dimanche 6 juin 2010

C’est la fête à Murugan

Avant de partir de Rameswaram, j’avais presque la flemme de finir la route à vélo jusqu’à Kanyakumari, 350km plus loin vers le sud, et je pensai paresseusement prendre le train.
M’en empêcha une paresse supérieure : celle de devoir réserver un billet (si c’est compliqué avec la SNCF, c’est que vous n’avez jamais essayé les Indian Railways!) Et je ne le regretterai pas. La route de Kanyakumari fut très riche d’expériences.

Au premier jour de pédalage, au bout d’une quarantaine de kilomètres, je décide de m’arrêter pour visiter un temple dans un village qui pourrait passer inaperçu sur une carte : Tirupulani. Un gros temple pourtant connu des hindous. Je mourrais de faim et voulais déjeuner quelque part, mais je me forçai à tenir un peu plus, pour visiter ce joli temple. Et j’ai bien fait : Un type tout maigre, avec une longue barbe blanche et de longs cheveux, vêtu d’un drap autour de la taille seulement, m’invite à pénétrer dans un couloir transversal dans lequel le déjeuner est offert.
Dans ce large couloir sombre, une quarantaine de personnes s’assoient sur le sol de chaque côté, dos au mur, en ligne. Je prends ma place, peu à l’aise pour manger sur le sol comme d’habitude. J’essaie de croiser les jambes, ça ne marche pas bien, mais au bout d’un moment je trouve une position presque bonne, si ce n’est la patte morte en me relevant! Quelques personnes s’occupent de la distribution, d’abord les feuilles de bananier (les assiettes), puis les petits tas de side-dishes (des légumes généralement), un gros tas de riz sorti d’une énorme gamelle, et enfin la sauce épicée et parfumée, le Dhal ou le Sambar selon ses préférences est versée sur le riz. Chacun servi s’occupe de son plat, mélangeant bien le riz et la sauce à pleine main (droite, car l’autre c’est pour la sortie), puis faisant une petite boule qu’il porte à sa bouche, la poussant avec le pouce, comme j’ai maintenant appris à le faire.
Il y a de tous les genres de gens autour de la ‘‘table’’. Le type à ma droite ne dit pas un mot, il est tout serein ce vieux aux cheveux longs et gris-blanc. On croirait qu’il habite ici depuis des années. Il me regarde en souriant de temps en temps et en faisant des signes avec les mains en guise de communication. Je réponds de la même façon. Nous comprenons chacun ce que nous voulons, et ça va bien comme ça! Il y a aussi des jeunes un peu modernes, jeans et chemises ‘‘fashion’’, des jeunes du village pourtant, mais la modernité est arrivé dans les villages avec la télévision. En face de moi une rangée de dames du village en saris délavés, qui portent sur leur visage l’image de leur vie d’épouse et mère pauvre, et aussi un sourire à l’égard de quiconque croise leur regard. Nous mangeons tous en silence mais pensons tout haut. Le repas est une conversation des regards, le plus grand étant celui du Dieu vénéré dans ce temple qui a priori nous bénit tous et nous aide dans le chemin de notre vie en nous offrant ce repas.
Au moins une bonne chose de cette religion, ose-je penser, c’est que les donations dans les temples servent surtout à pouvoir nourrir les gens, pas tout le monde, en fait seulement ceux qui passent là. C’est une sorte de ‘‘restau du cœur’’ occasionnel, le cœur étant ouvert aux nécessiteux autant qu’aux aisés. On retrouve cela souvent dans ce pays : ashrams, dharamsala, temples, organisations caritatives, centres de méditation sont financés par des dons, et ne ciblent personne en particulier, ils sont ouverts à tous sans participation obligatoire...

Je repars le ventre plein avec mon fidèle compagnon Hercule mais la chaleur de cet après-midi me somme de m’arrêter pour me reposer à l’ombre d’un arbre, devant un autre petit temple quelques kilomètres plus loin. Providence, destin, hasard, peu importe : il se trouve que je me suis arrêté au bon endroit encore. Des gens dressent un petit chapiteau en feuilles de bananier, installent des luminaires, et en profitent pour m’inviter, que dis-je, me forcer à rester pour participer au festival du lendemain. Je me donne deux secondes pour réfléchir mais réponds ‘‘oui’’ avant de les avoir prises.

J’offre mon aide pour la préparation, mais décidément il est impossible dans ce pays de donner la main. On me force à m’asseoir, à rester ‘‘confortablement’’ assis. Il y a un truc chez les tamouls, sans doute, qui les force à se dire qu'un invité assis est un invité comblé. J’en ai vraiment les fesses usées au bout d’un moment, je vous l’assure. Alors je m’assieds, et j’observe ce qui se passe, somnole un peu parfois sous le poids de cette chaleur continuelle.
Plusieur fois, un bus s’arrête devant le temple (situé sur une route principale), et un type sort (le conducteur sans doute) qui vient casser une noix de coco sur l’autel avec force et violence, comme s’il venait de se disputer avec sa femme et voulait casser une assiette pour la forme. Il repart aussi sec, sans un mot, sans un arrêt pour une prière ou quoi que ce soit. Etonnant!
Le soir arrive, je me suis sorti un livre pour patienter, car je ne puis aider sans offenser quelqu’un. Les gens m’observent curieusement quand je lis. Il semblerait que lire est une activité taboue pour la plupart des gens. Ou que ce soit réservé à une sorte d’élite. Parfois on me demande pourquoi je lis, et je réponds bien évidemment pour améliorer mes connaissances, mon Savoir. Et une auréole apparait alors au-dessus de ma tête. Une distance respectueuse s’installe. ‘‘Cet homme est un sage’’ pensent-ils! Vraiment. Car pour les gens ici, lire le journal est déjà une grosse activité intellectuelle, alors un livre! Ce pourrait être un Mary Higging Clark ou un Harlan Coben, le genre de littérature qui n’apprend rien mais aide à passer le temps et la vie comme la télévision le fait si bien (et que je n’aime pas vraiment, justement pour ces raisons), alors ces observateurs parfois illettrés seraient tout aussi admiratifs.
Je fais dodo super bien sur le béton lisse de l’abri à côté du temple, rafraichi par la brise nocturne. A l’aube je me lève, je me gratte la tête, un cafard gros comme une palourde me tombe du dos et file dans un recoin d’ombre. Heureusement, de bon matin, je ne réagis pas à ces trucs. A peine réveillé qu’un petit déjeuner surgit, thé et vadai (petits en-cas que l’on trouve partout). Un des ouvriers s’est occupé de moi. Ils sont vraiment tout dévoués, c’est incroyable.
Les gens arrivent ensuite des villages voisins, petit à petit, et rapidement près de 200 personnes sont là pour créer un joli brouhaha. Un autre petit déjeuner est servi, un biryani (du riz aux épices). Puis arrive la première procession depuis le village voisin situé à bien 5 kilomètres. Des gens venus à pied avec d’étranges méthodes de dévotion.

Tout d’abord, des enfants, quatre ou cinq de 8 à 15 ans arrivent exténués au terme de cette marche sous un soleil de plomb : ils portent des pots de lait sur leur tête et sont droits comme des balais, mais lessivés comme des serpillères. On leur fait faire le tour du temple puis pénétrer dans la petite chapelle. Lorsqu’ils ressortent des adultes s’occupent d’eux, les ventilent, leur donnent du sucre, ils sont au bord de l’évanouissement.
D’ailleurs il y a une fille dans les 12 ans qui est complètement dedans, elle s’évanouit plusieurs fois puis repars dans une sorte de transe au son de la musique rythmée de tambours et flûtes. Elle danse en transe un peu comme ces ‘‘ravers’’ qui dansent encore mollement, chaotiquement après 24 heures sous extasy ou LSD à se trémousser psychédéliquement sous de gigantesques murs d’enceintes dans des fêtes ‘‘campagnardes’’. Et elle s’évanouit presque, et elle se relève puis repart en transe, et elle s’évanouit, ainsi de suite. Les adultes la laissent faire et l’aident. Moi je trouve cela un peu exagéré. Les enfants choisissent eux-mêmes d’accomplir ce rite me dit-on. Toutefois je doute qu’un enfant soit bien conscient de ce qu’il fait, de la signification réelle. Je crois surtout que c’est leur éducation qui leur suggère que ceci doit être accompli, comme un bœuf tire un char parce qu’on lui a toujours dit qu’il devait tirer un char. Mais je ne connais peut-être pas assez bien les tenants et aboutissants de cette culture, que puis-je vraiment dire?
Il y a aussi deux types, la vingtaine eux, donc plus conscients de leur dévotion, qui arrivent depuis le village aussi, avec une grande pique à brochette en travers des joues.
Plantée en travers, et ils dansent, la lance d’acier se pliant sous le rythme de leurs pas. Ils rentrent aussi dans le temple puis en ressortent et on leur enlève la brochette. Leurs joues saignent mais ils les garderont ainsi toute la journée et la nuit. Je dois dire que cela m’a impressionné.



Maintenant, c’est près de 500 personnes qui sont confinées dans cet espace restreint du temple hindou. Des gens préparent le repas de midi (enfin 14h) dans d'énormes marmites.
Pendant ce temps, je suis hélé de partout, on me parle à droite à gauche, et il faut que je raconte encore et toujours la même histoire. Parfois pour m’amuser j’invente des variantes, je transforme une ou deux choses sur moi, sur mon voyage, sur ma famille... et sur mon mariage même. Parce que c’est bien une question récurante au possible, le mariage. Alors parfois je suis marié, parfois pas, parfois fiancé.
Alors arrive l’heure de manger, tout le monde est installé à table, enfin surtout les privilégiés j’ai l’impression. Les uns sont à table et sont gros ou beaux, les femmes vêtues de saris très colorés et dorés. Les autres sont assis par terre à côté et sont plutôt maigres et moches, et vêtus de vieux vêtements délavés. Il y a un discours au micro. Personne n’écoute, tout le monde attend ‘‘la bouffe’’. Des gens sur la scène reçoivent des étoffes et couronnes de fleurs... au nom de Dieu sans doute, ce Dieu Murugan, Dieu des tamouls (et si l'on en croit wikipedia en français, signifiant "jet de sperme"!) a jugé bon d’offrir des colliers de fleurs et des étoffes aux organisateurs, personnes ne manquant pourtant de rien. Moi aussi, on m’a propulsé sur la scène, et je dois faire un petit discours improvisé. Ah, j’ai toujours été très mauvais en discours, présentation, impro ou quoi que soit en public, mais étonnamment cette fois, c’est passé super bien, sans hésitation, sans ces horribles ‘‘heuuu’’ que je place habituellement à chaque recoin de mot! Enfin surtout, je crois qu’ils n’ont rien compris à mes paroles en anglais, et qu’ils attendent le repas avec impatience. Les gens sont là pour manger, pas pour écouter des balivernes.
A table, il y a un type debout derrière qui s’occupe tout spécialement de moi, pour que je sois le premier et le mieux servi. Impossible de n’être pas spécial ici, comme j’ai dit les indiens sont d’une servitude exagérée dans ce pays. Alors je laisse aller, certains en profiteraient, j’en suis gêné.
La journée passe, nombreuses discussions basiques, sieste, beaucoup de gens sont partis et restent peut-être une centaine de personnes, la moitié d’entre elles pénétrant dans le centre sacré du temple, une petite pièce où l’on adule Murugan. Je suis invité à y entrer aussi, pour observer le puja (rituels d’offrandes), être béni (je ne connais pas vraiment le terme hindou) avec un joli point rouge et jaune au milieu du front, et rester pour le repas du soir en présence même de Murugan présidant la table. Les hindous savent que je suis chrétien, mais ils sont fiers que je m’intéresse à leurs traditions. Ça fait plusieurs fois que l’on m’invite à pénétrer dans des temples. Dans les grandes villes tamoules, c’est interdit aux non-hindous. On peut entrer dans un temple, mais non dans ses parties les plus sacrées et encore moins en prendre des photos. J’avais lu avant de voyager des gens qui semblaient bien connaitre le pays, y avoir voyagé souvent, dire qu’ils n’avaient jamais pu participer comme j’ai pu le faire. Finalement, je me dis qu’ils suivent comme tout le monde les guides, ou ce que disent les gens comme eux. Les choses sont bien différentes quand on sort des sentiers battus (pas ceux du Lonely Planet, dès l’instant qu’ils y sont indiqués), que l’on part dans l’inconnu, que l’on se laisse aller là où personne n’a rien décrit. Il y a des merveilles, matérielles et humaines, au-delà des frontières des trajets touristiques. Il faut seulement enjamber ces barrières, ce n’est pas si difficile après tout.
La fête continue dans la soirée, car, se prépare le dernier rituel. À l’entrée du temple l’on met le feu à d’énormes bûches de bois qui vont se consumer toute la nuit. Leurs cendres et braises vont s’éparpiller petit à petit sur un rectangle de 2m sur 5m tracé au sol.
Quelqu’un m’emmène vers 2h du matin à moto dans la nuit pour rejoindre le village. Avant d’arriver, nous évitons de justesse trois vaches, deux abrutis et un âne se promenant tous feux éteints au milieu de la route. Au village, des gens se préparent à tirer deux chars transportant Murugan et Ganesh (le Dieu à tête d’éléphant) jusqu’au temple. Ils marcheront toute la nuit.
Moi, je vais dormir quelques heures. De nombreux gens sont restés au temple dormir aussi. Au matin, les braises au sol sont incandescentes, des gens les aplatissent, les préparent. Le vent répand une chaleur brûlante tout autour mais le public s’entasse tout de même bien autour. La procession du village arrive, et une dizaine d’hommes alors se préparent pour le rituel final : traverser les braises, pieds-nus, sans courir (sauf le dernier!) puis rendre grâce à Murugan pour cette épreuve.
Voici ce que ça donne en vidéo :



Je pense que tous ces rituels de la douleur (les longues marches, les brochettes dans les joues, les braises), c’est un peu pour se rendre compte qu’elle existe, mais qu’elle est surmontable. Aussi pour se préparer à toutes les douleurs de la vie, maladies, blessures... La douleur fait partie de notre corps, nous devons la subir car elle est notre alliée en un sens, et non la détruire par tous les moyens. L’apaiser peut-être. Mais l’effacer revient à l’oublier, et oublier ses enseignements.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bien, tu avances sur les chemins du sud et dans la participation aux fêtes religieuses- Tu semble vivre des expériences super. Mais ne restes-tu pas trop en surface de "l'arrête vive de l'univers" ?
Amitié Abhishi

Anonyme a dit…

merci de nouveau pour ces récits fascinants. Et cette pensée sur la douleur est très intéressante...
Spin

Anonyme a dit…

Ils boivent quelques Ricards pourpassentir qd ça ait mal...

Si si, c'est vrai, je connais en mec qui a fait ça en espagne, il sentait même pas sa main brulée...

(Désolé pour la hauteur philosophique limité de ce post...)

merZhin

toortoth a dit…

Abhishi, oui il est possible que je reste un peu en retrait, ou meme beaucoup. Je ne comprends pas tout, et je peux t'assurer qu'il est inpossible d'avoir des informations sur ce qui se passe, barriere de la langue oblige. Personne ne parle anglais, ou alors pas plus de 10 mots. Et je ne me sens pas bien dans les villes ou j'ai par ailleurs plus de chances de truover des personnes parlant anglais et pouvant m'expliquer... et encore, pas toujours. Bref, il y a un moyen pour que tout ce que je vis puisse me faire acceder a une certaine verité : la lecture. Mais il ne m'est pas possible dans l'état actuel de mon voyage de concilier lecture et expériences. Je prends des notes, et je lirai quand le moment me le permettra...

merZhin, si tu fais allusion a une certaine créature alpine qui savait matérialiser des cercles parfaits dans la paume de sa main, je ne crois pas que ce soit à l'issue des memes pratiques religieuse!!! haha

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