samedi 5 juin 2010

Rameswaram, le pont vers le Sri Lanka

Encore une cinquantaine de kilomètres me font échouer sur l’île de Pamban, ou Rameswaram, grand temple de pèlerinage hindou.
Pour l’histoire, c’est ici que Hanuman (un type bizarre avec une tête de singe), a secouru Sita (une nunuche du nord de l’Inde), la femme de Rama (un type tout bleu comme le génie de la lampe mais avec quatre bras), qui avait été enlevée par Ravana (un Sri Lankais louche avec une bonne tripotée de têtes). Mais bon l’histoire vous sera mieux contée dans les bouquins spécialisés de l’hindouisme.

Sur la route, un musulman m’invitera à boire le thé chez lui, et à remplir ma gourde, un chrétien à venir déjeuner avec sa famille à midi, enfin, la bonne vieille routine qui vous offre tant de bonheur, et vous permet d’en être un. Moi, parfois, je ne sais pas trop quoi donner en guise de ma gratitude, alors je porte mon sourire bien large, mes yeux reconnaissants et curieux bien ouverts distillent un peu plus de lumière dans la vie, chamboulée pour un instant, de ces personnes qui ont su s’offrir l’occasion d’une aventure humaine.
Ah, il est bien certain que ce n’est pas en nous faisant croire depuis la naissance qu’il faut faire attention aux voisins, et que tout le monde est un danger potentiel, et que le principe de précaution nous évitera tous les torts, que nous nous entrainons à saisir la bonne occasion qui nous détournera de la routine. Le plus grand tort est de prendre toutes les précautions. Petit à petit j’apprends de toutes ces personnes qui me tendent la main et leur cœur, j’apprends à saisir l’occasion moi-même.

Ah, cette photo, je suis obligé de la mettre! Un type me double en moto, sur une route au milieu de nulle-part. Il s'arrete plus loin puis descend, remonte ses manches, et commence à faire des pompes au milieu de la chaussée! Je les aimes ces indiens!


Les pèlerins du temple de la veille m’avaient écrit un mot en tamoul sur mon petit carnet que je devais montrer au gérant d’une maison d’accueil au confort sommaire mais suffisant à Rameswaram. Ils m’avaient dit qu’ainsi je serai accueilli avec grand plaisir par cette personne aimable, que le prix pour rester une nuit n’excèderait pas les 20 roupies. Le lieu est en effet bien simple : une grande salle où tout le monde dort à même le sol (sur des petites paillasses, ou des couvertures), un puis central pour prendre de l’eau et se laver (les hommes gardent leur caleçon, les femmes leur sari entier), des toilettes où l’on ne resterait pas à lire une seule page de sa BD préférée... Mais cela m’est suffisant. Car c’est calme, et c’est ce dont j’avais besoin un peu. Cependant le patron grognon m’accueillit avec une moue désagréable, et plus tard me signifia que je ne pouvais pas rester plus d’une nuit, une histoire d’arrêté municipal apparemment. Puis il me demande 50 roupies. Bref, rien de ce à quoi je m’attendais après les éloges de mes précédentes rencontres. Le lendemain, je pars alors dès le matin à la recherche d’un endroit où rester plus tranquillement. Les petits hôtels me disent tous la même chose : comme je suis étranger, je ne peux pas rester plus d’une nuit (à un tarif exorbitant bien sûr), sauf si je vais dans un hôtel de luxe. En gros, c’est à cause des immigrants clandestins du Sri Lanka ils me disent. C’est sûr que j’ai une tête de réfugié Sri Lankais!
Je vais alors un peu plus loin, m’éloigne de la ville, direction là où il n’y a rien, une langue de terre qui se dirige vers le Sri Lanka et plonge dans la mer. A près de 5km de la ville, je trouve mon bonheur : un perchoir abandonné, loin de la civilisation, pas trop sale. Ce sera ma nouvelle maison pour les jours à venir. Je me procure un petit balai, un bidon d’eau pour boire et ma toilette, et voilà, je suis installé! Et bien tranquille, tout seul. Incroyable, en Inde! Malgré l’endroit idyllique, le vent commence son intrusion dans la nuit, et je me réveillerai plusieurs fois. Mais ça reste confortable.
Le lendemain, je me délecte du lever du soleil sur la baie, des terres qui émergent de l’obscurité, du haut de mon perchoir à une quinzaine de mètres. Et vers huit heures, surprise! Deux jeunes curieux passant dans la lande déserte non loin m’ont repéré et déjà ils grimpent les escaliers. Je termine de me brosser les dents et enfile mon short avant qu’ils n’arrivent au pas de la porte invisible de mon cosy 5m². Et, voyant mes sandales à l’entrée, ils ôtent les leurs avant de s’avancer dans l’espace de vie que je me suis fait. Ils respectent donc ce lieu comme si c’était véritablement ma maison. Je me suis senti encore plus chez moi du coup, vraiment content, fier un peu. Ces deux jeunes ne parlent pas anglais, et pourtant nous communiquons agréablement, par signes. Ils sont étonnés qu’un étranger s’installe à cet endroit, ils ne comprennent pas trop, mais respectent. Moi, je crains surtout qu’ils n’aillent le répéter à tout le monde, et que ce ne soit ensuite qu’une file interminable de curieux qui grimpent pour me rendre visite sur mon perchoir. Il n’en sera rien. Une petite heure après leur départ, c’est un canadien à moto qui vient jeter un coup d’œil. Nous partageons alors notre petit déjeuner, puis il repart vite car il a encore des bornes à parcourir sur son planning. Puis tranquillité.

Finalement personne ne me rendra visite les trois jours suivants. Je suis parti me promener ici ou là, à travers les bancs de sable, les forêts d’épineux qui jonchent toute la côte. Des grosses épines bien pointues qui me percent les pneus, pour la première fois depuis 1000km. Mille kilomètres? Mais oui j’ai parcouru mes 1000 kilomètres sans m’en rendre compte. En fait, même un peu plus que cela. Mon Hercule commence à rouiller, mais il tient bon, c’est du solide ces engins-là.
Il y a de nombreux chevaux sauvages qui passent. Certains, je les vois de loin, font comme les autruches, enfonçant leur tête dans le sol. Curieux. En fait, ils se sont creusé des puis dans le sable d’où ils s’abreuvent.
Le deuxième soir, le vent se fait plus fort, il m’est impossible de dormir en haut sur mon perchoir. Je suis obligé de descendre sur le sol bitumé en-dessous. Mais même là, le vent m’empêche de dormir, et me passe sur le corps comme un rouleau qui veut m’aplatir. C’est encore pire le troisième soir, si bien que j’écourterai mon séjour dans cet endroit qui aurait été un bonheur sans vent. Plus tard, on me dira que c’est LA semaine de vent de l’année. Et moi, je tombe dedans. Enfin, c’est juste le hasard. Et le hasard ne veut pas que je me repose en paix.
Il y a un truc à faire absolument quand on est sur cette île, c’est d’aller tout au bout de la pointe appelée Danushkodi. La langue de terre se rétrécit petit à petit, sur 18km. Peut-être 8km avant la fin, la route s’arrête sur un petit village fait de maisons en feuilles de cocotier. Je décide continuer à pied. Parfois, je vois passer des jeeps ou des minibus chargés, et au bout d’un moment je me demande si je n’aurais pas dû en prendre un! Le vent transversal est si fort que j’en perds parfois l’équilibre. Et il s’enhardit encore plus j’approche de la pointe. Deux heures et demie de marche plus tard, j’atteins le bout du bout, la fin du monde. Trente kilomètres plus loin, c’est le Sri Lanka, mais on ne le voit pas. Ici, la Baie du Bengale échange ses eaux avec l’Océan Indien. Les courants sont forts, le banc de sable doit se mouvoir de plusieurs mètres chaque jour. Pourtant, il y a dans ce bout du monde une bicoque qui tient bon sous les assauts de ce blizzard de sable chaud, où une vieille dame vend désespérément des petits objets fabriqués à partir de coquillages. Même au bout du monde, les indiens trouvent le moyen de s’installer.
De chaque côté de la langue de sable, deux mers, deux eaux, deux ambiances. Côté sud, c’est le grand océan indien qui ramène ses grosses vagues puissantes, ces essoreuses qui vous aspirent bien fort pour vous recracher cinquante mètres plus loin avec votre poids en sable dans le caleçon. Je n’ose pas m’y plonger. De l’autre côté, les eaux sont calmes en apparence. Je trempe un pied, j’avance le second mais le sol se dérobe : on ne voit pas le fond car l’eau est trouble. Je n’ai pas trop envie de m’avancer. Je sais que ce ne sera pas trop profond, tout au plus un mètre, un mètre cinquante, car d’autres personnes se baignent un peu plus loin. Mais il y a aussi du courant, et puis du fond... Je ne me baignerai donc ni d’un côté ni de l’autre. C’est con, c’était tellement tentant, mais je dois avouer que ce n’est pas vraiment la paresse qui m’empêche de pénétrer dans l’eau.
J’ai toujours eu peur de l’eau. Il paraitrait que ce serait depuis que j’étais tout petit, en vacances avec mes parents en Espagne, et que j’avais une peur bleue des crocodiles. Enfin, c’est la légende, moi je ne m’en souviens pas. Mais c’est tout de même un comble pour quelqu’un qui a grandi au bord de la mer d’avoir peur d’y pénétrer. Adolescent, je dus me faire à l’idée que pour suivre les copains, il fallait absolument que je me mouille. En effet, chaque biscarrossais surfe, et mes copains aussi. Alors je m’essayai au body-board, planche sur laquelle on reste allongé. Ça me convenait très bien, puisque la vague paraissait moins grande allongée sur le body-board que debout sur la planche de surf. Pourtant, j’avais toujours aussi peur. Je m’inventai une peur des poissons que je tiens jusqu’à aujourd’hui pour justifier ma peur de l’eau. Et je ne restai pas trop longtemps à l’eau avec mes amis, juste le temps nécessaire pour les accompagner. Puis je prétextai toujours une crampe, ou bien que je devais rentrer pour faire une babiole ou une autre. En fait, je n’avais rien à faire de précis, je sortais de l’eau, grimpais sur la dune et observais de loin mes amis qui s’éclataient dans les vagues. Moi, je me convainquais que je n’aimais pas aller surfer, ou que j’avais vraiment quelque chose à faire. Je ne voulais pas avoir peur.
Comme ici à Danushkodi je me suis convaincu que je n’avais finalement pas envie d’entrer dans l’eau, d’un côté comme de l’autre. En réalité, je dois le dire, j’ai peur du courant, j’ai peur du fond, j’ai peur de l’eau. Je ne me suis pas baigné parce que j’avais peur. Eh bien, je crois que j’ai encore du boulot, encore une peur sur laquelle travailler.

Le retour du bout du monde, je n’ai pas vraiment envie de le faire à pied, mais les chauffeurs de minibus qui emmènent les quelques touristes indiens n’ont pas voulu de moi. Tant pis, je commence à pied. Puis alors un nouveau minibus passe et celui-ci s’arrête à mon signe de la main. Je grimpe à bord et rencontre alors un type tout à fait débordant d’amour et d’humanité. Un simple chauffeur de bus, mais alors avec un sourire comme j’en vois rarement. Et il est tellement heureux de me ramasser sur le bord du chemin! Son minibus s’appelle ‘‘I love you’’ et affiche fièrement un logo mélangeant les signe des trois grandes religions du pays (hindouisme, christianisme, islam) pour faire apparaitre un visage souriant.
Ensuite, malgré ses touristes qui trainent sur les sièges de derrière, il s’arrêtera quelques instant dans un village de maisons de cocotier, pour me montrer les restes de l’ancien village rasé 40 ans plus tôt par un ouragan, et, au fond d’un petit abri, il me montre un endroit secret : un mini-temple avec un bassin en son milieu, et dedans, une pierre qui flotte. Oui messieurs-mesdames, une pierre grosse comme une citrouille, qui flotte! Qui reste à la surface et qui remonte après qu’on appuie dessus, comme un glaçon dans un verre de jus de citron.
La fameuse pierre qui flotte

Le dernier soir dans cet endroit mi-bien mi-nul, je me dégotte un petit hôtel pour faire un peu de lavage de linge et mes préparatifs de vélo, et dormir dans un lit. Manger aussi un peu plus consistant dans un petit restaurant où, hasard du voyage, je mange à la même table que le chauffeur de taxi de Madurai qui nous avait emmenés le suisse et moi pour voir les temples la semaine précédente! Une bonne nuit de repos, et la route recommence. Je ne sais pas si c’est le lit ou les nuits précédentes, mais le lendemain, un mal de vertèbres me fera souffrir toute la journée sur mon vélo. Heureusement, ça se calmera après deux jours.


PS: Là j'ai mis des photos, mais quand je n'en mets pas, ce n'est pas vraiment que je n'ai pas envie. Puor vous donner un exemple, la mise en ligne de cet article avec les photos et tout m'a pris 45 minutes. Internet est ultra-lent ici, ce n'est pas encore au point. Donc, parfois, je n'ai pas vraiment beaucoup de temps pour rester sdans un cyber café, alors je zappe le photos. Quand je trouve une connexion efficace, j'essaie d'en mettre un maximum sur facebook (liens sur la page "photos" de ce blog)
Voila alors bonne lecture (enfin meme si vous l'achevez maintenant!)

3 commentaires:

Wako a dit…

Génial le perchoir au milieu d'une nature sauvage et d'un paysage réellement "dépaysant" !! Ce genre de situation fait rêver. Continue, mec, tu réalises quelque chose de grand. Bises.

Anonyme a dit…

Rameshwaram, magnifique! Un des cinq grands temples symboliques. Celui qui est relié à l'eau. Grand lieu des fous de Bagawan au yeux de braise. Rencontre de la braise de Chidambaram et son créateur de la danse, un Shiva Nataraja et de l'eau qui atténue le feu.
Bravo mais va au fond du coeur...
Abhishi

toortoth a dit…

Merci pour ces précisions Abhishi. Je ne vais pas plus au fond car j'en sais peu. Je suis toujours en surface, difficile de pénétrer la vérité.

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