Neuf heures du matin, je sors de l'hôtel, marche un quart d'heure et me retrouve à la sortie de la ville de Trabzon. Une route assez longue m'attend, et il ne fait pas très beau. Au bout de dix minutes, un type m'emmène dans un vieux break Honda qui ne passerait pas le contrôle technique en Tchétchénie. Comme tout le monde jusqu'à l'arrivée à Kars le soir, il ne parle pas un mot d'anglais. La route se fait sans grandes discutions donc. Je crois qu'il aurait espéré pouvoir parler pour ne pas s'endormir car il avait l'air fatigué et avait fait dix heures de route jusque-là (je commence à comprendre certains trucs en turc maintenant, donc parfois je sais de quoi les types me parlent). Pendant près de deux heures, nous longeons la mer noire, sur la côte nord de la Turquie. Cette route qui conduit en Géorgie ne s'éloigne que rarement à plus de dix mètres de la mer et se trouve coincée entre cette dernière et des montagnes qui se font de plus en plus abruptes. La pluie commence à tomber au bout de dix minutes de trajet et ne s'arrêtera pas jusqu'à Hopa, la ville où je serai lâché pour bifurquer à travers les montagnes. La mer noire, c'est bizarre, je l'imaginais comme une sorte de lac. Pourtant cette mer est presque aussi grande que le territoire français. Je l'imaginais aussi polluée, sans doute à cause de son nom et de la réputation qu'elle a de gros passage maritime pour les tankers transportant le pétrole du Caucase et de la Caspienne. En fait, c'est une mer comme les autres, finalement!
À Hopa, il pleuvait des cordes, mais alors des cordes du genre de celles du Titanic. Je commence à lever le pouce, mais je finis vite trempé. Je sens que le passage des montagnes va être difficile. Je me dirige alors vers le terminal des bus. Pas de bus pour Kars avant demain matin. Seulement un dolmuş pour Artvin, à 80km (sur 200km de montagne). Je tente le coup et prends ce dolmuş.
Peut-être qu'il faut que j'explique ce que c'est maintenant. Les dolmuş, il y en a partout en Turquie, dans les villes, ou entre les petites villes. A Istanbul, et à l'ouest, il y en avait pas mal, mais plus à l'est, les villes que j'ai traversées en sont envahies! Ce sont donc des minibus dans lesquels on rentre de 10 à 20 personnes. En gros c'est une sorte de taxi collectif qui fait un trajet toute la journée, en prenant les gens sur le passage. Ils klaxonnent à tour de bras pour demander aux passants s'ils veulent monter, et c'est une véritable cacophonie. On les paye environ 0,50€. Parfois, si on est à l'arrière, on fait passer la monnaie par toutes les mains du bus, et elle revient par le même moyen. Ça me fait beaucoup penser aux peseros mexicains, en plus petit, et peut-être un peu moins dangereux (quoique!).
Donc je grimpe dans l'un d'eux qui se rend à Artvin. On emprunte une route qui vient d'être démolie à plusieurs endroits par des coulées de boue ou des torrents créés par les pluies diluviennes. Parfois le dolmuş doit passer au travers d'une rivière qui traverse la route, au risque de se faire emporter. Mais il y va, sans peur, ce n’est tout de même pas une flaque d'eau qui va lui faire peur, au chauffeur. La pluie ne s'arrête jamais, je commence à me poser des questions sur la suite. Arrivés à Artvin, il faut aller vers la prochaine ville, Ardahan. Mais il n'y a qu'un dolmuş qui part pour Şavşat, une ville à mi-chemin. Ces villes sont étranges, elles semblent avoir poussé comme des champignons cubiques à fenêtres, sur les flancs abrupts des montagnes. Je me demande bien ce que les gens peuvent y faire. C'est au milieu de nulle-part.
A Şavşat, la nuit commence à tomber, le chauffeur du dolmuş me fait comprendre qu'il faudra que je passe la nuit ici. Je regarde autour de moi, et je me dis merde, je suis fait. Nous sommes à 1500m d'altitude, il ne doit pas faire plus de 3 degrés et je me les caille sévèrement, avec seulement un t-shirt, une chemise et un sweater. Hors de question de dormir dehors dans mon duvet, même à l'abri dans un des nombreux immeubles en construction. Je vois un hôtel au-dessus. C'est aussi la route d'Ardahan. Je vais voir un peu plus loin, pas une voiture ne passe, la ville est morte, tout le monde doit être chez soi. Je tiens mon panneau « Ardahan » à la main, un vieux morceau de carton trempé, et je me résigne : « mon vieux, la route s'arrête ici! ». Je suis prêt à retourner vers l'hôtel, face au fait accompli de l'échec de cette journée. Quand un type s'arrête, alors que je n'avais même pas levé le pouce. Sans doute mon gros sac à dos a attiré sa curiosité. Je lui dis que je voulais aller à Kars. Il y va justement. Je n'y crois pas! Gros coup de bol qui me fera arriver deux heures plus tard à bon port, au bout d'une aventure de 12 heures, pile poil.
On commence donc à quitter la ville sur une route qui monte, et on ne tarde pas à apercevoir un peu de neige sur les bas-côtés, puis les versants montagneux et les sapins couverts d'une couche de 10cm environ. Le compteur de la voiture affichera une température de zéro degrés sur tout le trajet, tandis qu'à l'intérieur le type a mis le chauffage à fond, je transpire presque! On passe un col, les roues patinent un peu, puis ça redescend et nous traversons ensuite un grand plateau à une altitude de 2000m, pendant une bonne heure et demie. Le type roule comme un fou, sur une route défoncée, peut-être glacée, ne cillant pas au passage de nids de poule gros comme un cul d'éléphant. Je commence à avoir un peu peur de sa conduite, mais un rapide coup d'œil sur l'horizon obscur, pas une lumière sur des kilomètres, puis sur la température oscillant entre 0 et 3 degrés, me convainquent de me garder de signifier ma peur. En effet, j'ai autrement plus peur de me retrouver seul au milieu de rien par une nuit glaciale dans la neige, sur une route où les rares véhicules refont le rallye de Suède!
Nous arriverons finalement à bon port, et le couchsurfeur que j'avais contacté viendra me chercher pour m'emmener dans sa maison chauffée de Kars. Ouf, on est bien dans un canapé, après une bonne douche et un bon repas!

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