mardi 20 octobre 2009

Iran – Téhéran/تهران - La capitale

J'ouvre un œil, la lumière du salon est allumée, je distingue à peu près, même sans mes lunettes, le cadran de l'horloge sur le mur, qui indique 5h30. Je referme l'œil. Puis j'en
tends des bruits de vaisselle, cuillers, des pots qui s'ouvrent. Quelqu'un qui marche sur le tapis à côté. Cette fois j'ouvre les deux yeux, avec difficulté. Et je vois un fantôme dans un drap blanc se déplacer. Où suis-je? Quelques minutes me sont nécessaires pour reprendre le contrôle de mes idées après cette courte nuit de sommeil. Ce fantôme est la mère de Shahab dans son tchador blanc, qui nous a préparé un petit déjeuner. Comme d'habitude, pain plat iranien, fromage type fêta, thé, confiture d'un fruit inconnu, miel... Tout ceci est posé sur une petite nappe à côté de nous sur le tapis.
À 6h, nous sortons de l'appartement, nous dirigeons vers le train de banlieue qui nous mènera à Téhéran. Les gens sont entassés devant la position supposée des portes du train, au bord du quai. Plus au bord ils tombent sur les rails. Le RER arrive, frôle cette masse de gens, et commence à s'immobiliser, en prenant son temps. La masse de gens se déplace alors par petits pas sur le côté, afin de rester juste en face de la porte, et être les premiers à rentrer. Je m'effraie de la manière qu'il faudra utiliser pour rentrer. Je n'aime pas me précipiter sauvagement dans un transport. Mais finalement, après qu'une quinzaine de personnes aient pénétré brutalement à l'intérieur, le mouvement se calme et le reste du groupe reste sur le quai, me laissant passer. Nous entrons sans mal, et il y a de la place à l'intérieur pour respirer. Étrange. Les portes se referment et les gens restés délibérément à quai se pressent juste devant, attendant le prochain train. Shahab m'explique ce comportement : certains doivent traverser la ville avec le train, et attendre plus d'une heure. Ils veulent alors être les premiers à saisir les sièges pour s'y assoupir le temps du trajet. Ceux n'ayant pas été les premiers préfèrent attendre le train suivant.
Nous sautons dans un autre métro, puis prenons un bus de la ville, tellement bon marché (0,015€) que ce n'est même pas la peine de payer. Le gouvernement maintient ces prix bas pour les bus qui relient l'université. C'est aussi étrange que ce gouvernement soutienne si bien l'éducation et les universités, aux étudiants ennemis de sa politique. Trois heures après le départ, nous arrivons à l'université des langues étrangères de Téhéran. Là, j'assiste au cours de littérature française, en langue persane! Je ne comprends pas grand-chose, mais parfois le professeur, lisant un texte en français, donne les traductions de certains mots pour les étudiants, et je les note soigneusement, intéressé que je suis dans leur langue. Un deuxième cours est donné par la doyenne de l'université, mais elle ne me permettra pas d'y participer, ne s'adressant même pas à moi. Je ne m'en offusque pas, mais Shahab est très gêné de ce comportement de la part d'une femme pourtant généralement très ouverte. Pendant le cours, elle s'expliquera à ses étudiants qui m'en diront ensuite la raison: Après les évènements des élections, et avec les accusations d'espionnage à l'encontre de divers ressortissants étrangers, il est dangereux, autant pour moi que pour les professeurs, d'accepter des étrangers à l'université. C'est surtout la peur, toujours cette peur latente présente chez tout le monde, qu'il puisse arriver quelque chose qui les prive, qui nous prive du peu de libertés qu'il reste encore. Vivre est dangereux pour la liberté. Pour votre sécurité, soyez malheureux. C'est le message du gouvernement.
Le degré de liberté, que je calcule, comme j’ai dit précédemment, sur le code vestimentaire féminin, est assez bas à Téhéran, par rapport aux premières régions que j'ai traversées. Les hidjabs sont classiques, de couleur sombre et les vêtements sombres aussi, tendant vers le noir. On peut toutefois observer des manteaux cintrés dévoilant les formes de ces femmes sans aucun doute très belles, comme pour affirmer l'absurdité de ces lois islamiques. Aussi, c'est impressionnant la masse de maquillage dont les filles se badigeonnent. C'est très visible, et donc très moche. Oui, sous tous ces artifices, tchador ou maquillage, les filles doivent être belles, mais cela est gâché à mon goût par la loi islamique doublée de la liberté nouvelle de se trop peindre le visage.
Une autre chose que j'ai remarquée : le nombre non négligeable de filles portant une sorte de pansement sur le nez. Tout d'abord, j'avais pensé à un nez cassé suite à un accident de la route. Les gens ne bouclant quasiment jamais leur ceinture, et la circulation chaotique, pourraient l'expliquer. Mais pourquoi seulement les femmes? Shahab m'explique alors une toute autre réalité. Le nez persan est plutôt bombé, et c'est actuellement la mode de préférer un nez retroussé, les opérations chirurgicales du nez vont donc bon train. Bah, je comprends pas, moi j'aime bien le nez bombé, c'est pas moche.
Le soir, Shahab m'emmène à Saveh, petite ville à une centaine de kilomètres au début du désert. Il y vit en colocation dans un petit appartement, avec deux de ses amis, Amir et Roger. Encore un Amir! En France, leur équivalent serait donc Nicolas! Cet appartement, sans mauvais jeu de mots, c'est un bazar! Enfin un vrai appartement de jeunes; je revois nos logements d'étudiants. D'une manière, cela fait plaisir à voir, il n'y a donc pas que de propres et soignées maisons familiales en Iran! Les jeunes sont les mêmes que chez nous lorsqu'ils vivent seuls. Je ne ferai pas grand-chose là-bas et nous retournerons à Téhéran le lendemain. Amir, lui est tombé malade et a dû aller à l'hôpital, il était tout pâle. Décidément, cela fait la quatrième personne malade sur mon chemin, en Iran. Bref, ce ne sont que coïncidences.
Le lundi matin, sur le retour pour Téhéran, Shahab m'avouera avec gêne qu'il ne peut pas me loger plus longtemps dans l'appartement de sa famille, qui est un peu plus conservatrice que les autres. Je sentais cela arriver et avais contacté des couchsurfeurs de Téhéran. Dans la fin de journée je fus donc transféré aux bons soins de Narges et de sa famille du nord de Téhéran. Le nord de Téhéran, c'est un peu le Neuilly de Paris. Grands appartements, atmosphère à peu près respirable car en altitude par rapport à la ville de 13 millions d'habitants, parmi les plus polluées du monde. Narges, elle, est une jeune fille de 25 ans, mariée à Shahab (un autre) que je n'aurai pas le plaisir de rencontrer puisque très occupé au travail. Le soir donc, elle me conduit chez ses parents dans un bel appartement, et je rencontre alors les parents et une de ses petites sœurs, accompagnée de son mari.
Cette première soirée avec eux fut un peu difficile, je n'étais pas très à l'aise, malgré leur parfaite hospitalité. C'est qu'au repas, je dus parler de mon travail, et je ne savais pas trop quoi en dire. J'avais l'impression que cette famille d'ingénieurs en tous genres ne pouvait pas vraiment entendre la vérité sur mes motivations et ma vision de la vie et surtout du monde industriel. Le parfait gendre, ambitieux et plein de perspectives d'avenir, me posait un tas de questions sur ce que je pense faire dans mon avenir grâce à mes « compétences ». J'étais bien coincé sur ce thème! Dans cette ambiance, je suis un peu le mouton noir, la cigale dans une société où on arrive à vivre bien si on a de la chance, si on est bien né, ou alors on est pauvre tout en se tuant à la tâche. Cependant, tout le monde était très aimable, très accommodant. Peu à peu, je me sentirai mieux. Narges et sa sœur Zoya sont, elles, plus intéressées dans l'aspect voyage et découvertes de mon aventure. Peut-être un peu plus rêveuses, elles aiguillent la discussion sur des thèmes dans lesquels je suis plus à l'aise, ce qui me détendra un peu.
Le soir, nous sortons dans un grand parc plein de fontaines et de cascades plus au nord, et 300m plus haut, à l'écart de la fureur de la ville. On boit thé sur thé dans ce cadre très agréable. Puis nous rentrerons à l'appartement où je passerai une très bonne nuit, dont les rêves me font lire le farsi parfaitement et m'intègrent dans la société iranienne comme habitant du pays. Le réveil me ramène à la réalité. Narges, qui était partie rejoindre son mari pour la nuit, est revenue pour le petit déjeuner avec moi. Elle est un peu timide, mais très heureuse d'être mon hôte, et elle fait tout pour que je me sente à l'aise. Pour les iraniens (je l'ai peut-être déjà dit, mais je le répète), accueillir un voyageur chez soi est un don. Ils se dévouent à l'extrême, pour nous mettre confortables, pour que notre séjour soit parfait. Chez nous, en France, on n'a pas cette attitude, on ne ressent pas l'accueil de la même manière. On accueille, on met les gens à l'aise, mais cela nous paraît presque normal. On n'a pas cette attitude de dévotion. Ici en Iran, il y a une émotion particulière, à chaque fois, je ne sais pas la décrire, mais l'hôte vit pour son invité, c'est traditionnel, et je dirais presque inné.
Ensuite, le père de Narges m'emmènera jusqu'au centre de Téhéran, où je devais aller visiter les sites importants. En chemin, il me dit où aller, quels musées etc. Franchement, si j'en fais plus d'un, c'est déjà un exploit! Je n'ai pas vraiment l'envie de trainer dans cette ville chaotique. La ville est peuplée, étouffante, sale et impersonnelle. Chacun regarde devant soi, et non à ses côtés. Et même Téhéran, ville d'Iran, n'échappe pas à cette description. Angoissé, je ne me sens pas bien dans ce monde pressé, et au milieu de cette pollution sonore, atmosphérique et même comportementale.
J'affronte les klaxons et les pots d'échappements, avant de me retrouver en face du palais du Golestan (littéralement Terre des fleurs). Je me demande si je visite ou pas. Je m'assois, lis la description dans mon Lonely Planet. Ça a l'air intéressant. Bon j'y vais. Je rentre dans une cour pas très bien entretenue. Plusieurs bâtiments autour, chacun étant un musée. Je rentre dans les deux plus conseillés, mais ça casse pas des briques. Je suis déçu. Voilà, c'est comme ça, je n'aime pas les musées. Encore, je peux apprécier si quelqu'un, de préférence un ami ou une connaissance, peut m'en faire des commentaires avec un ton personnel et pas trop académique. Je sors de là, range la liste de musées gentiment conseillés dans ma poche, puis décide d'appeler Maryam, une autre couchsurfeuse avec qui j'avais eu contact par mail. Elle me propose d'aller trainer dans un parc au nord, boire un thé en compagnie de ses amis. Parfait, c'est cela que j'aime. Elle m'indique son adresse. Je prends le métro puis le bus, ce qui demande environ une heure et demie. A vol d'oiseau, j'ai parcouru dix kilomètres. C'est la ville, c'est la capitale. Dans le bus, j'avais déjà expliqué que les femmes sont à l'arrière et les hommes à l'avant. On paye quand on arrive à sa destination, en sortant du bus par l'avant. Les femmes descendent du bus par la porte arrière pour ne pas traverser la partie ‘‘hommes’’, puis tendent la monnaie au chauffeur par la porte avant, sans remonter dans le bus.
Ensuite je cherche un taxi qui irait au bon endroit, mais personne ne veut m'aider à trouver le bon. C'est vraiment un autre monde ici. Je m'étais habitué à la bonté naturelle des iraniens, mais les téhéranais ne semblent pas souvent iraniens. Un peu comme les parisiens qui ne sont pas vraiment des français. Bref un type pas vraiment taxi saisit tout de même le filon et m'arnaque sans problème en sachant que je n'ai pas beaucoup de marge de manœuvre pour négocier le prix réel de la course. J'arrive au moins chez Maryam, dans une grande maison tranquille au nord. Chez elle, c'est différent encore des autres maisons. Par exemple, il n'est pas important, ni nécessaire, d'enlever ses chaussures pour entrer dans la maison. Je n'avais pas vu cela depuis la Grèce. Son père est l'architecte qui a dessiné le grand parc où je me suis promené la veille. J'aime bien ce genre de petites coïncidences. On rejoint deux amis de Maryam dans un autre parc du nord, tranquille. On parle de politique, comme souvent, et ces gens ont vécu de près les manifestations meurtrières d'après les élections de juin 2009, ce qui me permet d'avoir des informations supplémentaires. Pour rappel, les élections semblent avoir été largement manipulées pour réélire le président Ahmadinejad, détesté de tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'à maintenant. Les jeunes de Téhéran ont voulu défiler dans les rues pour protester contre cette fraude manifeste, avec des slogans qui sont maintenant des cris de l'histoire, comme « Where is my vote? », ou « We are still green! » (Couleur du candidat de l'opposition). Ces manifestations avaient surtout pour but d'avertir la communauté internationale, de montrer le désaccord, mais elles furent accueillies très violemment par le gouvernement et les forces de l'ordre. On m'a alors raconté d'une part l'horreur de ces violences, qui ont mené à la mort de plusieurs jeunes. D'autre part, le courage des plus jeunes, qui n'ont pas hésité à se confronter aux forces de l'ordre, un combat pour leur futur, pour vivre dans un Iran meilleur.
C'est assez poignant d'entendre ces histoires de la part de personnes qui l'ont vécu et qui continuent à militer. Elles me font part de l'organisation de la prochaine manifestation, qui aura lieu sans doute dans toutes les villes d'Iran, symboliquement le "13 abon" qui correspond à notre 4 novembre (En Iran on utilise un autre calendrier). Elles me conseillent de ne pas être à Téhéran ce jour-là, car lors des émeutes de juin, de nombreux étrangers ont eu des problèmes, et ça peut aller jusqu'à l'accusation d'espionnage. Je serai normalement en route pour le Pakistan à ce moment-là.
Le soir, je retourne avec la famille qui m'accueille. Je remarque que les vêtements sales que j'avais sorti du sac ont été lavés et même repassés! La mère de Narges a fait cela dans la journée, je ne m'y attendais pas. Au cours de la soirée, je suis plus à l'aise que la veille, et il y a les cousins qui viennent rendre visite, ce qui rend la soirée bien vivante. Je leur raconte mon voyage, je ne compte plus le nombre de fois que j'ai raconté cela, et ça devient de plus en plus long, au fur et à mesure que j'avance! La soirée est agréable et encore une fois je suis traité comme un roi par tout le monde. Mais qu'ai-je donc fait pour mériter cela?!

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

 
/** Google Analytics */