lundi 7 juin 2010

La côte sud, direction Kanyakumari


Sur la côte, entre Rameswaram et Kanyakumari, les gens ont l’air plus détendus, et moins timides. On n’y ressent pas autant qu’ailleurs les tabous et interdictions culturelles.

Les femmes qui ne me saluaient et parlaient quasiment jamais auparavant (non pas qu’elles ne le veuillent pas, mais ça ne se fait pas de parler à un homme inconnu, c’est tout), me hèlent à présent sans gêne. Elles me posent des questions, me demandent si j’ai mangé et m’invitent elles-mêmes si ce n’est pas le cas. Femmes et hommes semblent moins réfrénés dans leur comportement. C’est le sud, c’est la côte. L’air marin et la chaleur doit y être pour quelque chose, car je remarque souvent cela et dans plusieurs pays y compris l’Iran, les mœurs plus libres près de la mer...

Sur des centaines de kilomètres le long de cette côte, des salines d’où l’on extrait le sel de l’eau de mer s’étendent à perte de vue. Des milliers de bassins alimentés par des pompes qui y transvasent l’eau de la mer. Des camions remplis de sel se croisent sur ces toutes petites routes défoncées et presque impraticables, où je m’efforce d’avancer contre le vent du sud tout en évitant ces molosses de la route.
Au milieu, entre les bassins, des femmes travaillent, ratissent les fonds pieds nus dans le sel, portent au-dessus de leurs têtes de grosses coupelles remplies de kilos de sel pour aller les déverser dans les camions à l’ombre desquels les hommes se reposent tranquillement. En fait, c’est ainsi dans ce pays, enfin tout au moins dans la campagne, les femmes portent tout. Elles ne se contentent pas de porter leur enfant à naître dans leur ventre, ou en bas âge dans leurs bras; elles portent aussi des choses toute leur vie. Elles portent des bidons de plus de 15 litres d’eau depuis le puits jusqu’à chez elles, plusieurs fois par jour si nécessaire. Un sous le bras, un autre sur la tête. Elles portent les briques rouges en terre cuite de la fabrique au camion, du camion à la future maison, des coupelles entières de plusieurs kilos sur la tête et les hommes appliquent le ciment. Elles portent les outils et de l’eau, et le diner du midi, en plein soleil au bord de la route et sur des kilomètres, afin d’aller travailler aux champs, ou sur le bord des routes à creuser les fossés. Elles portent toujours sur leur tête des grandes marmites, avec du riz, ou un quelconque aliment à vendre. Elles portent enfin sur leur visage, sur leur peau tirée, tout le poids d’une vie de femme de maison qui fait bien plus que tout ce qui vient d’être décrit. Les femmes sont fortes, les femmes portent des responsabilités, et les hommes n’ont que celle de ramener l’argent, par un travail quelquefois bien paresseux (cependant beaucoup d’hommes travaillent aussi bien dur, quand même). L’argent d’ailleurs qui parfois s’est égaré dans une petite bouteille de ‘‘Brandy’’, véritables boissons anglaises fabriquées en Inde (Indian made foreign liquors), lui-même écoulé dans les veines masculines jusqu’aux extrémités, au bras et à cette main qui permettra à la femme de porter encore un poids à la fin de cette journée, de porter une marque rougeoyante sur la figure. Mais ceci est une autre histoire.

Je passe une région où il y a des puits partout, les sous-sols sont infestés d’eau potable. Un soir je me trouve un coin bien tranquille, des gens de Pondichéry qui se reposaient là me donnent des cœurs de palmiers pour le diner du soir. Quelle bonne surprise, ça me permettra de ne pas revenir au village ce soir. Quand les pondichérois repartent, toute la famille (10 personnes plus le chauffeur) entassée dans le SUV Tata, je me retrouve seul avec moi-même, dans un endroit sans bruit autre que les quelques vaches qui broutent à quelques pas, un régal. C’est vraiment un moment que je savoure, car cela arrive très rarement. Un puits tout équipé avec son seau me permet de prendre une petite douche dans la nature, et de nettoyer quelques vêtements. Je me couche avec le soleil, et me réveille dix heures plus tard aussi grâce à lui, tout frais pour attaquer la route.
Le matin, je m’aperçois que j’ai crevé la veille, et joliment! Trois grosses épines bien grasses. Alors je dois marcher jusqu’au prochain village, 5km. Après 1300km, je change la chambre à air arrière, il faut dire qu’il y en avait besoin.

Un jour, j’arrive dans une grande ville, Tuticorin, assez tard. Je n’aurai pas le temps de quitter la ville avant la nuit pour me trouver un coin agréable. Alors je pars à la recherche d’une petite chambre d’hôtel. Et comme d’habitude, c’est l’enfer. C’est vraiment la chose que je déteste, et dont je suis le plus fatigué en Inde : lutter pour trouver une chambre sans me faire rouler. En gros, ça se déroule à peu près toujours ainsi : je demande à des gens une ‘‘lodge’’ (c’est le nom donné aux petits hôtels miteux) de base. Ils m’indiquent un lieu, et le prix normal, dans les 100 à 150 roupies. J’arrive à la lodge, je demande une chambre simple. Souvent, ils n’ont que des chambres doubles (ils peuvent demander plus d’argent ainsi). Puis la question : «d’où êtes-vous?» Là ça se complique. Parfois, ils ne savent pas trop, car ma peau avec le soleil s’est énormément assombrie. On m’a plusieurs fois demandé si j’étais de Bombay, ou du Rajasthan, car les gens du nord ont généralement la peau plus claire que ceux du sud. Si je dis que je suis français, la chambre est donc à 400 roupies, 300 en négociant, pas moins. Et clairement en voyant la chambre, salle de bain dégueulasse, drap plein de puces, murs noirs de crasse, fenêtres cassées, toiles d’araignée tombant des ventilateurs, vous savez très bien qu’à ce prix-là vous dormirez mieux sur le bitume de la station de bus! Une fois j’ai tenté de dire en adoptant mon plus bel accent indien en anglais (les tamouls ne parlent généralement pas hindi, la langue du nord) que j’étais du Rajasthan. Le type, suspicieux, m’a tout de même cru. Il annonce 150 roupies. Puis comme saisi par un doute, il me demande ma carte d’identité. Il veut la voir absolument. Pas d’autre choix que de lui avouer que je suis français. Ah, mais en fait, la chambre n’est plus disponible, il n’y en a plus qu’une à 400 (pariez que c’est la même). Vraiment pas honte les types. Bref, ceci répété plusieurs fois dans divers lodges, et il y a de quoi devenir cinglé. Une fois, j’ai été dormir à la gare, de fureur.
Et là, à Tuticorin, j’ai enfin trouvé un endroit où le type disait clairement que la chambre coûtait 120 roupies, mais qu’il n’en avait plus. J’ai lâché du lest, il a pris dans la figure toutes les critiques sur les indiens que j’avais pu emmagasiner durant cette dernière heure. Il a pourtant compris que je suis un gentil, lui aussi en est un, mais il a des ordres. Il saisit son téléphone, appelle un type, un chef ou je ne sais qui, discute plusieurs minutes. Puis il me dit : voilà il y a une chambre maintenant. J’hallucine, la chambre était large, d’une propreté étonnante, pour le moins cher que j’aie jamais payé! Sans commentaires.

Sur cette côte, plus on avance vers le sud, plus il y a d’églises et de communautés catholiques. Beaucoup de villages ont été des missions où portugais, français, danois, anglais se succédèrent. Un jour je vois au loin un village, peut-être dix mille habitants, et pas moins de quatre clochers en vue! En fait, il y a même cinq églises de taille assez importante. Je décide donc d’entrer dans ce village, qui s’avère être un lieu de pèlerinage chrétien, pour plusieurs raisons. Je ne tardai pas à comprendre que St-Xavier (qui n’était pas encore saint à son époque, puisqu’on le devient généralement après la mort) avait vécu là il y a 400 ans. Une grande église lui est consacrée en haut d’une dune qui surplombe le village de pêcheurs, et une grande croix en bois renferme un fragment de la véritable croix sur laquelle notre ami Jésus se serait fait clouer!
Alors que le soleil décline, je me dis que c’est l’occasion ici d’aller dormir dans une église. En effet, je suis (parait-il) chrétien, et dans mes voyages j’ai été accueilli dans des mosquées ou des temples hindous, mais jamais dans une église! Puis, je rencontre Ananth, un jeune de mon âge très gentil qui m’invite spontanément à rester chez lui, où il vit dans une charmante petite maison avec sa grand-mère. Alors ce ne sera pas pour ce soir l’église! Il doit faire un travail et nous nous retrouverons le soir plus tard.
Je me promène dans les rues, je parle à quelques enfants joyeux et curieux. Quand je leur dis mon prénom, ils n’en croient pas leurs oreilles et en sont d’autant plus joyeux. Un étranger dans le village de St-Xavier, et qui s’appelle Xavier en plus!
Le bouche à oreille est allé à une allure impressionnante. Et lorsque nous passerons dans d’autres ruelles pour rejoindre des amis d’Ananth ce soir, des centaines d’enfants que je ne connais pas et qui m’observent dans les rues avec de grands sourires prononcent mon prénom à tout va. Et ce n’est pas tout, à mon passage, j’entends que l’on murmure mon prénom, que mêm les adultes parlent de moi, «regarde, c’est le fameux Xavier qui passe, c’est donc vrai ce que disent les enfants» doivent-ils se dire en tamoul que je ne comprends pas. Les gens savent déjà qui je suis dans tout le village, ça fait presque peur. Je suis peut-être comme un messager, un signe quelconque. Xavier vient voir son ancêtre...
Deux-trois mots sur Saint-Xavier : C’est un type assez connu en Inde, car il a fait beaucoup pour les indiens. En fait, il s’appelait Francisco et il est né dans le village de Javier (Xavier) en Espagne. Il voyagera en Inde puis s’installera dans la colonie portugaise de Goa. Il fit de nombreux voyages en Inde et en Chine où il mourut, mais son cœur (et son corps d’ailleurs) est conservé à Goa. Allez, je vous laisse lire sur Wikipédia, ce sera mieux expliqué.

Le soir, nous allons boire un coup avec les amis d’Ananth. Mais boire un coup, c’est pas très joli-joli en Inde. C’est très mal vu, quelle que soit sa religion, de boire, en Inde. Les femmes ne boivent d’ailleurs jamais. Et c’est simplement pour la raison qu’ici, il n’y a pas de petit apéro en terrasse, ou de bon vin pour le diner. L’alcool ici ne sert qu’à se saouler. Alors aller boire un coup, ça signifie en gros aller se saouler. Et les mecs le font très bien, ils essaient de la cacher même, mais ça se voit. Il n’est possible de se procurer de la boisson que dans des ‘‘wine shop’’ officiels. Et ce soir, mes nouveaux amis ont été acheter des petites bouteilles de Brandy, et de la bière pour moi, car je leur ai dit que je n’aimais pas le whisky, enfin en tout cas pas leur truc dégueulasse qu’ils ont en Inde. D’ailleurs, je n’aimerai pas leur bière non plus, car en plus de n’être pas très bonne, elle est chaude. Je l’ai dit, l’alcool ici est un problème de saoulerie.
Alors où va-t-on ce soir pour boire? Mais chez notre ami le prêtre bien sûr! Il a une grosse maison un peu à l’écart du village, une belle petite voiture, et quelques bagues en or, et il aime bien que les jeunes viennent profiter de son toit pour boire.
Alors il y a Ananth et ses amis, nous sommes présentés. Je ne lui ai dit qu’une dizaines de mots basiques concernant mon voyage, car il ne parle pas super bien anglais (pour changer). Mais ça n’empêche, les indiens aiment raconter. Et alors lorsque je lui dis trois mots, il traduit pendant dix minutes à ses amis, en brodant je ne sais quoi. Franchement, ils doivent en inventer de bien bonnes sur moi, parce qu’ils en disent des choses sans savoir! Ça m’amuse. Avec deux trois mots que je comprends parfois, j’imagine l’histoire qu’il raconte, je saisis bien qu’il l’a transformée sans le savoir.
Ce soir, j’ai bu une bière, l’équivalent d’une pinte. En revenant à pied, je titubai comme si j’en avais bu dix! Je n’ai vraiment plus l’habitude, et une légère gueule de bois me réveilla le lendemain... avec une bière! Ce sera tout pour le moment, plus d’alcool en Inde, non merci.

Le lendemain, je fais seulement 20km sur une belle route côtière, avant d’être invité à rester dans la maison d’un pêcheur dans le village d’Uvari. Il ne parle pas plus d’une quinzaine de mots en anglais, mais il est d’une gentillesse incroyable. Son frère Charles s’y connait un peu plus, et d’autres amis peuvent carrément converser avec moi. Généralement ceux qui parlent à peu près bien anglais sont ceux qui sont partis pendant des mois travailler comme ouvriers du bâtiment à Dubaï ou en Malaisie, ou sur des cargos aux équipages multinationaux.
La maison de Selvan est faite en feuilles de cocotiers, et possède le minimum nécessaire pour vivre à peu près. Les économies, il ne connait pas, et presque chaque jour il part pêcher pour nourrir sa femme Isabella et ses deux enfants. Les frères et ses parents sont aussi d’une gentillesse incroyable. Je suis resté trois jours dans ce village rempli d’amour à chaque regard. Trois jours merveilleux. Un jour, nous avons passé presque la journée à être présenté à toute la famille, à parcourir toutes les rues pour rencontrer la tante, l’oncle, le grand-père, le neveu, la belle-sœur, puis les amis, puis les familles des amis. Puis tous voulaient une photo. Une photo qu’ils ne verront jamais. Mais ici le plaisir n’est pas dans la possession de la photo. Il est dans l’instantanéité du moment, de cette capture. Ce qui est magique est d’être immortalisé, mais avoir été immortalisé ne signifie plus rien, ils n’en connaissent pas le concept.
Je pourrais en raconter des tonnes et des tonnes sur ce qui s’est passé dans ce village, mais j’avoue que je suis temporairement un peu fatigué de tout décrire. Mais un peu en vrac, allez je continue.

Dans ma famille on s’est toujours soucié si j’avais assez mangé. Mon grand-père surtout est en constante inquiétude de savoir si ses petits-enfants ont suffisamment mangé. Je ne peux pas ressortir d’un repas chez mes grands-parents sans être rassasié pour deux jours. Ici, c’est un peu pareil. Chaque personne que je croise, elle me demande «Sapeudeu?» Ça signifie «manger». Surtout les femmes. Un geste de la main vers la bouche, ce geste universel, me fait comprendre qu’on me propose de manger, ou plutôt qu’on me demande si je veux manger. Et ce n’est pas du pipeau, si je dis oui, je dois être préparé à être rassasié pour 24h!
Parfois un regard furtif suffit. Je passe dans la rue, je croise le regard d’une femme (des fois des hommes ou des enfants, mais c’est surtout les femmes, qui font la cuisine), alors elle fait le geste accompagné d’un «sapeudeu?», puis quelques pas et je croise une autre personne, même geste, même mot, et ainsi quoi, cinquante fois par jour. C’est comme une traque. Comme les cauchemars dans les films d’horreur, quand le type croit que tout le monde dans la rue, tous les inconnus connaissent son secret et font le signe de la main qui tranche le cou. Bon ici ce n’est pas encore l’horreur, mais c’est assez fou, ‘‘sapeudeu’’, c’est comme un bonjour.

Un jour, Selvan m’emmène dans un bateau de ses amis qui reviennent de la pêche, nous faisons un tour dans ces petites barquettes et ça me fait vraiment plaisir d’être sur la mer un peu, de l’autre côté du rivage. Dans un bateau, je n’ai pas peur de l’océan, je lui fais la nique. J’aime bien les bateaux en fait. Il me montre les maigres prises de la nuit (ils partent à 3 heures du matin pour pêcher en mer, mais en ce moment, ce n’est pas une bonne saison), mais il y aura assez pour déjeuner de délicieuses petites dorades préparées en curry et des crabes frits, un régal.

Dans ce village, il y a aussi plusieurs églises, dont une vraiment cocasse, je crois bien que c’est la plus étonnante que j’ai jamais vue, en forme de bateau-avion. Assez incroyable. Si quelqu’un en connait une plus extraordinaire, qu’il me le dise! (voir photo)
D’ailleurs, ce village est vraiment attrayant, je veux dire, touristiquement, il a tout : un calme rare en Inde (peu de klaxons et d’effervescence), il est pittoresque au possible, cette église bizarre et d’autres plus classiques mais jolies, des belles ballades le long des plages...
Je me demande comment ils fabriquent leurs guides, chez Lonely Planet, Rough Guide ou Le Routard, car il y a vraiment plein de choses étonnantes à voir et d’endroits vraiment tranquilles à découvrir. Des lieux où les habitants seraient vraiment contents, je veux dire avec le cœur, de recevoir des étrangers qui leur rende visite... Mais les guides se contentent de lieux vus et revus. A croire que les types du Lonely, ils utilisent le Rough pour aller dans les endroits décrits par celui-ci, qui lui-même a piqué dans Le Routard, etc...

Bon, c’est peut-être le moment de lâcher un peu la plume, le moment de quitter ce petit endroit, un paradis que m’ont confectionné mes hôtes pour me mettre à l’aise du mieux possible. Selvan m’avoue par interprète interposé qu’il est si heureux de m’avoir chez lui. Parce que je suis un ‘‘riche’’, car malgré tout, je suis un peu sale et mal fringué, je bouge à vélo, mais si je suis là et peux me permettre de ne pas travailler, j’ai quand même des arrières qu’il n’aura jamais. Et ce riche, il dort dans sa maison en feuilles de cocotier, mange dans ses vieux plats en inox, avec la main, va faire un tour de bateau avec lui et donne même le coup de main à tous les pêcheurs pour tirer les bateaux hors de l’eau (travail je l’avoue assez exténuant). Il est tellement honoré que je puisse me contenter de cela, et même en redemander et en être heureux. J’apprécie sa vie simple, alors que ce n’est peut-être pas simple pour moi qui suis habitué au confort. Il m’en est reconnaissant et même au-delà. Il ne veut même plus que je parte et souhaiterait me garder des jours, des semaines, des mois même.
Mais bien sûr, moi, j’ai la bougeotte. Je pourrais rester un peu plus oui, mais... je ne sais pas ce que je veux vraiment, mais je vais à Kanyakumari, c’est ma destination, alors je continue. Ces derniers jours furent en tous cas riches en émotions.



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