Moi, vraiment, je n’y connais rien en enfants. Je l’ai déjà dit sans doute. Mais oui, parce que ça me fait peur,
je ne sais pas quoi faire avec eux. Pourtant, ils trouvent eux-mêmes quoi faire, eux, ils sont magnifiques d’imagination. C’est eux qui me dirigent, pour que je les amuse. Ces enfants de l’orphelinat où je suis resté quelques jours, m’ont adopté dès le début. Bien sûr, le fait que je sois un étranger joue beaucoup, car ils n’en voient pas beaucoup des étrangers, pour ainsi dire jamais. C’est une aubaine, car ils ont la possibilité d’exercer leur curiosité encore plus loin. Mais voilà, de mon côté, c’est quand même difficile à accepter d’être un roi sans mérite. Pour les enfants, j’ai le mérite d’être né ailleurs, et ça vaut l’admiration que l’on me porte. Je me sens traitre par mes incapacités. Tous ces enfants tournent autour de moi, me regardent, me parlent dans leur langue, quand ils ne connaissent pas les mots dans le peu d’anglais qu’ils ont eu l’occasion de pratiquer. Moi, bêta, je ne sais quoi leur répondre, parfois je panique un peu. Il faut trouver un jeu à faire avec eux, quelque chose, mais j’ai beau chercher dans ma mémoire, mon enfance a disparu sous une couche bien épaisse et bien grasse de conformisme, de réalisme ordonné. Pourtant, ils continuent à être là, autour de moi, se bousculant parfois pour en avoir plus, ne voyant pas ma détresse, ma panique. Mais ça leur suffit ma présence, c’est un minimum utile. Ils me regardent, ils me touchent les bras poilus, car des poilus, y’en a pas beaucoup non plus chez les indiens. Je suis un étranger, et je suis poilu. C’est ça mon mérite.
Très vite, je deviens ‘‘Uncle’’ (Oncle) pour eux. Et de partout ça fuse, Uncle par-ci, Uncle par-là. Lorsque l’on se dirige vers le petit terrain de cricket (un terrain vague) entre des chemins de terre, ils veulent tout me montrer, à droite, à gauche, je dois tourner la tête partout, comprendre ce qu’on veut me montrer, répondre, si possible. C’est un boulot. Je suis dépassé par les évènements. Un gosse me tire par une main, un autre de l’autre côté fait la même chose. Un peu plus loin, il y en a un qui veut absolument que je voie comment il manie la batte de cricket, et puis un qui m’envoie la balle et qui veut que je fasse le lanceur à mon tour... On arrive au terrain, on se met en place, moi je ne comprends rien, je ne connais pas les règles. Un des enfants me met la batte dans les mains et déjà la balle arrive lancée habilement depuis un point précis quinze mètres plus loin. Vite, je réagis, loupe la balle. Je ris, les enfants rient, je n’ai pas le temps de réagir quand la balle est déjà repartie puis lancée vers moi. Je la loupe trois ou quatre fois avant de parvenir à la taper avec ce bâton de forme étrange, long et plat. Des enfants courent, à droite, à gauche, attrapent la balle, la lancent, se précipitent. Moi, je suis là tout bêta. Plus tard, quand je leur dis que le cricket n’existe pas en France, ils sont stupéfaits. C’est tellement partie intégrante de la vie en Inde, qu’ils ne peuvent imaginer un jour sans cricket, nulle-part dans le monde.
C’est l’heure de rentrer, pour le dîner, et je ne sais toujours pas ce qui se passe, j’ai l’impression d’être tout dépourvu d’habileté, je me sens tout con en gros. Mais ça ne découragera pas les enfants. Le soir, je demande à John de me donner des cours de cricket, de m’expliquer les règles, patiemment.
Deux jours après, le grand match. On fait les équipes, c’est du sérieux. Les enfants se battent pour m’avoir dans leur équipe, malgré la faible prestation dont j’ai fait preuve la première fois. John est dans une équipe, moi dans l’autre.
Une petite explication des règles, en simplifiant : Il y a deux équipes de onze joueurs. Le match se joue en deux parties. Dans une partie, une équipe est «batteuse» et l’autre «receveuse». On inverse les rôles pour la deuxième partie. L’équipe receveuse possède un «lanceur» et dix «receveurs» répartis sur le terrain. Le lanceur lance la balle sur le batteur. Celui-ci doit taper et envoyer la balle le plus loin possible. Les receveurs doivent rattraper la balle et la renvoyer immédiatement au lanceur. Le batteur, pendant ce temps, doit courir jusqu’au lanceur et revenir un maximum de fois. Chaque longueur est appelée un «run», et chaque run est un point de plus pour l’équipe batteuse. Si le batteur n’est pas revenu à sa base lorsque la balle revient au lanceur, il est éliminé. Donc, à chaque lancer, le batteur devra taper la balle, et courir une deux ou trois longueurs, marquant un deux ou trois runs. Les coups spéciaux : si le batteur fait sortir la balle des limites du terrain avant qu’un receveur n’ait pu l’attraper, et que celle-ci a touché le sol avant, il marque 4 runs d’un coup. Si la balle sort du terrain sans toucher le sol auparavant, il marque 6 runs, le maximum.
J’espère que j’ai été clair !
Donc la partie commence, je suis dans l’équipe receveuse tout d’abord. Je rate une ou deux balles qui m’arrivent pourtant droit dessus, ce qui permet aux adversaires de marquer pas mal de runs. Ça commence bien. Mais les enfants sont tellement gentils, qu’ils m’assurent de mon bon jeu de terrain. La partie se passe, et c’est à notre tour d’être l’équipe batteuse. Un premier batteur joue, rate quelques balles, en tape d’autres, mais n’a le temps de marquer qu’un seul run avant de se faire éliminer. Ça commence bien, il nous en faut 15 pour gagner, et il ne reste qu’une dizaine de lancers avant la fin du match. On me demande d’être le deuxième batteur, pour remplacer le précédent. J’approuve un peu gêné de la mauvaise performance que je risque de donner. Premier lancer, j’échoue, je tape dans le vide, j’ai honte. Mais les gamins m’applaudissent, rient, alors je ris aussi, et puis ce n’est qu’un jeu. Finalement, c’est pour cela que tout le monde joue ici, pour rire.
Deuxième lancer, je me concentre, je vois à gauche qu’il y a peu de joueurs de terrain susceptibles d’attraper la balle. Celle-ci arrive, puissante, je tape en fermant les yeux. Vite, je commence à courir. La balle est partie à gauche comme je l’avais souhaité, et elle met du temps à revenir, je marque deux runs. Ça applaudit, ça crie, un ou deux gamins viennent me tenir les bras, bref, joli coup apparemment. Puis ça s’enchaine. Deuxième balle, je tape fort, et en cloche. La balle monte, les receveurs s’agitent, mais en vain, la balle atterrit en dehors du terrain. Six runs! Les gosses ne se tiennent plus de joie, ils m’acclament maintenant. Moi, je n’en reviens pas. Mais ce n’est pas fini, les balles suivantes me donnent 4 runs et à nouveau 6 runs. Ce furent ceux de la victoire, ayant dépassé le score de l’autre équipe. Dix-huit runs en cinq balles. On m’assure que de mémoire de l’orphelinat, cela n’était jamais arrivé. Tous les enfants se sont jetés autour de moi et me tirent dans tous les sens, crient de joie, je suis devenu ‘‘l’homme du match’’, alors que je jouais pour la première fois. Moi je relativise un peu tout ça, c’est la chance du débutant, mais je souris et profite de ces instants magiques où j’ai pu marquer des points moi-même, pas en étant l’étranger, mais en frappant un grand coup dans leur jeu favori. Je sens à ce moment que j’ai une excuse pour être aimé de ces enfants.
Pourtant, ça n’efface pas totalement la réalité : les enfants, rien que du fait que je sois là, sont émerveillés. Si j’étais un méchant croquemitaine, ils me choieraient tout de même sans limites. Je n’ai aucune idée de comment me conduire avec eux; seul les bénéfices de ma couleur de peau, et de ne pas comprendre leur langue semblent m’assurer une notoriété inconditionnelle.
Ce jour de criquet où je suis devenu l’homme du match me donna peut-être plus de crédibilité auprès des enfants, ou peut-être qu’il n’y en a pas besoin de crédibilité, et que cette réussite n’a fait que me rassurer moi. Je n’arrive pas à me persuader que mon manque d’habilités n’est pas important, et j’ai honte de l’admiration que les enfants me portent.
J’apprends néanmoins petit à petit, que si je pense ne rien faire de concret pour eux, je leur apporte au contraire énormément sans m’en rendre compte : j’attise leur curiosité envers le monde, je leur donne une raison de mieux se concentrer pour apprendre l’anglais, qui leur permettra de communiquer plus avec moi ou d’autres étrangers, ou même les gens de leur propre pays multilingue. Ils auront pour la plupart ce souvenir d’un français (ou européen, ou peu importe, un étranger) qui un jour s’est intéressé à eux, et leur a donné sans le savoir une importance dans ce monde qui les a un jour abandonné.
Encore une fois, il est difficile de savoir si j’ai pris plus ou moins que j’ai donné. C’est un grand échange d’émotions et de confiance, donc ça ne se compte sans doute pas. Ça s’additionne.

7 commentaires:
je suis touchée... bonne route Xavier...
marie covoiturage
Cette réflexion nous rappelle nos premiers jours chez SSF au Cambodge, comment trouver sa place parmi tous ces enfants, comment communiquer, comment les amuser. Ton récit est très touchant, comme tous tes récits, beaucoup d'humilité et de soif d'aller toujours plus loin.
Ton aisance en écriture fait plaisir à voir, j'aurais bien aimé avoir ce don... Bref, il est toujours aussi bon de te lire, et grâce à tous ces mots, nous partageons ton voyage, pas uniquement que par l'image, mais aussi ce que ton cœur te dicte d'écrire.
Bonne route.
Auré
Séquence émotion ... j'étais triste ce soir et de vivre avec vous un tel match de cricket m'a émue et redonné le sourire.
Merci pour ce très sensible reportage sur tes débuts en criket
Abhishi
un plaisir de lire de temps en temps tes emotions
guillaume
Merci pour tous vos gentils messages... :)
Auré, mais c'était aussi un plaisir de vous lire quand vous voyagiez (surtout après la nouvelle zélande).
Très touchée aussi par ton récit... Merci d'avoir partagé cette expérience avec nous...
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