jeudi 15 octobre 2009

Iran – Langarud - Une famille iranienne

Mardi, réveil assez tardif, je tente de m'étirer en baillant, mais on ne m'en laisse pas le temps et on m'installe tout de suite à la table d'un déjeuner immense. Pain iranien, confitures,
fromage, cacahuètes et pistaches, et puis d'autres choses encore.
Un rapide coup d'œil à la maison, c'est assez bien décoré, il y a toujours ces tapis partout que je verrai dans quasiment chaque maison ou appartement iranien. Aussi, comme j'ai vu un peu partout depuis Tabriz, les tissus des chaises sont toujours emballés dans leur film plastique, comme s'ils sortaient tout juste de chez Conforama! Cette fois, je demande, car ça m'intrigue cette manie de ne pas déballer les meubles. L'explication peu convaincante que j'ai, c'est que c'est plus facile pour faire la poussière... Franchement, entre le confort du contact direct avec le tissu, et le nettoyage de la poussière (qui ne s'entasse pas pour autant sur des chaises utilisées), je ne comprends pas tellement. Je ne m'attache pas trop à ce détail et l'accepte jusqu'à nouvelle explication.
Aujourd'hui, Pouyan me propose d'aller faire une petite randonnée sur la montagne, pas loin de chez lui, au sommet qui ne doit pas s'élever à plus de 1227m au-dessus du niveau de la mer Caspienne, soit 1200m au-dessus du niveau de la mer en général. En effet, la mer Caspienne est située 27m en dessous des autres mers!
Nous grimpons dans une végétation épaisse, l'air est très humide dans cette région, près de 80%. Tous les iraniens y viennent en vacances en espérant la pluie, le reste du pays étant plutôt désertique et sec. Autour de nous, sur les flancs montagneux, des grand champs de théiers. Je prends quelques feuilles pour les goûter, mais ça n'a pas goût de thé. Mais bien sûr, il faut les préparer. Arrivés au sommet, nous redescendons par une route moins escarpée pour éviter les glissades rendues plus faciles par les mois d'usure de la semelle de mes baskets. Ce sera une petite erreur qui nous mettra sur une route très peu fréquentée, passant dans des petits villages où les gens sont plutôt isolés des villes. La nuit tombe, Pouyan ne sait pas trop de quel côté il faut aller pour rejoindre la route. Finalement deux jeunes fous de la route nous ramassent gentiment pour nous accompagner vers la civilisation. Vraiment tarés, dans des routes délabrées de montagne, j'avoue que j'ai eu plus d'une fois bien peur. Nous prenons enfin un savari pour finir la trentaine de kilomètres qui nous séparent de la maison. La musique que le chauffeur écoute, sorte de chant traditionnel azerbaïdjanais chanté par une femme, est interdite en Iran. Pouyan me dit que le chauffeur risque gros s'il se fait avoir. Ce n'est pas la musique qui est interdite, c'est le fait qu'une femme chante!
A la maison, les parents et la sœur Tina, qui est rentrée pour le week-end, m'attendent avec le sourire. Ah oui, le week-end ici, c'est le jeudi et le vendredi. Le vendredi (Jameh) est en quelque sorte notre jour du seigneur, le dimanche. Seulement, c'est décalé. Les parents sont émerveillés de m'avoir comme invité. Ils parlent un peu anglais. La petite sœur de 21 ans, Tina, est toute joyeuse, et fait tout en trop pour que je sois bien : «Du thé? De l'eau? Des biscuits? Tu veux t'asseoir? Tu as faim? Tu as soif?» Pouyan m'indique que je suis le premier invité étranger qu'ils reçoivent chez eux, et je comprends alors toute cette agitation de bonheur. Je comprends petit à petit qu'ici, en Iran, un invité est comme un cadeau, comme un don de Dieu (si on y croit, mais cette famille n'est pas très croyante). Ils font tout pour que je sois vraiment bien reçu. Au début je suis gêné de tant d'attention, je voudrais aider, débarrasser, faire la vaisselle, je ne sais pas... mais ils refusent catégoriquement. J'accepterai peu à peu cet état de fait : je dois me comporter en invité, c'est-à-dire accepter sans gêne tout ce que l'on fera pour moi, et rester les doigts de pieds en éventail. Ça a tout de même un côté agréable!
Au repas, je me régale, des plats dont j'oublie toujours le nom. Des herbes dans une soupe épaisse accompagnée de haricots, toujours une profusion de riz au safran, des kebabs (viande succulente) et du poulet à différentes sauces, des légumes farcis... Les fruits me sont souvent inconnus : le beh est une sorte de pomme avec une texture de mangue, des oranges vertes (je connaissais les bleues de tintin mais pas les vertes!), des mini-pommes qui ont pourtant un goût bien sucré délicieux, et j'en passe.
Cette famille parle le persan en langue principale, c'est donc ici que je commencerai le vrai contact avec cette langue. Et que je commencerai à aimer. C'est une langue chantante et douce. Seul le « kh », sorte de jota espagnole, est un peu racleux, le reste est agréable à entendre et chaque fin de phrase se prononce sur une intonation qui a quelque chose d’asiatique. Les lettres sont issues de l'arabe, pourtant le son n'a rien d'arabe. Je suis charmé autant par la langue persane que par ses pratiquants. Tina et Pouyan se chargeront de me donner les premiers cours sommaires.
Leur père arrive alors avec des photos d'un voyage qu'il a dû faire plus de trente ans auparavant en Europe, avant la révolution et la fermeture du pays. Sont entremêlées des images un peu délavées de Paris, Rome, Genève et autres villes de l'ouest. Il est fier de ce voyage et ses bons souvenirs apparaissent en images dans ses gestes enthousiastes.

Le lendemain, Pouyan et moi allons nous promener dans le charmant village de Masuleh, dont les maisons posées sur les flancs d'une colline ont la particularité d'offrir leur toit comme terrasse pour la maison du dessus, voire de ruelles. Toutefois, j'ai préféré la singularité de Kandovan et ses maisons troglodytes près de Tabriz. Par hasard, j'aperçois au détour d'une ruelle Branko et Kadri qui avaient choisi le même jour pour visiter le village! Nous parlons quelques instants, ils sont accompagnés d'une dame et de ses deux fils, participant aussi au Couchsurfing, à Rasht.
La journée se passera tranquillement puis nous retournons vers Lahijan, ville un peu plus vivante que Langarud où habite Pouyan. En chemin, il fait le plein de carburant, et je vois alors le prix : 30 litres d'essence pour 30000 Rials, soit 2 euros! En gros, 15 fois meilleur marché qu'en France.
Nous allons boire le thé à une tchaykhuneh (maison de thé) où il va toujours, et où il est sûr de rencontrer ses amis, toujours à la même table. En quelque sorte le bistro des copains, mais avec du thé en guise de Ricard. Là, je rencontre deux nouveaux Amir. Je crois que tout le monde s'appelle Amir dans cette région. On va se promener en haut de la colline qui offre une belle vue, même de nuit, jusqu'à la mer. Les conversations tournent autour de la politique, comme à chaque fois avec tous les gens que je rencontre. Au début, je ne parle pas trop de cela, on ne sait jamais. J'attends que le sujet s'ouvre, et de savoir ce que pense mon interlocuteur. Mais tous, sans exception jusqu'à maintenant, détestent le président actuel, Ahmadinejad, élu à 65% lors des dernières « élections » de juillet. J'attendrai d'avoir plus d'avis, de rencontrer plus de gens pour me faire une idée plus adéquate de ce sujet. Mais dans tous les cas, les privations et interdictions se voient partout, et elles viennent toutes du gouvernement dictatorial dont personne ne veut, il n'y a pas de doute là-dessus. La promenade dans la ville me montre que cette région de l'Iran est plus libérée. Comme depuis le départ et je pense dans toute la suite du voyage dans ce pays, il y a une manière d'appréhender le degré de liberté apparente de la population. Chaque région est plus ou moins surveillée, plus ou moins permissive. Et c'est dans l'observation des femmes, de leur apparence vestimentaire et de leur visage que l'on peut jauger le degré de liberté que l'on pratique. Et ici, dans cette région côtière du nord, très peu de femmes dans la rue revêtent le tchador intégral. De même, le hidjab étant formellement obligatoire, il est toutefois sur 90% des têtes féminines très coloré, presque à la mode, et sans arrêt sur le point de tomber. Il dévoile quasiment tout des cheveux et des coiffures sophistiquées de ces femmes. Le reste du pays fait des blagues à propos de ces gens du Gilan (la région), à propos de leur frivolité. Laisser le hidjab tomber sur l'arrière de la tête correspondrait en Europe à arborer un décolleté plongeant jusqu'au nombril en gros! Moi j'aime bien, je peux voir un peu mieux le visage des femmes iraniennes ravissantes, cette touche persane et ces yeux qui vous envoûtent si vous vous y laissez piéger.
Nous rentrons pour le repas, et la deuxième sœur de 23 ans de Pouyan est revenue elle aussi de son université de Tabriz pour le week-end. Ses deux sœurs nous attendent alors, ou m'attendent plus particulièrement, car elles sont tout sourire, avec un cadeau pour moi dans les mains. Une petite autruche en peluche qui fait une sorte de bruit de ‘‘boite à meuh’’. Très marrant, j'accepte ce cadeau avec plaisir, mais je me demande tout d'abord ce que je vais pouvoir en faire. Finalement, ça peut être un bon moyen de faire une photo d'autruche dans plusieurs endroits de mon voyage. Bref, on verra bien ce que je pourrai en faire, et en attendant, je me fonds dans cette famille, ces deux jeunes filles adorables, les parents tout aussi heureux de me voir à leur table, et Pouyan si enthousiaste à la pratique de plusieurs langues, passionné qu'il est pour la compréhension des êtres humains par le langage.
Je me sens bien dans cet environnement, et je me laisse facilement glisser dans le mode de vie de ces gens, entre les murs qui sont le seul espace de liberté d'action et de parole qui leur reste. Cela aura des conséquences dans ma perception de cette société iranienne.

Jeudi, premier jour du week-end. On fait une sortie dans la montagne, une vieille citadelle abandonnée, Khaleh Rudghan, au sommet d'une petite montagne, qu'on atteint en 2h de marche. Mais tout d'abord on s'y dirige en savari sur 30km. Là, mon premier carambolage. La circulation et la manière de conduire est infernale dans ce pays, et j'expérimente le premier accrochage qui se solde par une petite dispute entre chauffeurs au milieu de la route. Puis comme cela bloque tout le monde, et que les klaxons commencent à lancer leurs torpilles sonores, chacun rentre dans sa voiture et repars de son côté, ce ne sera ni le premier ni le dernier accrochage. Ça m'a rappelé un souvenir oublié, lorsqu'à Mexico, dans une coccinelle-taxi, entassés à six passagers, le chauffeur est entré de plein fouet dans un bus qui freinait devant. Rien de cassé sauf la voiture, mais une bonne petite frayeur.
Bref, un ami de Pouyan nous prend dans sa voiture pour le reste de la route. En chemin, dans la montagne, nous faisons une pose au bord d'un torrent. Il a tout d'idyllique, si ce n'est l'amoncellement de détritus dans son cours. Pouyan et son ami observent la beauté du lieu, et je ne peux que m'en dégoûter. Ils sont aveuglés par l'habitude, il y a des déchets partout, et ils ne les voient même plus.
Plus loin, au bas de la côte pour monter à la citadelle, des familles ont apporté leur tapis fin de pique-nique, et sont installées au bord de la rivière. C'est aussi un aspect de la culture, qui ressemble un peu à la France : le pique-nique est très populaire, et il est très courant de voir les familles installés dans les parcs des villes ou les bords des rivières pour ce moment privilégié en nature.
Nous montons cette pente abrupte et assez fatigante qui durera environ deux heures, en pleine forêt. Je ne peux qu'admirer toutes ces femmes ou jeunes filles qui portent manteau et foulard obligatoires jusqu'au bout, alors que la chaleur humide et la montée forment un duo fatiguant. Mais elles suivent, elles précèdent même les hommes. C'est là que je réalise que les plus forts, ce ne sont pas ces hommes qui imposent leur loi brutale, mais bien ces femmes courageuses qui ne se laissent pas asservir et font tout ce qu'elles peuvent, les mêmes activités que leurs semblables masculins.
Toutefois, dans ce paysage un peu perdu, et dans la citadelle tout en haut, il sera possible d'apercevoir quelques morceaux éphémères de liberté. Des foulards qui tombent totalement quelques secondes, puis seront remis innocemment, des mains dans les mains, des couples assis dont la fille est blottie dans les bras de son petit ami. Comme je l'ai dit, c'est dans ces relations homme-femme que l'on peut jauger le degré de liberté apparente. A un moment, un homme se met à danser une danse traditionnelle, un de ses amis chante, et les gens tout autour, joyeux, tapent dans les mains le rythme de cette escapade musicale. Malheureusement, un garde de la police morale, sorti de nulle-part, les rappelle à l'ordre et stoppe cet excès de bonheur. Non, les gens ne doivent pas être heureux, ce n'est pas autorisé. Je vois le danseur qui s'explique un peu plus tard avec le garde, en riant un peu. Je comprends que le garde lui-même n'y peut pas grand-chose et qu'il serait bien content de participer à la fête, mais que s'il manque à l'application de ses ordres de répression il sera sans doute sévèrement puni.

En rentrant à la maison, je décide de passer chez le barbier. Oui, parce que cela fait déjà plusieurs fois qu'on me fait des réflexions sur ma barbe. Au début je n'avais pas compris. Par exemple, on me demande pourquoi je ne rase pas ma barbe. Naïvement, je répondais que j'aimais bien, et que j'avais un peu la flemme de la couper. On me demandait aussi souvent si j'étais religieux, ce à quoi je répondais naturellement par la négative sans voir le lien avec ma barbe. Il faut dire que je ne l'avais jamais eue aussi longue. Quarante-cinq jours environ à la laisser envahir mon visage. Drôle d'effet, je commençais à m'y habituer. Mais j'ai compris, en discutant, que cela est une marque bien distinctive de foi religieuse en Iran. J'étais donc pris pour une personne très croyante. Et ici, on se méfie un peu des personnes qui sont trop religieuses (surtout musulmanes, d’ailleurs). Elles représentent l'ordre religieux de l'état répressif. En général, les gens voient vite que c'est seulement ma manière d'être et lorsque je leur demandais si c'était mal de porter la barbe, ils me disaient que non, afin de ne pas me froisser, et balayaient le sujet à l'aide d'un autre. Mais j'ai fini par comprendre que c'était peut-être un handicap dans ce pays. Alors, c'est parti, passage chez le barbier, pour la première fois. Il faut dire que depuis Istanbul, je les vois ces nombreux barbiers dans les rues, et cela me démangeait d'y rentrer la tête... Mais je commençais à aimer ma barbe, à prendre plaisir à y passer ma main et à sentir cette partie de moi toute nouvelle. Elle devenait mon amie. Mais le temps était venu de nous séparer et je lui donnais rendez-vous quarante-cinq jours plus tard, sans doute en Inde. En dix minutes, ce fut expédié! Rasé de près, tout frais, tout neuf. Pour un dollar je quitte mon apparence religieuse pour endosser le costume de touriste étranger tout chéri!
Quand je rentre à la maison, c'est la fête, tous se réjouissent de me voir tout beau sans ma barbe et les filles à qui une cousine s'est jointe me sourient tout en se lançant des Kheyli Khoshgel (très beau), pensant que je ne comprends pas (mais j'apprends très vite!), ou d'autres choses qu'effectivement je ne saisis pas. La cousine et ses parents ont rejoint la famille qui m'accueille en ce jeudi soir. Mais oui c'est vrai, jeudi ici, c'est comme samedi en Europe. C'est donc un repas de famille qui se prépare et tout le monde est très content d'accueillir ce français autour de la table, qui n'est pas une table d'ailleurs. Oui parce que la table du salon est un peu petite pour la dizaine de personnes que nous sommes. Donc une nappe est posée au milieu du salon sur les tapis, et nous nous asseyons les jambes croisées tout autour, tandis que les plats sont au centre de la nappe. De nombreux plats, différentes viandes, différentes sauces, des aulx au vinaigre succulents, des olives préparées dans une sauce aigre à en tomber à la renverse. Et c'est ce que je fis plusieurs fois, mais plutôt à cause de mon agilité déficiente, ce qui permit de grande rigolades de la part des convives. Ils me proposèrent de m'assoir sur une chaise, mais je ne voulais pas être le mouton noir, et par-dessus tout, je voudrais m'habituer à cette manière de vivre, même si cela m'est très compliqué. Et puis ça fait rire tout le monde, et j'aime faire rire la compagnie, c'est bien connu.
La soirée, je la passai ensuite discutant avec Pouyan et Tina, bien tard, et je commençais à m'attacher à cette petite famille. Le lendemain sera une journée bien particulière, qui marquera un changement dans ma manière de vivre l'Iran.

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