Un peu déconcerté par le mauvais score de la veille, je me prépare à passer une autre mauvaise journée sur la route pour les 180 derniers kilomètres. Ce fut finalement beaucoup plus joyeux et rapide! Un couple de hollandais m’avance pour la plus grande partie du chemin. Très sympathiques, ils m’ont invité à boire un verre et à nous promener à Iraklion, une ville au milieu du trajet. C’étaient des vendeurs de fleurs à Amsterdam (of course!), et après avoir parcouru le marché de la ville, je sais maintenant tout sur le marché actuel du cactus et la conjoncture des fleuristes! Plus loin, je serai lâché dans une petite ville balnéaire où l’on m’avait conseillé de ne pas trop m’attarder. Et pour cause, à Malia (Μάλια), je me suis retrouvé en Angleterre... pire, à Chamonix! Des pubs anglais à chaque coin de rue, des anglais et anglaises se promenant saouls en sortant de supermarchés aux allées remplies de bouteilles de gin ou Johnny Walker. Malia, c’est un peu le Cancun des anglais.
Je m’enfuis vite (non pas que je n’aime pas les anglais, mais plutôt cette ambiance si peu respectueuse du lieu) et un pakistanais, réfugié politique, vendant de la maroquinerie sur le marché d’Aghios Nikolaos, m’y emmène. Il se réjouit de savoir que je n’étais pas un de ces touristes dépravés mais me demanda tout de même si je ne transportais pas de produits illicites. Ce n’était bien sûr pas le cas. Il se demandait aussi pourquoi je n’étais pas marié, et je voyageais ainsi au lieu de trouver épouse et engendrer nombreuse progéniture. Grande question à laquelle je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Il va falloir que je m’en fabrique une, car ce genre de question risque de se multiplier sur mon chemin. J’arrive à ce petit port d’Aghios Nikolaos (Saint-Nicolas) et me dirige tout de suite vers les pontons. Que faire maintenant, comment bateau-stopper?
Au début, faire de l’autostop en levant le pouce fut plutôt aisé. Quand il a fallu commencer à demander dans les stations-service, je me souviens que la première fois fut difficile pour moi. Non pas d’obtenir une réponse positive, qui vient plus vite qu’on ne le croit, mais bien avant cela, d’oser demander. Cette peur du ridicule, ou peur du refus, ou peur de déranger, ou peur de ne pas savoir quoi dire. Et très rapidement, je me rendais compte que cela n’avait rien de sorcier, et même cela procurait beaucoup de plaisir d’être en contact avec ces inconnus. Ridicule? Et alors, le jugement de cette personne n’influencera pas ma vie. Refus? Peu importe, une autre personne dira oui, et le voyage sera plus agréable avec celle-ci. Déranger? On se rend compte que les gens ouverts ne sont jamais dérangés qu’on leur parle, alors que les effrayés, ceux qui vivent une insécurité dont on les a persuadé, sont dérangés par notre «agression». Finalement un choix se fait automatiquement. Ne pas savoir quoi dire? En réalité, on a souvent le réflexe de planifier ce que l’on va dire et répondre, on calcule à l’avance la conversation. Mais dès le premier mot prononcé, la réponse sera inattendue, et la conversation prendra une tournure imprévue à laquelle il faudra s’adapter. C’est surtout cela le plus difficile, le sentiment d’échec quand la conversation n’est pas celle que l’on a souhaitée. On s’aperçoit alors très vite qu’il faut essayer au maximum d’arriver sans rien dans la tête, juste, laisser venir les mots, et dans ce cas la conversation sera maîtrisée. Je suis encore en train de travailler cela.
Pour en revenir au bateau-stop, les mêmes craintes reviennent. Que dire? Que demander? Finalement je trouvai par chance un sujet pour entamer la conversation : un pavillon dont j’ignorais le pays. On connait le drapeau du Royaume-Uni (UK). Celui d’Australie est compose de l’UK en coin et d’étoiles sur un fond bleu, comme pour d’autres pays du Commonwealth. Des personnes se trouvaient à bord d?un bateau dont le pavillon était compose du drapeau UK en coin et d’un fond rouge. Cela faisait plusieurs fois que je le remarquais alors je saisis l’occasion pour m’informer. Ils trouvèrent la question au premier abord un peu ridicule : «Vous ne connaissez pas le drapeau anglais??». Comme je disais, on peut se sentir moins ridicule quand on a au moins demandé. J’expliquai alors que je ne connaissais pas la signification du fond rouge, et ils m’éclairèrent: ce drapeau indique que le navire est privé, alors que le drapeau UK classique est arboré par un bâtiment d’état (Royal Navy ou gouvernement). Bref s’ensuit une discussion dans laquelle je pus faire part de mes projets. Ces personnes, très aimables, me présentèrent d’autres marins étant restés à quai tout l’été, et susceptibles d’avoir de meilleures infos, un peu les concierges de la marina en somme. De fil en aiguille, j’appris que deux voiliers se préparaient à quitter le port pour la Turquie. Il faudrait que je revienne de temps en temps sur les pontons. Le lendemain, dimanche, un couple allant dans l’autre direction m’invite à un barbecue où se regroupent les marins à quai. Mais je n’eus pas plus de contacts utiles. Néanmoins, j’ai passé un bon moment et écouté quelques histoires intéressantes sur la mer.
Finalement, quatre jours à arpenter les pontons n’auront rien donné, les gens allant dans ma direction étant au complet sur leur bateau n’ayant pas pu m’avancer. J’en retiens tout de même une bonne première expérience et de bons conseils pour plus tard. Je ne voulais pas m’attarder trop longtemps et décidai de me rendre à Sitia, ville au coin nord-est de Crète, pour demander à quelques bateau de plus, et au pire prendre le Ferry.
Durant ces jours passés à Aghios Nikolaos, je fus hébergé par Elena de Couchsurfing, une dame de 43 ans, lesbienne, élevant seule son enfant. Je mentionne ces informations car nous avons eu de très intéressantes discutions sur les difficultés qu’elle endurait du fait du conservatisme omniprésent en Grèce. Elle habite dans un petit village où l’intégration dans ces conditions n’est pas très aisée, mais dit-elle, ce n’est pas très différent dans des villes plus grande du pays. Personne ne comprend (ou ne veut comprendre) ses choix, car la «normalité», instituée par la religion et encouragée par l’état non laïc (et quand bien même), serait d’avoir mari, famille et maison en banlieue. Elle me dépeint aussi sa vision sur les crétois et leurs mœurs. Les hommes s’amuseraient durant leur jeunesse avec les touristes anglaises, puis se marieraient à de «pures crétoises», feraient des enfants, construiraient une maison sur les hauteurs de l’ile, et posséderaient une voiture au plus gros moteur possible. Et ils continueraient en presque-cachette à fréquenter les étrangères en «summer break», alimentant le non avoué tourisme sexuel de l’ile. Drôle de normalité... c’est un cliché, mais qui ne m’étonne pas trop, ce qui n’enlève rien à la chaleur de l’accueil de ces personnes qui augmente quand on s’éloigne des zones touristiques. Nous discutons aussi des années difficiles de la dictature et des programmes scolaires brutaux de l’époque, elle qui est aujourd’hui institutrice. Encore de nos jours, elle a du mal à enseigner aux enfants comment faire ses propres choix, être actif dans l’évolution de la société, tandis que ses collègues éduquent plutôt l’utilité du «droit chemin», bien sûr aux cotes de Dieu et de ses amis.
Pour finir avec cette partie de l’ile, je rajouterai qu’il n’y a pas qu’en Provence que l’on trouve une grosse proportion de retraités anglais vivant dans des maisons retapées. Ça court aussi les villages en Crète! Ils doivent aimer huile d’olive.
Elena m’a aussi emmené visiter quelques sublimes coins perdus, des villages sur les hauteurs où seules quatre ou cinq maisons subsistent, de vieux paysans assis sur leur petite terrasse à siroter leur fiole de raki au soleil. Des oliviers envahissant les flancs des montagnes et les abords des routes départementales, c’est à dire de vieux chemins caillouteux et infernaux. Il est étrange de voir parfois des chiens attachés sur les bords de ces chemins, seuls au milieu de nulle-part avec pour seul refuge un gros carton ou un vieux bidon rouillé. Ils aboient férocement à notre passage et ils ont l’air (ils ont de quoi) en colère.
Avant de partir le mercredi 9 septembre, croyant dur comme fer être le jeudi (je commence à être perdu dans les jours!), un petit détour baignade sur une plage de galets paradisiaque prés d’une ile apparemment riche en histoire (Spinalonga), surnommée la grande courgette, qu’il faudra visiter lors d’un retour dans le coin.

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