même apprendre beaucoup de choses, et vivre des moments extraordinaires pour mon voyage, dans une société peu ordinaire composée de gens ordinaires. Maryam, qui a chopé un sérieux coup de froid, m'accompagne au bus et m'aide à trouver le bon. C'est toujours le bazar dans ces terminaux routiers, et rien n'est écrit en anglais. D'ailleurs, même en farsi, les gens s'y perdent!
Maryam me tend la main, en prononçant tout bas « nous ne pouvons pas nous prendre dans les bras ici, tu comprends ?». Je comprends, ma poignée de main est une accolade déguisée. Elle repart, et j'ai à peine le temps de rassembler tous mes souvenirs de ces quelques jours à Téhéran, que je rencontre déjà deux nouvelles personnes, qui seront parmi les protagonistes de la suite de mes aventures ordinaires.

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