lundi 12 octobre 2009

Iran - De Jolfa à Langarud - La nuit dans une mosquée

Dimanche 11 octobre 2009, je repars seul sur la route, quittant mes compagnons de voyage qui m'ont accompagné agréablement sur mon chemin. C'était vraiment une bonne expérience de voyager avec des personnes qui ont la même vision que moi sur leur
voyage, les mêmes projets de ne pas en avoir, et aussi la même destination sans toutefois savoir ce qu'il adviendra après. Au-delà de me sentir moins seul physiquement pour une partie du trajet, je me suis senti moins seul dans les idées, et rassuré par le fait que je ne suis pas forcément fou, inconscient, marginal, ou quoi que ce soit d'autre que j'entends si souvent de la part de personnes qui veulent simplement se rassurer de ne pas suivre cette route. Je vois maintenant que ce n'est pas une folie, c'est une pensée qui existe chez d'autres, et pas seulement des gens comme moi, ayant vécu dans la sécurité d'une nation développée et libre. Ce n'est donc pas cela, Kadri et Branko élevés dans une vie pas forcément facile dans des pays anciennement du bloc de l'est, ont une vision du monde similaire à la mienne sur bien des points, et une envie d'en découvrir d'avantage en se confrontant à la réalité. Ce n'est pas de la triche, je ne suis pas le seul. J'ai plus encore maintenant l'envie de continuer et d'avancer dans ce voyage, que je vois comme la meilleure des écoles auxquelles j'ai été jusqu'à maintenant.

Je prends un bus à un dollar pour Jolfa, ville frontalière à quelques 100km au nord. Je continue ma nuit sur les sièges poussiéreux de ce vieux Mercedes aux odeurs de gasoil. Comme souvent, les bus ne vont pas jusqu'au bout, mais déposent les passagers à une ville antérieure, et payent des savaris (taxi collectifs) pour les conduire jusqu'au village exact où ils veulent aller. Je vérifie, le chauffeur du bus paye à l'avance le savari qui conduira cinq personnes jusqu'aux environs de Jolfa. Le chauffeur du savari pose tous les passagers, qui ne payent pas la course. A la fin, il me dépose au centre et me réclame deux dollars (1,30€). Déjà, la somme est énorme, elle n'est pas normale (ici, en Iran pour ce genre de course). Mais surtout elle était déjà payée, le type, j'en suis sûr, veut m'extorquer un peu d'argent en tant que touriste. Je proteste, en élevant la voix, essayant de dire que le chauffeur a déjà payé. Soit je m'attire la sympathie des gens alentour, soit je m'embarque dans une belle merde. Finalement le chauffeur du savari abandonnera assez vite, prouvant ainsi sa malhonnêteté et sans doute craignant la honte qu'elle projetterait sur lui si les gens la découvraient.
Je me dirige vers la sortie de la ville pour commencer à faire du stop. Deux jeunes dont l'un parle un peu anglais s'arrêtent très vite, mais ils sont perdus et cherchent un restau pour manger un kebab.
Petite explication : le kebab, ce n'est pas le sandwich à la viande cuite sur la broche tournante verticale, comme on le voit en Europe. En fait, le kebab, c'est la viande, et c'est souvent des morceaux de viande enfilés sur une brochette en acier (shish) cuite genre barbecue. Accompagné de riz, c'est vraiment très bon. Donc je décide d'aller manger un bout avec eux, peu importe la route. Ils m'offrirent le repas, puis je leur demandai de me poser à la sortie de la ville, direction Khoda Afarin, opposée à celle vers laquelle ils se dirigeaient. Finalement, ils décident de m'avancer sur cette route frontalière qui se révèlera magnifique. Elle part de Jolfa, frontière avec la région de Nakhitchevan qui fait partie de l'Azerbaïdjan. Elle longe une rivière, l'Araxe qui forme la frontière nord de l'Iran. De l'autre côté se succèdent cette région de Nakhitchevan, puis l'Arménie, puis la région Azerbaïdjanaise de Karabakh occupée par l'Arménie depuis le cessez-le-feu de 1993, et enfin l'état d'Azerbaïdjan. Toute cette région est dans un état de stabilité menacée, qui nous donne un certain frisson quand on pense à toutes ces guerres essentiellement politiques qui s'y sont déroulées. La route, je le disais, est magnifique, paysage de canyons et de montagnes arides. Une trentaine de kilomètres après Jolfa, nous nous engageons sur une route perpendiculaire qui nous mènera à un canyon accessible à pied. Là, une cascade descend des flancs de la montagne, créant un coin verdoyant, entouré d'oliviers, qui ferait penser sans mentir à une représentation de l'Éden.
Un peu plus loin, mes amis de quelques heures, après avoir fait quelques photos (les iraniens adorent se faire prendre en photo avec les étrangers), me déposent dans un village, Syah-Rud. Là, je me dirige avec mon sac à dos vers la sortie direction Norduz. Une moto s'arrête à mon côté avec deux passagers. On essaie de discuter mais la compréhension est difficile, même avec les mots de turc que je connais. Toutefois, l'un d'eux descend et l'autre, ayant compris que je voulais allez vers Norduz, m'invite à grimper sur sa moto, une vieille épave peinant dans les côtes (il faut dire que mon sac n'arrange pas les choses). Le paysage est vraiment somptueux, et j'encourage les voyageurs à passer par là s'ils vont faire un tour en Iran. Vingt kilometres plus loin, un poste frontière avec l'Arménie au milieu de rien, est le point d'arrivée que mon pilote a cru que je cherchais à rejoindre. Je le remercie et il repart avec plein de gestes signifiant sans doute « bon courage ou bon voyage ». Comme je ne vais pas en Arménie, je me mets sur la route attendant d'autres voitures, qui se font très très rares. Il est plutôt tard et je commence à penser qu'il me sera impossible d'atteindre Kaleybar, une ville à plus de 200km encore. Deux voitures m'avancent sur les prochains villages. Pendant que j'attends à la sortie d'un village, un type allant dans l'autre direction s'arrête pour avoir un brin de discussion, partager une pastèque bienvenue, et m'offrir une belle grenade (le fruit) que je garderai pour plus tard.
Enfin, la nuit tombant, le froid commençant à me faire réfléchir, je vois tout de même s'arrêter une voiture qui m'emmènera. C'était une de ces vieilles Paykan qui puent le gasoil. Il y en a des millions parait-il en Iran, c'est un peu la voiture du peuple. Il y a deux personnes, apparemment amies qui conduisent. Il me semble que je leur ai bien fait comprendre que je n'avais pas d'argent à leur donner. Pourtant, 100km plus loin, lorsqu'ils me déposent au milieu de la nuit à un carrefour de campagne, ils savaient qu'à cet endroit il y avait des gardes de la police et qu'ils pourraient me réclamer de l'argent sans que je ne puisse résister. Étant dans une zone politiquement compliquée, je décidais d'accepter l'arnaque et de payer les quatre euros réclamés. Encore une fois cela peut paraître dérisoire, mais pour eux c'est une fortune (environ deux pleins d'essence), et pour moi cela représente quatre diners dans ce pays par exemple.
Tout ceci fut un mal pour un bien. En effet, je fus donc déposé au milieu de rien en pleine nuit, mais le garde-frontière que mes chauffeurs avaient appelé à la rescousse fut finalement très aimable. C'était un jeune de 24 ans, qui par chance parlait quelques rudiments d'anglais. Et surtout, il avait vraiment envie de pratiquer; il m'invita alors à partager son diner et à dormir dans la petite mosquée de campagne, sur un tapis au chaud. Dormir dans une mosquée, c'est chouette ça! Mais l'exercice sera plus difficile que je n'aurais pensé. Le peu d'anglais que Sady (le policier) pouvait maitriser devait sans grand doute être issu d'une formation en anglais axée sur son métier de garde-frontière. En effet, toutes ses questions avaient l'apparence d'un ferme interrogatoire. Il me fut difficile de voir s'il était vraiment sincère ou s'il rusait pour connaître mes intentions et me faire avouer je ne sais quoi. Je restais persuadé qu'il était simplement gentil et qu'il répétait son cours, tout en prenant mes précautions quand à ce que je racontais sur mon voyage. En effet, je devais mentir un peu, quand il me demandait où était mon argent, je lui disais que je l'avais laissé à Tabriz chez un ami. «Quel ami?» Je tentais d'être flou, de ne pas savoir l'adresse exacte. «Ouvre ton sac! Je veux savoir ce qu'il y a dedans.» Je pense à de la curiosité mais la demande ressemble à un ordre. Je réfléchis vite à ce que je devrais habilement dissimuler, les préservatifs qui tomberont d'une poche par exemple. Ouf il n'a pas vu! Je me vois mal lui expliquer ce que je fais avec cela en Iran (ils ne sont donnés, en théorie, qu'aux gens mariés!). L'ordinateur, impossible de le dissimuler, il me demande de l'allumer. Il voudra sans doute voir les photos. Heureusement il y a quelques photos de Lyon. Je lui fais croire que c'est Bordeaux où je lui ai dit habiter, ça devrait passer. Il tilte sur des photos où des femmes apparaissent sans voile. Il est envieux. Il me dit qu'il veut aller visiter la France. Même s’il est marié, je sens la frustration qu'il a de ne pas pouvoir observer d'autres femmes. Il vit dans un village, pas très loin, et je suppose qu'il n'a pas dû aller très loin dans sa vie, et rester dans cette région un peu conservatrice, qui suit les règles imposées par le gouvernement islamique. L'interdiction islamique sensée protéger les femmes des vues des hommes, et les hommes de la tentation, je le verrai tout au long de mon passage en Iran, entraine l'effet inverse. La frustration par trop de séparation hommes/femmes est le fruit inévitable des privations. C'est cela qui entraine les comportements pervers, et non le dévoilement. On peut quasiment tous avouer qu'une femme (ou un homme aussi d'ailleurs) en lingerie éveille facilement nos instincts alors que la vision de la nudité nous paraît banale. C'est le même principe, je remarque, avec le voile islamique, à l’autre extrémité de l’habillement.
Bref, on continue l'interrogatoire et je pense que je m'en sors bien. A chaque nouvel objet que je sors de mon sac, il me fait répéter le nom en anglais, puis le prononce plusieurs fois. Je suis son professeur d'anglais. J'en suis presque fier, c'est la première fois que je suis professeur de langue! Durant la soirée, des collègues à lui viennent dans la mosquée et font quelques prières mais ne sont pas dérangés par les discussions qui continuent bon train entre Sady et moi. Après leurs prières, ils se joignent à nous et Sady joue alors l'interprète, tandis que nous buvons le thé.
Vers minuit et demi, je suis bien fatigué, et je sais qu'il va me falloir lever tôt le lendemain, car la journée sera longue, j'ai des montagnes à traverser. J'essaie de précipiter la fin de la discussion. Sady, qui est de garde toute la nuit, voudrait rester à parler mais je lui fais comprendre que je m'endors. Il trouve des prétextes pour parler, faire quelques dernières photos, puis une vidéo où il se filme en train de parler en anglais et me demande de me présenter, sans doute pour jaser à ses amis plus tard. Enfin il me laisse seul dans cette petite pièce où le tapis confortable servira de support à mes rêves. Une heure du matin, je ferme les yeux; six heures, j'ouvre les yeux sous le réveil de Sady, qui veut m'arranger le départ en me trouvant une voiture si possible gratuite. Il arrive en reniflant, il s'est attrapé une sorte de grippe pendant la nuit. Il me met dans un savari, et la journée commence par une route escarpée de montagne.
Je me résigne à faire de l'autostop, j'ai essayé sur le trajet qui va suivre, mais tout le monde veut des sous, et d'ailleurs, 90% des véhicules qui font les trajets entre les villes de montagne sont des savaris, qui veulent gagner leur pain. Je suis bien étonné du prix qu'ils demandent, trois fois supérieur à ce qui est indiqué dans mon guide Lonely Planet, mais tout le monde paye ce prix-là, donc je ne me fais a priori pas avoir comme un touriste. Dans les montagnes jusqu'à Kaleybar, j'aperçois des yourtes, des bergers, de gigantesques troupeaux de moutons, des sortes de nomades du nord. La végétation commence à venir, on s'approche de la Mer Caspienne. Le chauffeur du savari m'offre de ce pain plat aux épices, dans lequel on fourre un peu de fromage de chèvre, bien fort, mais succulent. C'est un peu la base des petits déjeuners ici.
Soixante kilomètres se font en 1h30 environ, il me reste beaucoup à faire jusqu'à Langarud, où m'attend un couchsurfeur que j'avais contacté au hasard, presque seul représentant actif et nouveau dans la région autour de la ville de Rasht. Alors je décide de faire le chemin direct, sans trop m'arrêter. Je ferai de petits sauts dans plusieurs villes-carrefour de montagne, en empruntant des savari, puis je prendrai un bus à Ardabil, capitale de la région extrême-nord de l'Iran. La ville aurait mérité une halte, comme pas mal d'autres d'ailleurs, mais ce sera l'histoire de mon voyage en Iran : trop vaste et trop riche culturellement pour le tout visiter en trente jours. Après quelques 9h de bus bien mouvementées, j'arrive enfin à Langarud, petite ville de la province du Gilan, où Pouyan le couchsurfeur viendra me chercher.
La journée fut bien longue, de 6h du matin à minuit. Après seulement 4h30 de sommeil la nuit précédente dans la mosquée, je n'ai pas pu dormir dans le bus puisque continuellement assailli (avec plaisir) de questions de la part de jeunes étudiants ou écoliers désireux de pratiquer leur anglais et curieux de voir un étranger, si rare dans ce pays. Les parents de Pouyan paraissent tellement joyeux de m'accueillir. Ils ne sont pas tellement comme ceux d'Amir à Tabriz. A l'intérieur, sa mère ne porte ni tchador ni foulard, elle est vêtue normalement, je veux dire ‘‘décontracté’’, comme en Europe. Je n'en observe pas plus, bien fatigué, et j'irai rapidement me coucher dans la chambre sur un bon lit. Pouyan, par sens de l'hospitalité me donne son lit et sa chambre tandis qu'il va dormir sur le tapis dans le salon. Je refuse tout d'abord, par gêne et puis aussi parce que je commence à apprécier de dormir sur les confortables tapis persans, mais je me rends vite compte que la politesse de me recevoir au mieux attend de moi comme réponse la politesse d'accepter.

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