samedi 17 octobre 2009

Iran – Langarud - Interdiction, obligation, répression...

Ce vendredi en famille (vendredi correspond à notre dimanche), je le passai comme membre de la famille. Exit les barrières de la langue ou les obligations islamistes de l'extérieur. Pas de foulard ou de tchador. Cette famille libérale se moque bien des pratiques que leu
r impose l'état religieux. Religion dans laquelle ils n'ont d'ailleurs qu'une foi limitée. Les principes moraux sont dans leurs cœurs, et cela est bien suffisant. Nous rions, nous chantons ensemble, la mère se lance dans une danse qui lui serait formellement interdite à l'extérieur. Bien , je ne pense pas à l'extérieur en ce moment. Je suis dans une vie normale. J'apprécie, tout comme toute la famille, ces moments de joie, peu importe le pays où ils ont lieu. Je me lève et commence une danse bretonne, dont je n'ai aucune expérience, mais cela personne ne le sait. Alors, inventant les pas, je dirige la famille en rond et en joie dans la grande pièce commune, nous nous tenons par les auriculaires et je tente de leur montrer le mouvement circulaire des bras en vain. Ils ne sont pas mauvais élèves, je suis probablement trop peu familier avec cette danse folklorique! Peu importe, nous dansons et rions.

En fait, depuis le début de la semaine quand je suis arrivé, je me suis laissé aller à vivre pleinement l'ambiance de cette famille. Je me suis laissé m'attacher à eux. Un attachement que je ne souhaitais ni ne refusais. Simplement, j'ai inconsciemment glissé dans la vie de ces gens et m'y suis fait ma place. Très rapidement, je suis devenu l'ami. Jusque-là dans mon voyage, j'avais été plutôt observateur, mais cette fois-ci, je vivais vraiment. Particulièrement, je m'attachais à Tina, la jeune sœur. Très jolie, une physionomie persane que j'aurais des difficultés à décrire, mais dont je peux assurer le charme irrésistible. Au-delà de ce charme, je m'attachais tout particulièrement à elle par son comportement qui ne possédait pas de barrières. Elle s'attachait aussi à moi de son côté, et je pense parce que j'étais « l'étranger », ce prince venu d'ailleurs. Je parle simplement d'une amitié peu ordinaire et furtive prenant sa source dans l'aspect original de la rencontre.
Elle me regardait, épiait le moindre de mes mouvements pour y déceler une raison de s'occuper de moi, me servir de l'eau, à manger, m'installer confortablement dans le fauteuil, etc. Son sourire trahissait un émerveillement permanent. De mon côté, je dévorais ces moments, je me laissais aller à la connaître, à la voir être. Son vocabulaire en anglais était un peu limité mais nous parvenions à nous comprendre tout de même, rien que dans le regard. Voilà comment je vivais la scène, je me croyais un peu comme en France, chez des amis, tout était finalement normal.
Approchent les cinq heures de l'après-midi en ce vendredi iranien, synonyme de dimanche grégorien. Les cours recommencent le lendemain pour Tina. Elle doit prendre le bus qui l'emmènera à son université à Ardabil, soit à 8h de bus de chez elle. Tous les moments précédents, je les ai vécus à l'intérieur, vivant la vérité d'une famille classique iranienne. Mais la vérité de l'oppression du régime iranien surgit comme un coup de fouet alors que l'on se préparait à sortir. Tina, que je n'avais encore pas vue la tête couverte, ressort de sa chambre vêtue d'un manteau sombre et d'un foulard bleu foncé, austères. A l'université, ça ne rigole pas, les vêtements doivent êtres sobres, dépourvus de couleurs chatoyantes. C'est bête à dire, mais c'est un choc. Cette fille si joyeuse, dont je n'avais pas encore osé imaginer la tenue en dehors de l'enceinte de la maison, sortait totalement changée, et pourtant arborant toujours le même sourire. C'est cela qui me choqua le plus. Le naturel. Tout ceci est normal, ancré dans le quotidien. On sort dehors, il faut se vêtir en conséquence d'apparats inadéquats, comme si l'on nous obligeait à porter un casque de vélo pour conduire une moto, et que cela soit machinal, qu'on n'y voie pas l'ambiguïté.
Ensuite, nous sortons ensemble pour accompagner Tina à son bus. Elle ne veut pas vraiment partir, et elle voudrait que je reste jusqu'au prochain week-end pour me voir de nouveau. Nous discutons en chemin et je sens alors plus qu'avant l'oppression des interdictions et obligations. Je me rends compte, vraiment, je ressens la peur du mauvais geste, la peur d'être surpris à transgresser une règle du gouvernement islamique. Je nous sens observés, je crains l'interdit. Tout ceci à cause du contraste saisissant entre la vie réelle, celle de la joie et du bonheur, et la vie sous les apparences que l'on nous force à arborer au regard des autres individus, qui haïssent pourtant de la même manière ces coutumes imposées. Au moment de se dire au revoir, elle me serre la main, seul geste plus ou moins autorisé en public entre deux personnes n'ayant aucun lien de famille. Ses yeux sont des bras qui m'embrassent, au moins peuvent-ils transmettre les pensées sans que la morale de l'état ne s'en aperçoive.

Moment assez bouleversant. J'aurais pu passer sans ressentir tout cela, et continuer à être l'observateur dans ce pays. Mais je me suis totalement imprégné de son atmosphère et cela changera la suite de mon voyage. Après cette expérience (au moment où j'écris, deux semaines se sont écoulées), je ressentirai les choses, je me sentirai épié, parce que cela est réel, en Iran, on est épié. En touriste, on ne le ressent pas, on s'émerveille de sites fabuleux et d'un peuple chaleureux. Mais en entrant dans cette famille, je me suis transformé, je suis devenu un iranien comme les autres, sentant l'oppression du régime. Je comprends maintenant un peu mieux ce qu'est le manque de libertés, bien qu'il y ait des endroits bien pires encore sur Terre, et que je sois encore loin de la véritable sensation de privation de libertés.
Toutefois, ce fort sentiment ne gâchera en rien la suite du voyage en Iran, et même, me permettra de vivre encore plus pleinement des expériences extraordinaires dans ce pays. Des aventures humaines, que l'on doit vivre pour comprendre.

Après ce passage éprouvant, la vie continue. Nous passons chez un ami de Pouyan qui veut me faire goûter de son vin fait maison. Oui, en Iran, l'alcool étant interdit, un véritable marché noir aux prix exorbitants a lieu, et certains chez eux, créent leur propre liqueur. Je goûtai donc à ce vin qui s'avéra infect, une sorte de grappa en somme. Je m'étonnai que Pouyan et son ami puissent boire ce breuvage si rapidement. Je compris alors qu'ils boivent pour être saouls. C'est le plaisir qu'ils en retirent, l'état d'ébriété. Pour nombre de jeunes iraniens, en effet, l'alcool n'est ni plus ni moins qu'une drogue, et seul compte l'effet, car un alcool avec un bon goût, c'est quasiment impossible à trouver, en tous cas à un prix abordable. Vous allez me dire, ce n'est pas si différent en Europe (et certains lèveront même les yeux innocemment vers nos voisins insulaires du nord), et vous aurez sans doute raison!

Le lendemain, c'est le jour de partir. Je voudrais avancer, aller vers Téhéran puis vers le sud. Mais la famille ne veut pas que je parte! La mère de Pouyan paraît si triste de me voire faire mon sac. Elle a préparé en cachette des sucreries aux cacahuètes, une recette à elle, et elle m'en donne un plein sachet, accompagné d'un autre sachet de pistaches et noix. Moi aussi, je voudrais bien rester un peu plus, pour savourer encore de bons moments dans les bras de leur hospitalité et leur joie. Je peux citer Nicolas Bouvier (que je conseille de lire, notamment « L'usage du monde »), qui exprime bien ce sentiment du voyageur :
« La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s’attacher et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple de mots sur la route. On a peine à quitter les amis que l’on s’est fait, mais en même temps on se réjouit. On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch’Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas. »

Pouyan, lui, a contracté une méchante grippe, qui le rend un peu faible, mais il trouvera la force de m'accompagner au bus. Je parviens donc à les quitter, et prends ce bus pour Téhéran qui devrait arriver le soir vers 22h. C'est un retour de fête religieuse, grand week-end pour les iraniens, qui sont partis à la mer Caspienne. Ils ont dû être déçus, les touristes, car il n'a pas plu ce week-end. En effet, la côte caspienne tire son attrait de ses pluies, car partout ailleurs en Iran, il ne pleut pas! Dans le bus, il n'y a pas de place disponible, car tout le monde revient de ce long week-end, mais le contrôleur des tickets est très sympathique, et il m'installe sur le siège avant à côté de la porte, puis s'assoit par terre à côté. Place privilégiée où il me servira du thé, me fera partager son dîner composé de pain plat et de fromage. Nous passons des paysages de canyons verdoyants, de rizières qui fournissent tout le pays, la route est mauvaise, et le bus fait de nombreuses embardées au bord des ravins, et dans les tunnels. De nombreux chauffards prennent des risques inconsidérés, en ramenant leur famille entière à la ville. J'apprendrai deux jours plus tard, que lors de ce week-end, seulement sur cette route de 500km entre Rasht et Téhéran, 160 personnes auront trouvé la mort.
À Téhéran, le cousin de Pouyan, que celui-ci avait contacté avant mon départ, m'accueille et m'emmène dans l'appartement de sa famille, dans une ville de banlieue, Karadj. Shahab (c'est son nom) parle français, vraiment très bien pour quelqu'un qui n'a pu l'étudier seulement dans son pays. Il suit des cours de littérature française à l'université de Téhéran. D'ailleurs, il me propose de m'y emmener le lendemain puisqu'il va y suivre des cours, et il va falloir se lever tôt. Alors dans le salon, sur des petits matelas fins posés sur les tapis, nous commençons la courte nuit.

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