La nuit arrive vite ce samedi soir, je dois la passer quelque part, il fait assez frais dehors. J'ai 20TL (10€) en poche. Puis-je tenir jusqu'à mardi ou mercredi et le passage de la frontière iranienne avec ça? Je me persuade que oui. Je vais à la gare des bus, qui est plus ou moins chauffée et où il y a des bancs. Je m'apprête à m'endormir mais j'ai soif alors je vais m'acheter une bouteille d'eau dans le petit café à côté. Là, enfin, je peux communiquer avec quelqu'un! Le caissier avait vécu à Paris, et nous échangeons en français un brin de causette qui fait plaisir. Lui doit rester à veiller là toute la nuit. Je suis très fatigué et il m'invite à aller m'allonger sur un des canapés du salon de café plongé dans l'obscurité. Quelle chance, en plus, la salle était bien chauffée. J'ai donc passé une bonne nuit alors que je ne m'y attendais pas! Je suis réveillé vers 7h quand les premiers clients viennent boire le thé, j'émerge aussi avec un thé turc.
Durant la journée, je rencontre une couchsurfeuse que j'avais contactée, Aysegul,mais qui était seulement de passage à Trabzon, elle me donne deux-trois conseils, m'indique qu'il y a une ville sympa à visiter, Kars, près de la frontière arménienne, me donne l'adresse d'un hôtel qui ne prend que 15 TL (8€).
Le soir, donc, que faire? Si je prends l'hôtel, je serai forcément obligé de retirer encore un peu d'argent le lendemain, même pour pas longtemps à rester en Turquie. Mais d'un autre coté je pourrai prendre une bonne douche et j'en ai besoin. Alors je me suis posé la question : pourquoi économiser pour si peu? Ce n'est pas de l'avarice, c'est certain. Plutôt, je pense que c'est parce que je veux expérimenter les durs moments, afin de les supporter plus facilement plus tard, s'il vient à s'en présenter d'autres que je n'ai pas choisi. Oui mais voilà, ai-je vraiment besoin de me mettre autant de barrières d'un coup? Il me faut bien un peu de temps pour adapter mes réflexes au voyage. Je me démerderai bien, d'une façon ou d'une autre, quand un coup dur apparaitra sur mon chemin. Alors au diable les stupides décisions, surtout pour si peu. Et puis je ne veux pas non plus être un vagabond, seulement voyager humblement. J'ai donc pris une chambre sommaire dans cet hôtel, et même pour deux jours! Au moins j'avais un petit lit confortable et un peu d'intimité qui ne fait pas de mal, et je pouvais aussi manger à ma faim, et ça ne me coute pas un bras.
Où est cette limite entre le confort et le besoin? Doit-on toujours la longer? Mince, pourquoi me priver d'un confort minimum, alors que j'ai les moyens de me l'offrir? Et puis si mon argent part plus vite que je ne l'aurais pensé, finalement, c'est un mal pour un bien, car cela me fera approcher la connaissance de mes réels besoins plus rapidement, et un de ces besoins, sera sans doute de travailler, ou de trouver un moyen quel qu'il soit (mais honnête bien sûr) de renflouer mes poches.
Enfin arrive le lundi, et je dois me rendre au consulat iranien. Comme je l'ai expliqué précédemment, je suis là parce que j'ai trouvé cette astuce dans une communauté de voyageurs. Je m'attends donc à obtenir mon visa iranien en un jour (certains l'ont eu en une heure!).
Pour l'explication de l'utilité de cette astuce, à Paris, j'avais demandé pour le visa à l'ambassade, mais n'avais pas donné suite car il fallait rentrer sur le territoire trois mois maximum après la demande, c'est à dire 15 aout pour moi (j'ai bien fait de ne pas le prendre, puisque j'y rentrerai le 1er ou le 2 octobre). Les papiers à fournir étaient 2 photos, le passeport, 60€, un formulaire avec des questions du genre dans quel hôtel on va être, l'adresse et le numéro de l'employeur (apparemment ils ne vérifient jamais), etc. Le délai d'obtention est de 4 semaines. A Istanbul ou Ankara, c'est la même affaire, en pire, puisque j'ai lu un tas d'histoires de gens qui ont bien galéré : en plus des papiers précédents, les ambassades demandent parfois une lettre de recommandation du consulat de France, qui ne fait pas de lettre de ce genre mais qui peut faire une lettre d'attestation ‘‘qu'ils ne font pas de lettre de recommandation’’, et qui marche une fois sur deux de retour à l'ambassade d'Iran. Parfois ils demandent un code à la con, que l'on doit demander auprès d'un service à la con sur internet qui demande 60€ (en plus de ceux donnés pour le visa) et qui ne donnent parfois jamais le code (un tas de gens se sont arraché les cheveux là-dessus. Puis il y a 15 jours, quelqu'un est arrivé sur le forum communautaire avec cette astuce en or : un consulat qui n'apparait nulle part officiellement, est situé à Trabzon (on se demande bien pourquoi).
Voilà donc : 11h, je me présente, on me donne un formulaire à remplir, et l'adresse d'une banque pour le versement des 60€, puis on me demande de revenir à 15h. Je passe à la banque, dix minutes. 15h, je donne le reçu de banque, mon passeport, le formulaire dans lequel je n'ai pas tout rempli (genre la question sur l'hôtel, à laquelle on vous causerait des problèmes ailleurs), j'attends 20 minutes dans une salle de réunion aux meubles raffinés et confortables. Le vice-consul revient avec mon passeport affublé de mon visa pour 30 jours, un sourire, et un « très agréable séjour dans notre pays ». C'est tout! Presque trop facile, on se demande où est le piège.
Je trainais la fin de la journée dans Trabzon, me faisant accoster de temps en temps pour échanger les trois seuls mots que les gens connaissent en anglais. On se comprend à peu près pendant une minute, quand je peux caler la dizaine de mots utiles que je sais en turc, et après c'est mort, alors on se quitte avec un sourire et le plaisir d'un échange succinct.
Un de ces types, me voyant passer, se précipite au-devant de moi. On pourrait avoir peur au premier abord dans ces situations. Pourtant il voulait juste discuter, pratiquer un peu avec un étranger. Mais toujours, le problème de la langue. Or, lui il en savait un peu plus, à savoir qu'il pouvait poser des questions. Et ces questions, il fallait en deviner le sens par rapport à son visage ou à ses gestes. Voici sans mentir les paroles échangées :
« LUI: Hello! Where do you come?
MOI: I come from France.
LUI: Ah, and where do you come?
MOI: I was in this hotel.
LUI: What is this?
MOI: my name is Xavier, you?
LUI: I am Mustafa. Where do you come?
MOI: I am going to Kars (Karsa gidiyorum, je rajoute en turc pour qu'il comprenne).
LUI: I am kuaför (coiffeur en turc).
MOI: I am garson (garçon, soit serveur en turc, je n’ai pas envie d'expliquer mon vrai métier!). Well I am going now, nice to meet you!
LUI: Nastou Mitiou.
Voilà en quoi consistent à peu près les discutions ici!
A propos du fait que les turcs vous accostent dans la rue, le comportement que l'on a premièrement, par l'habitude, c'est la peur, et donc le repli sur soi-même. C'est assez typique de nos sociétés de l'ouest. Chez nous, quand quelqu'un nous demande un renseignement, la première attitude est la méfiance, le repli, on songe à ses défenses. Et on stresse, on oublie le simple plaisir de l'échange spontané avec un inconnu. Depuis que je voyage, j'ai vu les réactions des gens en France, Allemagne, Italie, qui étaient tout d'abord effrayés lorsque ce barbu venait leur demander un renseignement ou un tour en voiture. Puis plus je vais vers l'est, ex-Yougoslavie, Grèce, Turquie, et moins les gens sont méfiants. Au contraire, ils réagissent du tac o tac, comme s'ils t'avaient vu venir de loin, et vont se décarcasser pour t'aider du mieux possible, même s'ils ne parlent pas bien l'anglais, ou pas du tout.
Et quand c'est un commerçant qui vous hèle pour vous vendre quelque chose, alors au lieu de s'esquiver, et de cultiver ainsi le sentiment d'insécurité et de gêne, mon conseil est de s'ouvrir complètement, et de répondre comme à un ami : il est par exemple très facile de répondre par une plaisanterie, qui est toujours accueillie avec un sourire et sans insistance. Et on est content, fini le stress... A méditer.
Mon visa en poche, je pus enfin repartir et me diriger vers l'Iran. Mais suivant les conseils de la fille rencontrée la veille, j'avais contacté un couchsurfeur à Kars, qui m'a répondu rapidement. Ainsi, je décidai de faire une petite escale dans cette ville près de la frontière arménienne. Je partirai donc le lendemain, mardi, sur la route qui longe la mer noire en direction de la Géorgie, puis traverserai les montagnes côtières sur près de 200km pour me diriger vers Kars, au milieu d'un grand plateau d'altitude. Google me donne un trajet de 6h. Je compte 8h car les routes sont parfois pourries, puis 10h avec les temps d'attente. Il s'avèrera que j'ai voyagé pendant 12h!

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