lundi 7 juin 2010

Les questions auxquelles il faut s’attendre en Inde

Pour commencer, je souhaiterais préciser qu’en fait d’Inde, cet article est surtout tiré de mes expériences dans l’état du Tamil Nadu, et beaucoup en milieu rural.
Donc, j’ai beau parfois dire «en Inde, patati patata», mais à ce point-là de mes voyages, ceci signifie seulement «chez les tamouls, patati patata». Ainsi, vous n’aurez peut-être pas le même genre de questions si vous voyagez dans d’autres états de l’Inde, ou seulement dans les villes touristiques de votre guide favori.

Donc, en Inde, pardon, dans le Tamil Nadu, j’ai dû apprendre à comprendre les questions que l’on me posait, et à répondre de la manière la plus correcte, mais pas forcément la plus vraie. En effet, à cause des différences culturelles énormes qu’il y a entre l’Europe et l’Inde, certaines choses de la vie qui pour nous peuvent paraitre évidentes, sont susceptibles de choquer un indien, voire de lui inspirer le dégoût. Vivre avec son/sa petit(e) ami(e) avant le mariage est un outrage. Une femme qui boit un petit apéro (comme ils en voient dans les films occidentaux) est une alcoolique (un homme aussi, mais peu de femmes indiennes boivent, non, elles reçoivent les coups elles). Enfin il y a un tas d’autres choses pour lesquelles il faut faire attention, mais on les apprend sur le tas, en désappointant une ou deux personnes au passage, au début. De plus, dire la vérité n’est pas toujours bon. Et j’avoue que parfois, pour certaines questions, je mens ou j’omets, vous allez comprendre pourquoi. Voici donc quelques questions très fréquentes, pour ne pas dire systématiques :

«What is your Native Place / Mother land?»
Quel est votre lieu de naissance / mère patrie?
C’est souvent la toute première question. Là, pas de problème, je réponds «France». Beaucoup connaissent le nom de la France, mais peu sauraient la situer sur une carte (en ont-il déjà vu une?). En fait, parfois au début, quand certaines personnes fronçaient les sourcils, je disais «La France est un pays de l’Europe». Erreur, cela ne faisait qu’alimenter la confusion. Europe, France, c’est comme deux pays différents. L’Inde est gigantesque et a presque la taille de l’Union Européenne, avec même beaucoup plus de langues. Mais pour un indien, l’Inde est un pays, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis sont tous des pays, alors ils ont potentiellement la même taille. Bref, même si parfois ils ne savent pas vraiment ce qu’est la France, et si j’en ai même vu se demander dans quelle partie de l’Inde se situait l’état de la France, je continue à dire que je suis français, mais peu importe, car les gens sont si heureux d’accueillir un étranger qu’ils accordent peu d’importance à sa réelle patrie.
Enfin, mais c’est valable un peu partout, parfois pour m’amuser je réponds aux attrapes-touristes des villes que je suis Tchèque ou Estonien, ou même du Ridjopoustan (ou n’importe quel pays qui n’existe a priori pas). J’adore les voir chercher dans leurs méninges comment ils vont pouvoir trouver une phrase pour m’amadouer. Ces gens connaissent en général des phrases toutes faites en français, allemand, espagnol, italien, chinois, mais pas en tchèque ou estonien! Je sais, je suis méchant.


«Sir, your good name, sir?»
Monsieur, quel est votre beau prénom monsieur?
Ça me faisait un peu rire au début cette façon de me demander mon prénom. J’ai appris que le «Sir» est surtout utilisé comme marque de respect d’une personne en bas de l’échelle en faveur de son supérieur. Une sorte de marque de dévotion. Et moi je n’aime pas trop cet espace nivelé entre les gens. Quand je parle à un type qui fait du thé dans une petit échoppe miteuse, à un chauffeur de bus, à une balayeuse de rue édentée, à un adolescent qui cultive les noix de coco dans un champ, enfin à des gens qui n’ont probablement même pas le centième de mes possessions financières ou matérielles, je ne me considère pas pour autant au-dessus d’eux, et méritant un respect en conséquence. Nous sommes des hommes, fais de la même chair et des mêmes os. La fortune a fait que nous sommes nés et avons vécu différemment, ce qui nous a mené à notre position sociale. Mais notre position humaine est la même, égale. Du coup, être appelé «sir» a commencé à me gêner. Certaines fois j’ai voulu répondre de la même façon en employant ce terme, pour nous mettre sur la même latitude, mais j’ai vite vu que ce pouvait être considéré comme de la moquerie. La seule chose que je peux faire, c’est d’accepter cet état des choses.
Quant à la réponse, mon prénom Xavier étant le prénom chrétien le plus fameux en Inde (mais pas le plus utilisé), il n’a jamais été difficile de me faire comprendre.

«Marriage?»
Es-tu marié?
Ah la fameuse question! Troisième en ordre de fréquence. C’est une autre culture oui. Vous vous voyez vous en France demander à une personne que vous rencontrez, son pays, son nom, puis en troisième lieu s’il est marié? Alors là, difficile. Les réponses possibles diffèrent des situations. Je me suis vite rendu compte que lorsque je rencontrais une famille un peu pauvre de la campagne, et que j’étais présenté à toute ses membres, j’étais un mari potentiel. Alors, vu que des hommes m’ont par deux fois demandé, très sérieusement, si je voulais épouser leur fille, et que de refuser même poliment a semblé les offusquer quelque peu, j’ai par la suite suggéré dans ces situations que j’étais déjà marié, ou alors fiancé. Le piège c’est que l’on me posait des questions, pourquoi n’est-elle pas là, elle est de quel pays, pourquoi ci, pourquoi ça? Alors pour la facilité, j'utilise ma dernière copine en date pour ne pas m'embrouiller dans ce que je raconte : elle est donc ma fiancée, ou même parfois ma femme, dans bon nombre de petits villages du Tamil Nadu!
Ailleurs, avec des hommes non mariés ou qui ont des filles encore en bas âge (et qu’on ne me proposera alors pas en mariage), je pouvais avouer que je ne suis pas marié. Ce qui emmène la question suivante :

«Age?»
Vingt-huit ans! Oui j’ai vingt-huit ans et je ne suis pas marié. Déjà avec ma barbe, on croit parfois que j’atteins les trente-cinq ans, alors ça rassure un peu les gens. Mais tout de même, pas marié à cet âge-là, il doit y avoir un problème. Ils ne comprennent pas.
Donc, j’ai vingt-huit ans et je ne suis pas marié. Arrive donc la question suivante, instantanément :

«Why?»
Deux possibilités alors : hausser les épaules en faisant mine de ne pas comprendre la question, dans le cas d’interlocuteurs ne comprenant pas très bien l’anglais. Car ils ne comprendraient pas 10% des mots de mon explication. Hop, question éludée!
Sinon, pour ceux à qui je peux plus facilement expliquer (avec le temps, j’ai appris à mélanger les mots faciles et les gestes pour faire des phrases), en riant je leur explique que si j’avais une femme et des enfants, je ne serais pas là, puisque je devrais rester bien installé en France pour m’occuper de ma petite famille, alors c’est une bonne chose d’attendre un peu. (Au fond de moi, je ne pense pas qu’avoir une femme et des enfants m’empêcherait de voyager, seul ou avec eux.)
Aussi, quand j’estime qu’ils peuvent accepter cette réponse, je leur explique que le fait que les mariages dans l’ouest ne soient pratiquement plus que des mariages d’amour, et non des mariages arrangés comme chez eux, cela retarde l’âge de l’union. Dans les yeux de certains, parfois, je vois qu’ils songent «attendre si longtemps pour pouvoir enfin faire l’amour, horrible!» (certains m’ont posé la question). Et oui, parce que beaucoup de gens non mariés à 30 ans ne l’ont jamais ‘‘fait’’!
Mariages d’amour contre mariages arrangés? Je ne suis pas certain. En fait, souvent, l’arrangement du mariage par les familles n’empêche pas que les mariés vont apprendre à s’aimer, et s’aimeront vraiment. Les indiens ne sont pas jaloux de nos mariages, ils rentrent sans problème dans le moule de leur culture. Ils savent qu’il n’y a pas de meilleure manière, seulement des coutumes différentes. L’autre nom du mariage arrangé chez nous, en fait, c’est le mariage de raison. Et il passe un peu trop souvent pour un mariage d’amour.

«How much field?»
Combien de terrain possède-tu / possède ta famille?
Là, c’est une question épineuse. Au début, je n’ai pas compris cette question. J’ai répondu innocemment que je ne possédais pas de terrain. Les gens qui me posent la question sont souvent ceux des campagnes, donc il ne peut pas vraiment en être retiré des explications (barrière de la langue). Les gens paraissaient étonnés de ma réponse, incrédules même. Plus tard, j’aurai des éclaircissements par John de l’orphelinat de Dharmapuri, qui m’expliqua tous les tenants et les aboutissants de la dot en Inde. En fait, c’est assez compliqué, et je suis paresseux de décrire ici ce que j’ai appris, mais pour faire simple, voici comment cela fonctionne en gros :
Dans un mariage, le mari apporte le terrain qu’il va travailler ou habiter donné par ses parents, et la famille de la femme apporte de l’argent et des bijoux en équivalence de valeur, la fameuse dot (dowry). Et ce système est encore en état de fonctionnement de nos jours. Donc en gros, si on me demande combien je possède de terrain, ça a deux significations : premièrement que l’on s’intéresse à un potentiel mariage, et deuxièmement pour savoir si on pourrait se le permettre. Pour certains campagnards au fait des coutumes européennes, ce pourrait même être une aubaine de marier sa fille à un ‘‘riche’’ de l’ouest, car ils savent qu’il n’y a pas de dot à verser dans un tel mariage! Ça fait des économies...

«Your father, mother, brothers and sisters?»
Père, Mère, frères, sœurs?
Ils veulent savoir les prénoms de tous les membres de votre famille, leur âge, combien de frères et sœurs vous avez, etc. Pour la forme je suppose. Je ne sais pas, c’est juste comme ça en Inde. En France, dans l’ascenseur, on vous demandera : «vous avez vu la météo? Ils annoncent beau temps, oh j’en avais marre de cette pluie depuis hier, ding!». En Inde, on vous demandera plutôt tout sur votre famille, ça doit avoir un effet sur la pluie et le beau temps...

«You drink? Brandy? You smoke?»
Bois-tu (de l’alcool)? Fumes-tu?
Ça c’est les hommes plutôt qui demandent. Ils s’attendent à voir en moi tous les vices de l’Inde car ils les voient dans les films occidentaux. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’en occident, on peut aussi boire ou fumer sans que ce soit une adiction terrible, et même pour le plaisir. Car ici, je l’ai vu en assistant à des petites réunions cachées d’hommes, on ne boit pas pour le plaisir, oh non loin de là. Pas de petit apéro tranquille. Ici c’est la petite fiole de brandy qui remplit deux verres que l’on boit cul-sec. Il ne manquerait plus que ce soit bon. Boire ici est vraiment mal vu, et je comprends pourquoi. C’est mal vu en France aussi bien sûr sauf quand il s’agit d’un apéro avant le repas ou d’une bouteille de rouge en famille.
Alors, comme ils ne comprennent pas la façon dont nous apprécions l’alcool (quand on est pas alcoolique), je leur réponds tout simplement que non, je ne bois pas. Car d’une manière, c’est vrai, totalement vrai, que je ne bois pas ‘‘à l’indienne’’. Je n’en ai pas envie, dans ces conditions. Je n’ai pas envie d’être saoul seulement pour le fait d’etre saoul.
Je réponds que je ne fume pas non plus, et ceci est absolument vrai. Alors, je suis à leurs yeux un trop bon gars. Les femmes m’admirent, les hommes m’envient ma droiture. Pourtant, y’en a bien qui savent que je suis pas un tel ange pieux. Je me garde toutefois de parler de mes coutumes européennes.

«How much rupies?»
Combien de roupies?
Tout ce qu’ils voient en ma possession a la couleur de l’argent, ils se demandent combien ça coute. La première chose qu’ils voient est mon vélo. Alors combien coûte mon vélo? Je l’ai payé plus que son prix habituel, les boites aussi. Je me suis fait rouler, mais je l’ai appris plus tard. Et oui, au début, on se fait forcément rouler en tant qu’étranger, quand on ne connait pas la valeur des choses. Alors je ne réponds pas le prix que j’ai payé, mais celui qu’il est censé être. J’ai payé 3600 roupies (60€) l’ensemble. Ça vaut tout au plus 2500 roupies. Mais même ce montant équivaut pour beaucoup de gens au coût d’un mois à nourrir leur famille. Je ne peux pas dire moins, mais pour tout, en général, j’annonce un prix inférieur (appareil photo, livres, jusqu’au moindre petit objet, réveil, bouteille d’eau... ils me demandent le prix). En fait, ce n’est pas parce que j’ai peur qu’ils me demandent de l’argent ou quoi que ce soit. C’est que l’argent installe des barrières entre les gens. Que ce soit en Europe ou en Inde, les gens n’agissent pas pareil selon l’aisance financière de leur interlocuteur. Et moi, je souhaite qu’il y ait le moins de distance possible entre cet indien au grand cœur et moi. C’est tout. Je ne sais pas si c’est la bonne méthode...

«Your profession?»
Là encore, pas facile. Je suis ingénieur de formation, ok. Mais alors si je suis ingénieur, ils vont vouloir me témoigner encore plus de respect, dû à ma ‘‘position sociale’’ en tant qu’individu éduqué. Et je n’aime pas cela, je n’aime pas être mis en avant pour une qualité par ailleurs discutable. Alors, le plus souvent, je dis que je suis serveur dans un restaurant. C’est quelque chose que je connais grâce au restaurant de mes parents. De plus, je ne mens pas trop en omettant que je suis ingénieur, car je ne me sens pas ingénieur, loin de là. J’ai fait les études adéquates, mais voilà, ce n’est pas ‘‘dans ma peau’’. J’en ai quelques aptitudes, mais pas la volonté de les appliquer au travail d’ingénieur à proprement parler. Ces capacités que j’ai acquises par mon éducation scolaire et mes emplois, je les applique et appliquerai dans ma vie, mais je ne souhaite pas les associer à l’appellation d’ingénieur. Je sais, je devrais être fier de la distinction (d’après l’usage établit des bonnes manières de notre culture), mais, je n’y peux rien, ce n’est pas le cas.
Aussi parfois, quand ils voient mon petit carnet de notes bien rempli, je leur dis que je suis écrivain. En quelque sorte, j’en suis un, bien que ce ne soit pas mon gagne-pain.

«Your salary?»
Ton salaire?
Aïe, encore une de compliquée. Un SMIC (salaire minimum) en France est de 900€. Il n’y a pas de salaire minimum en Inde, mais un salaire décent pour vivre, et pour la majorité des indiens, est de 5000 roupies par mois, soit 80€.
Alors, comment leur dire qu’un simple balayeur de rue gagne dix fois plus qu’eux (et qu’en plus il se tape cinq semaines de vacances par an plus les week-ends)? En général, j’évite la question, je feinte de changer de sujet ou de ne pas comprendre la question. Je n’aime pas parler d’argent.
Quand je ne peux pas faire autrement que de répondre, j’essaie tout d’abord d’expliquer que le cout de la vie en France est 10 fois plus élevé qu’en Inde. Qu’ici on peut manger pour 1€ par jour et qu’en France c’est 10€. Ensuite je dis le salaire. Mais ça ne prend pas, 900€, c’est une somme considérable, ils oublient toutes les explications, et me demandent si je peux leur trouver un travail en France.

«Purpose of the visit? Your aim?»
Raison de la visite? Quel est ton but?
Certains voient en moi un de ces étrangers qui viennent apporter des sous et aider à monter une école, un hôpital, un orphelinat... Je suis obligé de les décevoir. Je ne suis là que de passage pour leur prendre l’amour qu’ils voudront bien me donner. Je ne peux leur donner en général que la satisfaction d’avoir eu l’opportunité de m’accueillir chez eux, de m’inviter à boire le thé. Ils en sont aussi contents, mais il est clair que je ne suis pas venu dans un but concret d’aide et de charité. C’est ainsi.
Je leur dis que je parle d’eux, de l’extrême générosité qu’ils me témoignent, comme je leur ai dit précédemment que j’étais écrivain. Ce qui est vrai. Je parle d’eux aux gens de mon pays (même si ce ne sont que mes connaissances, et quelques amis de mes connaissances), pour mettre en avant la formidable générosité des indiens, et autres peuples que j’ai rencontrés en Asie depuis l’an dernier. Ceci dans l’espoir que le même accueil soit réservé aux étrangers, dans mon pays et en Europe, de la part de ceux qui me lisent, et de leurs amis, et de leurs connaissances. Alors, cette réponse je crois est une bonne réponse. Une réponse du cœur.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour le partage de ses intéressantes expériences.

toortoth a dit…

de rien... en fait, j'ai oublié des trucs, puis en relisant, j'aurais d'autres choses à ajouter mais là je n'ai pas trop le temps. Posez vos questions si vous en avez vous aussi :).

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