samedi 8 août 2009

Serbie - Guča/Гуча - Le festival de la trompette

Le festival de Guča (prononcer ‘‘Goutcha’’), un très grand moment! C'est en Serbie, que l'on prononce ‘‘Seurbia’’ (en une seule syllabe si possible!) d'une voix grave et en levant trois doigts en l'air. Bon on n'est pas obligé, c'est la manière nationaliste de le faire.
Un festival de trompette vieux de 49 ans, où des groupes (rappelant parfois des bandas du sud-ouest) de roms ou de serbes soufflent dans leurs cors, haut-bois et trompettes toute la journée dans les rues du village.
Un village de 2000 habitants en effervescence durant cinq jours, accueillant au plus fort (vendredi et samedi) près de 300 000 spectateurs et fêtards, pour la majorité serbes, mais peu a peu s'ouvrant aux étrangers d'Europe venant savourer cette musique jusqu'à en avoir les oreilles sifflantes.
La musique, c'est du style balkanique, beaucoup de trompette, et des rythmes qui n'en sont pas, des solos fous et un enthousiasme phénoménal et déjanté. Des danses folkloriques qui perdurent, des jeunes, des vieux, tous ensembles, des serbes, des européens se donnant la main pour tournoyer pendant cinq jours presque sans repos, dans une même fête délurée. Les films de Kusturica ne mentent pas, il y a une sorte de folie bien spécifique transportée par cette musique!

Voila l'histoire.
Le mercredi, je commence a faire du stop a Belgrade. Je suis accompagné de deux mexicaines rencontrées la veille. Elles font un tour d'Europe en quelques semaines, l'une d'elles est folle de musique balkanique, et leur étape finale est le festival de Guča. Désirant faire du stop pour économiser le prix du billet de bus, mais aussi pour avoir cette expérience en Europe, car au Mexique cela ne se fait pas si facilement, je leur avais proposé de se joindre à moi pour ce trajet. Un peu de compagnie a été très agréable, et ne nous a pas fait attendre plus longtemps. On était trois, ce qui a priori rend les choses plus difficiles. Mais on a fait le trajet en 4h30, autant que par le bus, en trois voitures. On n'a pas attendu plus d'une heure à chaque fois. On est rentrés à trois plus mon sac à dos, à l'arrière d'une de ces petites Yugo, vieux pot de yaourt yougoslave, parfois effrayés par la conduite étrange de ces serbes qui n'hésitent pas a doubler sans visibilité. (Il s'avèrera que c'est une manière de conduire dans tous les pays que j'ai traversés ensuite jusqu'en Grèce!).
A la fin, on grimpe pour les derniers 20km de montagne dans un fourgon rempli de deux français, un serbe et quatre grecs. On est hélés par un habitant à l'arrivée qui nous propose son jardin avec une douche et des WC. Les deux français disent OK, les grecs ont trouvé un coin tranquille, à l'ombre, où ils n'auront rien a payer. On les suit avec les deux mexicaines, et ça tombe bien, ils ont une tente en plus à nous prêter! Ça commence bien.
On va ensuite en ville, et la fête commence. On prend des bières (moins d'un euro le litre, c'est abordable!) et la première personne que l'on rencontre est un serbe du village. Passionné de la musique balkanique, Lucía (une des mexicaines) et lui entament une grosse discussion avec toutes les explications. Il nous propose ensuite de faire le tour de la ville, de nous faire visiter. Nous passons une heure à tout apprendre du coin, comment et pourquoi ces gens font cela, qui sont les différents types de personnes, les serbes, spectateurs, agitateurs (au bon sens du terme), les roms, jouant, ou mendiant, quels sont les types de trompettes et de morceaux, que représentent les monuments du village, qu'il y a vingt ans, quand les bombes tombaient sur le village, les groupes continuaient à jouer (d'où l'hôpital qui semble bien grand pour un village de cette taille), il connait tout le monde et s'arrête tous les dix mètres pour saluer quelqu'un, il nous offre des trompettes en plastique qu'il prend à un marchant ambulant qui ne bronche pas, et des CD de musique balkanique. Nous nous sommes peu à peu aperçus que cette personne est l'un des principaux organisateurs du festival, et que nous avons vraiment de la chance d'avoir eu ce tour de village magique, et toutes ces explications que nous comprendrons mieux par la suite.
Les tziganes dansent avec toi, ils mendient ensuite, tu t'aperçois vite que ce n'est qu'une habitude qu'on leur enseigne dès le plus jeune âge. Les petits de 4 ans ont la main tendue tout le temps, mais ne savent pas ce qu'ils font, ils dansent si'l y a de la musique, ils jouent et rient... puis se remettent a mendier. Et ce geste restera comme une séquelle jusqu'à leurs plus vieux jours.
Le deuxième jour, j'assiste pendant une heure entière à un spectacle impressionnant, humainement et culturellement. Je ne sais pas si les passants étrangers qui prennent une photo puis s'en vont dans une autre rue ont pigé qu'il y avait plus que le folklore apparent. Si on reste observer un de ces groupes un moment, un de ceux qui vivent cela en passion, on comprend un peu mieux le type de relation qu'il y a entre les différents protagonistes du festival. Les joueurs sont souvent des roms qui ont la trompette pour passion, et qui viennent à ce festival pour vivre. Ils demandent des sous. Mais ceux qui le vivent vraiment, ceux qui veulent être les meilleurs, demandent des sous mais ne les veulent pas en même temps. Un Serbe, une liasse de billets énorme à la main, les lance, les fait jouer, joue avec eux. Il sélectionne le trompettiste qui lui plait et demande un solo, une fausse note et il l'envoie presque violemment balader, les joueurs se mettent a genoux. Les billets ne tombent pas, ou parfois un tout petit dans une trompette, si le mérite est vraiment là. Une heure, à souffler à s'en décoller les joues, les trompettistes et autres souffleurs de cuivres bougent et s'évertuent à donner le meilleur d'eux-mêmes, à une personne qui semble ingrate, sous un soleil de plomb. Mais finalement on comprend que ces personnes, tous ensemble, font le spectacle; le spectacle et la musique n'existent pas si cette parade ingrate n'a pas lieu, et finalement les billets tombent dans les cornes alors que les joueurs donnent leur dernier souffle, avant d'aller se reposer quelques instant pour mieux recommencer... jusqu'à quatre heures du matin! Il y a encore quelques années, il parait que ça ne s'arrêtait jamais. Mais depuis quelques temps, nos oreilles subissent une pause de 4h a 7h du matin! Ça résonne, la ville résonne, c'est une nuée de sons stridents qui parviennent à nos oreilles sans cesse, et même les collines agissent comme une corne de trompette pour renvoyer l'écho sur tous les versant entourant le village. Pas de répit mais un plaisir de joie et d'ivresse.
Certains serbes sont très ouverts, mais un certain nationalisme reste bien imprégné. La proximité temporelle de la guerre y fait. Les propos des parents aussi. Pas mal sans doute la propagande télévisuelle. Les serbes ont besoin de visa pour entrer dans les pays de l'union européenne, enfin, pour sortir du leur, surtout. Ils doivent le payer, et pour eux ça fait cher. Nous on a la chance de pouvoir aller partout gratis en Europe. Ceci explique peut-être le fait que beaucoup de serbes croient que les pays environnants, et surtout les gens de ces pays leur veulent du mal, et que les autres pays développés sont des exemples à suivre. Il y a un amalgame entre pays (État) et population (êtres humains, Nation) que l'on fait d'ailleurs souvent même chez nous.
Au festival, j'avais mon chapeau rose, parce que je trouvais ça rigolo, comme depuis le début de mon voyage, et puis ça servait à des copains ou des gens que j'avais rencontrés, pour me retrouver plus facilement. Ça servait même à des gens de retrouver d'autres gens, ils devaient se retrouver autour du mec au chapeau rose et venaient m'en remercier après! J'étais un peu devenu le ‘‘meeting point’’ ambulant du festival. Souvent avec une bonne rasade de Rakia, qui est en fait la gnôle internationale du pays, on en fait des chansons et on en boit un litre pour 3,5 euros! Autant dire que ca part vite. Du coup, vers la fin de la nuit, il reste pas mal de bonshommes imbibés, serbes et nationalistes. Le second ‘‘effet Kiskool’’ du chapeau rose est que certains croient que je suis gay. Je ne le suis pas, mais je me fous de savoir que certains le pensent ou non. Sauf qu'en Serbie, être gay est populairement passible de mort dans certains coin reculés, de violences gratuites par certains mecs trop saouls. Je compris assez vite cela quand je me fis bousculer par un groupe de nationalistes de 18-20 ans. Je rangeai mon chapeau dans ma poche, et en ultime test pour voir si je peux être épargné, ils me demandent de faire le signe de la croix, en serbe, puisque leur maigre éducation ne leur permet pas de me parler une autre langue. Par chance, j'avais rencontré un autre serbe dans la soirée qui m'avait expliqué qu'un catholique, par réflexe, fait un signe de croix "haut-bas-gauche-droite" mais qu'un serbe orthodoxe le fait "haut-bas-droite-gauche", avec les trois premiers doigts de la main serrés s'il vous plait. Je m'exécute devant ces loups, récitant ma leçon gestuelle, d'un air triomphant pour en jeter un peu plus. Ils sont étonnés et cessent de me perturber, mais continuent à singer des sons serbes sans articulation. L'un d'eux, a priori un peu plus éduqué, me fait passer de l'autre côté de la rue et nous discutons en anglais. Il est très avide de savoir d'où je viens, comment c'est chez moi, il attend l'année prochaine, quand les serbes auront enfin le droit d'aller en Europe sans visa et contrôles compliqués, pour voir et visiter. Ce jeune, Igor, est profondément nationaliste, mais il ne sait pas vraiment pourquoi, j'ai essayé habilement de tester ses tolérances et haines envers d'autres ethnies et il en est sorti que toutes ses haines ne sont le fruit que de son éducation, et des phrases toutes faites qu'on lui a enfoncées dans le crâne. Comme nous tous peut-être finalement.

Certains soirs, de petits concerts avaient lieu, c'était un plaisir de voir que locaux, serbes en visites, et étrangers se mêlaient tous dans les danses folkloriques. Seuls les étrangers comme moi peinent avec les pas difficiles de cette danse, mais qu'à cela ne tienne, une dame qui devait avoir la dans les quatre-vingts années, vêtue du costume traditionnel qu'elle doit aussi porter le dimanche, me serre bien fort la main et m'entraine dans la ronde. Elle me dira même merci (‘‘Hvala’’ en Serbe) à la fin de la chanson. Incroyable, je suis séduit! Ces gens ont une joie dans la fête qu'on ne retrouve pas tant dans nos festivals européens.
Deux gros concert, sur le stade du village, aussi grand que celui de foot d'une ville de D2, mettant en scène des maitres de la musique balkanique, Boban Marković et Goran Bregović, ont eu lieu vendredi et samedi, dans une liesse populaire incroyable. Nous avons confectionné de la Rakia-melon, c'est-à-dire du jus de pastèque à la Rakia et l'avons partagé avec les serbes dans la plus grande joie. Un soir, je suis resté éveillé toute la nuit afin d'assister le samedi matin au clou du festival : A 7h du matin, trois gros coups de canon retentissent, et trois des meilleures fanfares commencent à jouer et arrivent depuis trois rues jusqu'à se rejoindre sur la place centrale triangulaire surmontée d'une statue en bronze représentant un joueur de trompette. Dans une cacophonie extraordinaire ces 3 fanfares s'affrontent tout en jouant ensemble, pour relancer le week-end et réveiller la ville. Magique.
Après cela j'allai me reposer sur la colline, en parlant avec un français (Duncan si je me souviens bien)et un Iranien rencontrés sur la place centrale au matin. Nous sommes hélés par un vieux serbe qui nous demande de le suivre. Il nous installe dans ce qu'il appelle son "hôtel". En fait d'hôtel, c'est une trompette géante qu'il a fabriquée lui-même, dans laquelle il loge des festivaliers pour un prix modique. La couche est très confortable, faite de mousses à la Galynet (certains comprendront) et de paille. Il nous dit, en nous mimant les gestes, de faire semblant de se réveiller, ce que nous faisons, Duncan et moi, sous l'objectif d'une camera de télévision qui vient de je ne sais où. Il nous voulait pour un reportage! Marrant. Ensuite, la télé part. Le vieux serbe m'invite à m'asseoir à ses côtés. Durant une heure, il me parle, j'acquiesce le plus souvent car je ne comprends rien. Mais il me parle, il me montre des vieux journaux où il apparait en photo devant sa fierté, sa trompette-hôtel. Il me lit certains articles, même des articles de faits-divers. Un moment magique encore!
Avec d'autres personnes, quelques français (il y en a tellement comme dans tous les festivals européens!), bulgares, polonais, allemands, danois, slovaques, et plein plein de serbes, ce festival a été merveilleux. Je n'ai pas tout dit, et je pourrais encore écrire des heures, mais il faut que je sélectionne un peu. Beaucoup de moments sont restés bien gravés dans ma mémoire comme le début de l'apprentissage d'une nouvelle culture, qui sera suivi par d'autres et d'autres. Et je vous raconterai cela quand nous nous verrons. Car tout ne rentre pas et ne rentrera jamais aussi bien dans des écrits que dans ma mémoire.

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