Pourquoi décider d'aller à Trabzon, ville un peu paumée dans le nord-est de la Turquie? En fait, je voulais obtenir le visa pour l'Iran. Officiellement, il y a l'ambassade à Ankara et les consulats d'Istanbul et d'Erzurum. Je me suis beaucoup renseigné sur des forums de voyage au préalable sur ces points purement administratifs. Il y a de tous les sons de cloche, mais ce qui revient le plus, c'est qu'en demandant dans un des trois établissements précités, on va attendre au moins dix jours (si ce n'est pas quinze ou vingt) avant d'obtenir un visa pour l'Iran. Mais ceci bien sûr après avoir été trimballé à droite à gauche pour obtenir une lettre de recommandation du consulat français ou un code de validation à la noix à demander sur un site internet qui demande 60€ et qui parfois refuse le visa en suivant, et plein d'autres histoires, toutes différentes, qui peuvent pourtant avoir eu lieu au même consulat et même guichet. En gros je me préparais à m'arracher les cheveux quand il y a quelques jours j'ai repéré, sur un des forums, un bon plan qui vient de sortir : il y aurait un consulat ‘‘caché’’ à Trabzon, on ne le trouve même pas sur internet. Il délivre les visas en un jour, sans poser de questions et sans demander de papiers loufoques, de codes douteux, etc. Il s'avèrera que j'ai bien fait de suivre cette piste.
On est vendredi 25 septembre, je suis toujours à Istanbul. Je retente ma chance sur un autre « spot » pour l'autostop, à une trentaine de kilomètres d'Istanbul, après avoir pris un petit train qui coutait la somme exorbitante de 0,75€. Je commence dix minutes puis un type qui semblait diriger un petit chantier de peinture à coté m'accoste, et me demande ce que je fais, on discute un peu, il est ingénieur et fait un boulot pas top pour pas un rond. Dans ces cas-là, je me dis que toute vérité n'est pas bonne à dire, et je me suis fait un petit scénario que j'utilise parfois avec les gens qui me prennent en autostop. En gros je raconte que je suis soit dessinateur industriel, soit serveur, des trucs que je connais en somme, afin de ne pas me faire piéger. Car si je dis que je suis ingénieur, venant d’Europe, on a peine à comprendre mon mode de voyage. Le type repart, je fais du pouce dix autres minutes, puis je le vois revenir avec une poche pleine de döner kebab. Il était parti acheter la bouffe de midi pour ses trois ouvriers de chantier et m'en avait pris un en rab. Vraiment sympa! Je m'assis donc avec eux sur l'herbe pour partager ce petit en-cas de midi, mais ne pus discuter qu'avec le chef qui était le seul à « maitriser » l'anglais. On a quand même ri, et surtout eux de mes idées loufoques d'autostop, et de voyage en Inde. Une heure plus tard, je retournai à mon activité inactive. Je n'eus pas beaucoup plus de chances ce jour-là. J'attends deux heures, je me fatigue, je m'énerve. D'autant qu'un tas de petits minibus s'arrêtent devant moi, croyant que je veux peut-être monter à bord, et cela me barre le passage très souvent, on ne me voit pas. Ces minibus s'appellent des « dolmuş », des sortes de taxis collectifs que l'on trouve dans toutes les villes, j'expliquerai un peu plus tard en quoi cela consiste.
Près de 900km me séparent de Trabzon, soit environ 14 heures de route, je n'y arriverai surement pas avant demain, c'est certain, il faudra donc que je compte sur le retour de ma bonne étoile pour trouver un endroit où dormir. Mais je regarde mon portefeuille, et je me dis que si un bus de long trajet s'arrête, je pourrais essayer de leur demander de me prendre gratis. Dieu aide ceux qui essayent, m'a-t-on souvent dit. Quelques bus à destination de Trabzon s'arrêtent (je ne pensais pas qu'autant de gens pouvaient aller dans cette petite ville!). Les autobus, ils sont toujours à l'affut du moindre client (c'en est fatiguant, et énervant car ils te bouchent la zone d'arrêt quand tu fais de l'autostop), pas besoin d'être à une gare routière pour en prendre un. Bref trois passent et me demandent de 50 à 60 TL, soit 25-30 euros. Je refuse et continue le stop, quand un autre bus, étrangement tout vide celui-là, s'arrête devant moi. Je lui demande de m'emmener mais ils veulent de l'argent, sans préciser le montant. Je sais que je n'ai que 15 TL dans mon porte-monnaie, le reste étant ailleurs (ainsi on voit que je n'ai pas un rond, et on ne me demande pas systématiquement plus cher, comme au touriste classique qui se promène avec sa montre en or et paye ses kebab le double en sortant ses liasses). Donc je montre les 15TL (8€) qu'ils acceptent sans discuter. Pour parcourir neuf-cent bornes, je trouve cela correct! De plus cela me permettra de passer la nuit au chaud dans le bus. Je grimpe et choisis une place au milieu de tous ces sièges vides tandis que le chauffeur se met les billets dans la poche. Comme je m'en doutais, le bus n'est pas en service, et fait seulement le trajet pour je ne sais quelle raison. Tant mieux, le bus est à moi, et je n'ai fait quasiment que dormir tout du long (la plupart durant la nuit qui tombe très vite ici). C'est un peu dommage car sur la route certains paysages devaient être beaux. Mais peu importe. Quelques arrêts où les chauffeurs m'offrent tout de même un çay (c'est le thé, que l'on boit partout) et un peu de nourriture. Je pense qu'ils me croient vagabond. 5H30 du matin, j'arrive enfin à Trabzon. Je finis ma nuit sur un banc de la gare des bus, puis me dirige vers le consulat. Mais c'est samedi, c'est probablement fermé, je tente ma chance tout de même. Mais ce ne sera pas une partie de plaisir! Impossible de trouver quelqu'un qui parle plus de deux mots d'anglais (yes/no)! Ce n'est pas comme en France où l'individu lambda sait plus ou moins, mais ne veut pas vraiment faire l'effort; non, ici, ils ne savent vraiment pas. Même les chefs de commerces, ou des gens en costard qui a priori paraissent connaitre la langue de Shakespeare ne sauraient même pas utiliser celle de Britney Spears. Alors on me trimbale de lieu en lieu. Je marche pendant des plombes. Les gens semblent comprendre ce que je cherche, et veulent absolument m'aider, ça au moins je peux l'apprécier. Mais en réalité ils ne comprennent pas ce que je veux vraiment, et je ne comprends pas qu'ils ne comprennent pas, ce qui me fait marcher encore plus. Pour corser le tout, le consulat n'est provisoirement (pour travaux) pas situé au centre dans un beau bâtiment que tout le monde connait, mais à trois ou quatre km à l'ouest. Bien entendu, tout le monde veut m'envoyer à celui qu'il connait, et j'ai un mal fou à leur faire comprendre qu'il y a un autre consulat. Au bout d'un moment, un grand type tout mince, la quarantaine, a une chouette idée : appeler son beau-frère qui est professeur d'anglais. Ainsi je m'expliquai avec lui par téléphone et il fit l'intermédiaire. Je pus alors me faire accompagner jusqu'au bon endroit, auquel je devrai revenir de toute façon lundi, puisque c'est fermé. En chemin, le bonhomme avait essayé de me faire comprendre, avec fierté (mais la fierté humble du gamin qui a gagné une médaille au tir à l'arc) qu'il faisait partie de la « polis ». Il me sortit à plusieurs reprises son portefeuille pour me montrer sa carte, voulant s'assurer que je comprends bien qui il est. Peut-être veut-il m'assurer qu'il y a de gentils policiers. Je sais pas, je m'imagine qu'il a dû voir des reportages sur la France où on explique que le policier est devenu de nos jours un personnage craint, qui est surtout chargé de distribuer les prunes. Ou peut-être qu'il est fan du « gendarme à Saint-Tropez », ce film étant très populaire à l'étranger. Bref, peu importe. Le garde à l'entrée de l'ambassade d'Iran nous dit donc de revenir lundi, mais nous invite à boire un çay (thé) à la terrasse à côté. Puis nous rejoint le professeur d'anglais avec qui je pus avoir enfin une vraie conversation, ça fait plaisir de se faire comprendre un peu! Celui-ci me ramena au centre, et je me préparai donc à ne pas faire grand-chose pendant deux jours. Il y avait bien ce monastère (un des plus vieux du monde de la galaxie je crois) à une trentaine de kilomètres, mais le mauvais temps et la pluie m'ont donné la flemme de bouger et rabaissé un peu le moral.

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