Je descends de mon vélo, installe la béquille proprement afin que le vélo ne bascule pas sous le poids de mon gros sac à dos installé sur le porte-bagage arrière. Les indiens installés chez le marchand de thé, ainsi que le marchand, me dévisagent, muets. Car souvent, je l’avoue, je me grise de ma désinvolture. Je revêts le costume de la banalité. J’agis comme un indien, du moins j’essaie. Alors je m’approche du marchand et lui demande un thé masala dans sa langue, en essayant au mieux d’imiter leur accent tamoul. Il scotche quelques secondes avant de s’exécuter. Je m’assois à côté de l’un des clients sur le banc. Après un moment, il y en a un qui se remet de ses émotions et tente la discussion. Ce sera mon interlocuteur privilégié. Questions habituelles, d’où je viens, mon nom, etc. Je bois mon thé, tranquillement, personnage inhabituel en situation banale. J’observe les alentours, le marchand de poulets qui en abat un aussi simplement qu’il se décapsulerait une bière, le boucher qui jauge de la main la qualité d’une chèvre que tient en laisse un paysan, pour peut-être lui acheter. J’entends au détour d’un regard une personne récemment arrivée qui demande à une autre (qui avait déjà demandé à une première qui avait profité de la traduction de mon interlocuteur) mon pays, pourquoi ce vélo, ma destination... Ils se passent le mot comme on pratique le téléphone arabe. Certains s’arrêtent quelques minutes pour m’observer, comme moi je m’arrête au bord de la route pour observer un singe, puis repartent avec une histoire à raconter à leur famille. Enfin, j’ai avalé mon thé, et comme si de rien n’était je me lève désinvolte, salue la compagnie, grimpe sur mon vélo et recommence à pédaler. J’ai été un étrange passage dans la journée monotone de ces villageois.
Ces trois jours après l’orphelinat, j’en aurai fait des kilomètres. Cent quatre-vingt environ. Le premier jour fut plutôt facile avec beaucoup de parties en pente. J’aboutis rapidement à la ville de Mettur située au pied d’un énorme barrage, sur la plus grosse rivière du sud indien. Dans cette rivière, un tas de gens se baignent, ou lavent du linge, puis le font sécher au soleil étendu sur les pierres chaudes des berges. Un patchwork géant.
Le deuxième jour, descente dès 6h45 vers le sud en longeant la Cauvery River, bordée de montagnes. Je les vois sur ma droite à l’ouest, et j’ai peur qu’à un moment je ne doive les grimper car ma carte prévoit que je bifurque dans cette direction quelques kilomètres plus loin. Mais ça se dégage, et quand arrive le moment de continuer vers l’ouest, ce ne sont plus que de gentilles collines aisées à grimper. Depuis Dharmapuri jusqu’à là, les gens sur le chemin n’ont pas été toujours très aimables. J’ai eu peu d’échanges avec les locaux. C’est pour cela que j’ai parcouru pas mal de kilomètres, car je ne me suis pas trop arrêté çà et là.
J’arrive à Athani, une petite ville relais. Je m’arrête pour me procurer de l’eau, et le vendeur s’avère extrêmement enchanté. Il me donne plein de biscuits et barres énergétiques qui valent bien plus que la bouteille d’eau achetée. Ses quatre enfants arrivent, attirés par la présence d’un individu inhabituel, et il me les présente avec une fierté presque disproportionnée, les forçant du coude à saisir cette chance de me toucher quelques mots en anglais. Les enfants sont intimidés et aussi fiers que leur père, car moi, touriste improbable dans ce petit bled, je me suis arrêté chez lui et pas ailleurs. Je crois que c’est le genre de père, qui fera tout pour que leurs enfants puissent faire des études, et quitter le bled où il a dû rester coincé toute sa vie à vendre des biscuits et des rafraichissements dans une échoppe classique comme il y en a des milliers en Inde.
Plus loin, je roule tranquillement, quand des types me voient en me dépassant ou me croisant en mobylette et, le temps de réaliser, font demi-tour pour, curieux, en savoir plus sur ma présence ici, sur un vélo indien, dans une campagne au manque certain d’attrait touristique. Mon aura est revenue, les bonnes expériences humaines refont leur apparition. En fait, il y a des jours avec, et des jours sans, c’est tout.
Je roule encore, midi arrive. Mon ombre est pile à ma verticale, on ne peut pas faire plus. J’aperçois un abribus en béton comme la campagne en est parsemée, je m’arrête pour me reposer à l’ombre. En face, il y a un temple, et des gens qui jouent à s’asperger d’eaux colorées. Alors je traverse la route et vais demander ce qui se passe. Aujourd’hui, c’est la fête hindoue de «l’eau jaune».
On s’asperge d’eau teintée avec une poudre jaune, et aussi accessoirement associé avec le début des vacances scolaires, avec de l’encre bleue. Très vite, je me mets à jouer avec eux, bien qu’ils soient un peu gênés de me balancer des couleurs sur les vêtements. Il commence à faire très chaud, et les enfants m’indiquent que depuis trois jours, la rivière a recommencé à couler, puis m’invitent à la baignade. Là je dis oui, une bonne baignade ne se refuse pas, par cette chaleur. Nous plongeons dans l’eau brune, sa température est parfaite, mais je ne préfère pas savoir le degré de saleté. Ca n’empêche qu’on en profite pour se savonner et pour y passer des heures à se lancer une petite noix de coco pour s’entrainer au cricket. Puis en sortant, nous allons faire une petite partie de cricket, ça n’y loupe pas. Le soir arrive, un orage soudain interrompt notre partie. Moi, je l’ai trouvé magnifique cet orage, et en quelques instants, la température a descendu à environ 25 degrés, un bonheur. Mais pas pour eux qui grelottent et se couvrent d’étoffes supplémentaires. Arrive l’heure de la prière au temple, je suis invité à y participer. C’est un village, les gens sont curieux et donc, pas besoin que je sois hindou. En fait, la cérémonie est suivie pour rassembler les villageois plutôt que pour exercer un culte. Mais la cérémonie reste cependant haute en couleurs! Un type prépare des offrandes : noix de coco, bananes et autres fruits, installés sur une feuille de bananier dans un plat, et disposée en face de la statue du Dieu vénéré. On lui sert à manger en fait, au cas où il aurait faim. C’est gentil. Autour, d’autres personnes s’agitent pour préparer les encens, les bougies, les ustensiles, comme des cuistots dans la cuisine d’un grand restaurant. Dans un coin le vieux chef dirige sa petite équipe, tout en chantant quelques refrains religieux dans un micro pour annoncer la cérémonie au village. S’ensuit tout un tas de gestes précis, ayant été répétés des milliers de fois, puis nous sera servi du lait de coco dans la main, pour tout le monde, et moi aussi. On m’a parfaitement intégré à la cérémonie et on s’en amuse, car bien sûr je ne sais pas trop où me placer, quels gestes effectuer! Le type qui a préparé les offrandes place un point rouge et jaune avec de la poudre au milieu du front de tous les gens présents, puis sera servie enfin une grande préparation de bananes, sorte de compote super-sucrée. Nous mangeons tous et chacun repartira chez lui petit à petit.
mon petit point au milieu du front :)
La nuit est bien installée, et ce soir, je logerai dans la grange à riz de la famille de Santosh, un des enfants qui a voulu m’inviter à rester chez lui et qui parle un très bon anglais. Sa grand-mère vient me servir un bon plat d’idlis et de riz, accompagnés d’une sauce sacrément épicée, mais sacrément bonne. Puis nous papotons quelques instants avec Santosh, qui fait à merveille l’interprète pour papa, maman, la grand-mère, la tante, l’ami de la famille, et même le maire du bled, fier d’avoir un européen dans son village!Le lendemain, ils ne voudront même pas me laisser repartir. Mais malgré leur bon accueil, je sens que j’ai envie de repartir, d’aller un peu plus loin. Ce n’est pas encore le moment de rester.
Pour je ne sais quelle raison, les indiens ne sourient presque jamais sur les photos.
Cela n'empêche qu'ils sont très souriants pour la plupart.

1 commentaire:
Yes, this we also noticed, that Indian people don't smile on pictures. They stop you on the street and ask with the big smile on their faces to make a photo of them, but as soon as you raise the camera, the smile is vanished.....
Kadri
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