samedi 15 mai 2010

Rencontres à Ooty

Je monte sur une colline de la ville, pour aller me renseigner à l’office qui gère le parc naturel Mudumalai dans la jungle non loin. Il est neuf heures du matin, et la ville se réveille petit à petit.
Quelques types me saluent, avec un sourire, je leur renvoie le bonjour, sans m’arrêter. Car j’ai appris peu à peu (même si je me trompe encore parfois) à reconnaitre ces personnes qui vous saluent juste pour cet échange succinct. Ils ne sauront de toute façon pas engager une conversation. Alors s’arrêter ne mène qu’à une confusion gênante, surtout pour eux : ils sont gêné de ne pas pouvoir aller plus loin dans la discussion alors vous renvoient un peu brusquement, sans penser à mal toutefois. Plus haut, un autre type me salue, je lève la main machinalement, et continue. Mais du coin de l’oeil je repère que celui-ci pourra discuter un peu plus : c’est un européen, bien caché sous des vêtements indiens usés et un peu sales. Je m’arrête alors pour aller bavarder. C’est un Gallois, qui cependant vit ici depuis près de quarante ans. Disons qu’il s’appelle Ben, mais j’avoue avoir oublié son nom. Je ne retiens jamais le prénom de quelqu’un qui me l’a dit dès la première phrase, car inconsciemment, mon cerveau rejette cette information, la considérant comme superflue pour l’instant. Dans ma tête, il n’y a pas d’anticipation, et un prénom ne sera retenu que si je trouve un intérêt particulier en la personne, donc si nous avons discuté un bon moment déjà. On ne devrait jamais se présenter au premier contact, mais seulement après avoir fait connaissance! Bref, disons que ce Gallois s’appelle Ben.
Nous commençons la discute en montant vers l’office. Celui-ci n’ouvre qu’une heure plus tard, alors Ben m’invite à pénétrer dans un bouiboui que je n’aurais même pas remarqué. Il y a un petit banc et une table, où l’on s’assoit. Ben salue en tamil la grand-mère qui prépare le déjeuner dans sa cuisine. Ce bouiboui, c’est aussi sa maison. Nous prenons des thés et déjeunons des idlis délicieux, tandis que Ben me racontera sa vie.
Il est arrivé en Inde avec la vague hippie de 68. Il est héritier d’une famille très riche qui a de nombreuses possessions au Pays de Galles. Jeune, il s’est mêlé aux hippies pour aller goûter à la vie simple de l’Inde. Comme beaucoup d’autres gens à cette époque, il ne croyait pas que la société dans laquelle il vivait pouvait se diriger dans le bon sens, elle était déjà foutue. Qu’elle ait maintenant pris le bon chemin ou non, est une question d’opinions. Donc il s’est retrouvé en Inde, vaquant au jour le jour sans but. Seulement il bougeait de place en place. Il s’est vite retrouvé à dormir dans les rues, clochard parmi tant d’autres, dans le nord de l’Inde, autour de Delhi ou Bénarès. Ayant des ressources financières importantes, il ne les utilisait presque pas, et errait seulement, se concentrant plutôt sur une vie plus spirituelle, dénuée de toute possession. Pourtant, il est rentré à plusieurs reprises dans son pays, pour repartir aussitôt. Un jour, il a décidé de rester en Inde. Plus de va-et-vient entre l’opulence et le dénuement, il a choisi le dénuement. Ensuite, il s’est retrouvé dans le sud, dans ces montagnes autour d’Ooty, il y a trente ans. Il a rencontré une jeune fille d’un village tribal, avec laquelle il s’est marié. Ils ont eu trois enfants. Ils vivent là dans une maison qu’il a fait construire. Il n’a jamais travaillé. Alors comment fait-il pour manger, construire une maison, élever des enfants? Il y a encore vingt ans, l’Inde était misérablement bon marché et il put construire pour peu d’investissement, une maison simple. Manger ne coute pas très cher non plus. Mais il a quand même voulu fournir toute l’éducation nécessaire à ses enfants pour qu’ils fassent leurs propres choix. Ainsi me confie-t-il que le coût de ses trois enfants représente environ 5000 euros par ans. Je pense que cette dépense excède largement celle d’une famille moyenne en Inde! Ceci pendant vingt ans, et la somme peut être importante. Donc il n’a pas travaillé depuis tant d’années, cet argent est seulement de l’argent que sa famille a gagné auparavant. Il a dit à ses enfants, qui ont passé 22 ans maintenant, qu’ils pouvaient faire des études, et qu’ils avaient le choix maintenant de travailler ou non. Il leur a dit clairement qu’ils n’ont pas à se soucier de l’argent, car ils en auront suffisamment pour toute leur vie. Ils peuvent se consacrer à un travail, ou seulement à la spiritualité. Ses deux filles travaillent à Bangalore, son fils est revenu vivre avec ses parents. Alors quoi? C’est si facile? Ce type est en fait sacrément riche, si on compte un peu, et il mène la vie qu’il entend. Mais il y a quand même, d’après moi, un sacré décalage entre l’indien qui vit simplement parce qu’il n’a pas le choix, et le Gallois qui vit simplement parce qu’il sait qu’il a une fortune derrière lui. A ce titre, il est même aisé, en comptant bien, de travailler deux mois en Europe, et de vivre le reste de l’année à ne rien faire que de se concentrer sur soi-même. Il y aura même des réserves. Un indien, lui, s’il perd son travail, il se retrouve à la rue. D’ailleurs, son travail lui sert à rapporter chaque jour l’argent nécessaire à nourrir sa famille pour un jour. A-t-il le temps de se consacrer à la méditation? Bien sûr que non, il n’a pas de réserves.
Je ne veux pas juger Ben, qui d’une manière injecte de l’argent gallois dans l’économie indienne. Mais comment peut-il vivre sans aucun projet, que celui d’attendre la fin de sa vie, en dépensant l’argent qu’il n’a pas gagné? Comment ne pas songer à venir en aide concrètement à des personnes dans le besoin, par exemple? Avoir une occupation qui puisse apporter quelque chose de positif dans la société dans laquelle il vit, plutôt que de méditer sans cesse pour accumuler une sagesse qui sera enterrée avec lui. Question ouverte, et je suis toujours en train de penser à cet homme et à sa vie. Pas pour suivre son chemin, mais pour trouver des réponses et comprendre.


Plus tard, de retour à l’auberge de jeunesse, je rencontre une femme, une indienne de Calcutta, venue pour un trek organisé par l’auberge. Elle a des problèmes car sa réservation n’a pas été prise en compte, et elle a payé, et ce n’est pas enregistré. En attendant que la situation se rétablisse, nous nous installons pour bavarder. Elle est intéressée par mon voyage, par mes idées et mes histoires. Et de mon côté, je suis intéressé par ce qu’elle peut me raconter sur l’Inde, sur certains aspects de son pays. Il est rare dans mon voyage que je puisse aborder de tels thèmes car peu de gens que je croise parlent vraiment anglais. C’est le risque, quand on veut visiter le pays à ma manière, il y a un tas de choses que l’on n’apprend pas, à côté de tout ce que l’on peut vivre d’incroyable. Alors cette femme (dont j’ai aussi malheureusement oublié le prénom, décidément) est professeur de philosophie indienne dans une université de Calcutta. Nous abordons donc après mes sujets de voyage, les explications de divers aspects de la culture indienne car je lui pose plein de questions. Elle est étonnée d’abord de rencontrer un européen qui ne pense pas comme tous les autres que la philosophie a été grecque il y a 2000 ans et française ou allemande il y a 300 ans, et c’est tout. Parce que c’est un fait, nous croyons tous que tout vient de l’Europe, philosophie, technologie, langues, religions, etc. La vérité est en Europe (ou aux Etats-Unis), point, c’est papa qui me l’a dit. Mais ce que nous ignorons, c’est que la plupart de nos langues sont dérivées de langues anciennes du continent indien, nos nombres aussi. Et de nombreux thèmes philosophiques a priori pondus par les grecs ont en fait été importés depuis le continent indien. Bref, puisque je suis ouvert à la remise en question de mon savoir, elle décide de m’éclairer sur de nombreux points, dont celui des castes.
Alors les castes en Inde, c’est quoi? On a appris à l’école, quand on ne séchait pas pour aller fumer derrière l’arbre de la cour de récréation, que l’Inde fonctionne autour d’une société de castes dont les gens ne peuvent se dépêtrer une fois qu’ils y sont nés. Quatre niveaux de société qui fonctionnent ensemble sans se mélanger, et acceptés de tous. Du moins, jusqu’à ce que l’éducation arrive dans le pays. Dans les campagnes, cette division de la société existe encore. Mais moi, franchement, je n’ai rien vu. J’ai bien vu dans certaines villes des gens qui marchaient dans la boue alors qu’ils pouvaient très bien utiliser le trottoir. Mais au début ça ne m’avait pas fait tilter. Ces gens sont les intouchables par exemple. En tous cas, je n’ai pas remarqué les problèmes de castes, mais ils existent pourtant. Moi parfois je fais des trucs d’intouchable sans le savoir, ça doit étonner des gens. Surtout, lorsque je peux en discuter avec quelqu’un qui parle correctement anglais, celui-ci n’adhère pas au système, il le rejette.
Alors il y a quatre castes : Tout en haut, les Brahmin, considérés comme ayant la connaissance, les professeurs, les poètes et écrivains, etc. Ensuite les Kshatriya qui représentent plus ou moins les domaines de l’état, rois à l’époque, police et armée. Puis les Vaishya qui s’occupent à l’origine de tout ce qui est commerce, échange. Enfin, tout en bas de l’échelle, sont les Shudra, ou intouchables, qui sont ceux qui s’occupent de ce que les autres n’ont pas le temps de faire : la maison, le nettoyage, la crasse en fait. Si l’on nait dans une caste, on n’en changera plus jamais, on se mariera avec un individu de la même caste, on aura le métier qui nous a été attribué à la naissance. Pas de passage possible.
Tout cela parait assez injuste, en effet. Mais voilà ce que cette dame de Calcutta m’a raconté: A l’origine, un type appelé Manu, en voyant la déroute dans laquelle sont pays s’engouffrait, a voulu créer un système dans lequel chacun aurait sa place pour que tout roule. Il a imaginé les castes, qui d’après lui n’avaient pas d’ordre. Donc au tout début, aucune des quatre castes n’était supérieure à l’autre, car chacune dépendait des autres. Il faut en effet des gens qui ont la connaissance, des gens qui s’occupent de l’organisation et de la défense, d’autres qui font marcher le commerce et enfin ceux qui s’occupent du ménage. On retrouve cela partout en fait, même chez nous. Et les Shudra n’étaient pas encore appelés intouchables, car ils n’étaient pas considérés comme inferieurs, puisqu’on avait besoin d’eux. Pourquoi la règle de la naissance? Pour la transmission des connaissances : un individu né dans une famille de Brahmin va être éduqué par eux, et donc leur sagesse et leur connaissance va s’accumuler au fil des générations. Il en est de même pour les autres castes, un fils de militaire sera éduqué dans la connaissance militaire, un fils de commerçant connaitra les ficèles du métier et excellera, et transmettra le savoir de son père additionné du sien, un fils d’homme de maison de même, etc. Maintenir une affiliation par la naissance, par la famille, permet d’additionner et de faire mieux de génération en génération. C’était le système inventé par Manu. Système qui fut accepté avec enthousiasme. Même le nom de Manu, en fait, donna en Sanskit (ancienne langue de l’Inde du nord) le sens ‘‘humanité’’
Mais bien sûr, les Brahmin, glorifiés de leur connaissance, surent vite comment l’utiliser pour s’attribuer de l’importance, et du pouvoir. Ils se placèrent donc vite en position de supériorité, la corruption aidant. Et les gens des autres castes leur firent confiance. Donc de l’éducation pour les Brahmin, pas d’éducation pour les autres, qui n’en ont pas besoin pour le fonctionnement de la société. Tout le monde a gobé à la longue. Et ainsi de génération en génération, plus personne ne s’est posé de questions. Les Brahmins parce qu’ils avaient le pouvoir et ça leur convenait. Les Shudra - que l’on appela alors intouchables - car ils sont nés ainsi, et on leur a dit depuis bébé que c’est ainsi, et on ne leur a pas appris à juger, à poser des questions, à utiliser leur cerveau humain fait pour cela.
Et pour en rajouter, un fils de Brahmin incompétent, aura tout de même le pouvoir, de par la caste. Au fur et à mesure donc, il y eu de plus en plus de ‘‘fils de’’, mais la transmission de savoir ne se fit plus, ce n’était pas nécessaire, le pouvoir était déjà là, plus qu’à l’utiliser!

Voilà, en gros et résumé, comment une brillante idée de société où tout le monde travaille aux tâches qui sont utiles pour les autres, fut gâchée par la corruption, le goût du pouvoir, et comment les gens ayant accès à l’éducation peuvent facilement utiliser ceux qui n’y ont pas accès, et justement leur en bloquer l’accès, pour enfin foutre en l’air tout le système.

C’est assez amusant, car après cette histoire, j’ai mentalement remplacé ‘‘système de castes’’ par ‘‘système communiste’’, ou ‘‘système capitaliste’’, et ça colle aussi! Une brillante idée de société, gâchée. Il est possible qu’il y en ait d’autres du genre. Peut-être que c’est tout ce que l’homme peut faire. Avoir de belles idées, et ne pas pouvoir les appliquer car quelque chose dans sa tête est programmé pour tout foutre en l’air.

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