samedi 10 octobre 2009

Iran – Tabriz/تبریز - Le grand bazar et la première invitation

Au matin, lever un peu difficile, nous nous forçons tout de même à aller visiter la mosquée bleue de Tabriz, qui n'est pas vraiment bleue. Elle a en effet été démolie puis reconstruite en briques. Mais à l'intérieur, c'est quand même très joli. A l'extérieur, dans un petit parc,
nous rencontrons un groupe d'étudiants en anglais. On discute un moment, on fait quelques photos. Au moment de se quitter, ils serrent la main à Branko, puis passent Kadri en baissant les yeux avant de me serrer la main. Kadri est un peu perturbée par ce comportement. Encore une fois il va sans doute falloir s'y habituer, c'est comme cela ici, pas de contact entre hommes et femmes qui ne sont pas des proches.
Plus loin, nous nous arrêtons pour goûter, intrigués à une sorte de patate douce vendue dans la rue. C'est en fait une betterave bouillie et caramélisée. Le vendeur refuse tout d'abord qu'on le paye. Branko est prêt à partir avec le sourire, mais je me souviens de ce que j'avais lu dans mon guide sur l'Iran : un ensemble de règles de bonne conduite traditionnelles, regroupée sous le nom de Tarof, demande entre autres de tout d'abord refuser à être payé pour un service. Ce même Tarof veut aussi que le receveur du service doit insister pour payer ce service, ça fait partie de la politesse. Cela semble hypocrite, mais c'est un aspect de la culture à laquelle il va falloir s'habituer progressivement. J'insiste donc pour payer (ça ne coûte rien de toute façon) et en effet, le vendeur prend l'argent sans autres détours.
En suivant, deux filles, vêtues d'un long tchador se proposent de nous accompagner jusqu'au bazar. Le tchador, c'est une longue robe noire partant de la tête jusqu'aux pieds, ne dévoilant que les mains ou le visage. En farsi, tchador signifie littéralement ‘‘tente’’. Nous ne savons pas trop comment nous comporter, peut-on, Branko et moi, leur adresser la parole? Kadri le fait sans problèmes, puis nous échangeons quelques mots tout de même. Mais la conversation se concentre autour de nos pays, et de nos noms qu'une d'elles inscrit sur sa main pour s'en souvenir. Quand il y a quelque chose à faire, Branko ose toujours, et cette fois se pare de son appareil photo et se prépare à photographier Kadri et ces deux filles, mais elles détournent habilement le visage. Nous saurons donc que ce n'est pas à faire, à moins d'y être invités. Nous arrivons au bazar et nos accompagnatrices s'éloignent de leur côté.
Là, nous commençons à parcourir le plus grand bazar du monde, constitué en un dédale de rues couvertes et couvrant près de 7km². Il est divisé en sections, les épices, les viandes, les tapis, les babioles, les vêtements, etc.
Au détour d'une de ces ruelles bondées, un vendeur de gras de mouton (on s'en sert ici comme on se sert du gras de canard dans le sud-ouest de la France) nous interpelle pour nous offrir un thé, la tête traînant au milieu de morceaux de viande pendus. On se fait accompagner dans plusieurs rues par différentes personnes plus ou moins anglophones qui veulent nous guider. Seuls touristes à Tabriz en cette saison, on n'est pourtant jamais seuls.
Vers le soir, nous goûtons à un autre plat de la rue, un simple sandwich constitué d'un pain en forme de galette avec un œuf et une patate écrasés dedans. Simple, mais succulent, une épice rajoutée dedans y donne une saveur non attendue.

Vendredi, nous avions eu un contact avec un membre de Couchsurfing, qui nous avait promis avec enthousiasme qu'il nous emmènerait visiter Kandovan, un village à 50km de Tabriz. Rendez-vous était donné à midi, mais il appela l'hôtel quelques minutes avant pour dire qu'il ne viendrait finalement pas, sans plus d'explications. Peu importe, nous nous étions préparés à de tels évènements, et je connais ce comportement qui ressemble à celui que l'on peut trouver au Mexique. Vouloir à tout prix aider, même s’il en est impossible, et se dérober sans nouvelles par honte. Nous nous dirigeons donc vers le bus censé nous emmener à ce village. Nous nous chargeons de nos sacs et quittons l'hôtel, en pensant que nous ne savons pas ce qui peut arriver, et où nous serons le soir. Peut-être ne retournerons-nous pas à l'hôtel?
A l'entrée du bus, le chauffeur nous demande quatre ou cinq fois le prix que nous pensions avoir vu dans notre guide. Un iranien sympathique nous accoste et nous précise le prix qu’il a payé, qui était bien sûr bien inférieur. Il allait aussi pour la journée à Kandovan avec un ami. Je m'assois à côté de lui afin de discuter durant le trajet. Très vite, il me proposera de nous héberger le soir, Kadri, Branko et moi. Puis nous passerons la journée ensemble et ce fut vraiment très intéressant, car nous rentrâmes à ce moment plus profondément dans ce que nous cherchions : le contact avec la population, les discutions sur la réalité, sur la vie que mènent les gens ici.
Nous nous serrons à cinq, plus le chauffeur dans un ‘‘savari’’ qui nous emmènera jusqu'au village dans la montagne. Un savari, c'est une voiture classique, habituellement de marque iranienne Paykan, c'est-à-dire obsolète et polluante, dans laquelle on s'entasse à plusieurs. Il ne part pour une destination qu'au moment où il est plein de passagers, mais l'attente ne dure jamais longtemps. En général, trois passagers à l'arrière, et deux sur le siège avant en se serrant bien. Arrivée au village, qui se trouve sur les flancs d'une montagne : c'est un village troglodyte, c'est-à-dire que les maisons sont creusées dans la pierre. Les gens ont creusé des chambres, des pièces dans la roche très friable de cette montagne volcanique. C'est très impressionnant et presque magique. Aussi très bien équipé, les gens vivent encore dedans (au contraire des villages similaires de la Cappadoce turque).
En se promenant dans les ruelles pentues composées d'escaliers taillés, nous rencontrons une fille accompagnée de son père très marrant, qui ne sait prononcer que « my name is Ali! ». Elle parle anglais, ce qui rend son père très fier, et ils nous invitent aussi à rester chez eux à Tabriz. Mais étant déjà invités, nous devons à regret refuser. C'est fou comment cette hospitalité à notre encontre est omniprésente. Nous n'avons rien à faire, les iraniens s'intéressent tant à nous! Autant de gentillesse est à la fois déroutant et réconfortant. Quel changement avec nos pays de l'ouest où chacun regarde devant soi, sans avoir de considération pour les voyageurs! Cette fille dont j'ai oublié le nom, à défaut de pouvoir nous accueillir chez elle, insistera pour offrir à Kadri un très beau foulard plus pratique que le précédent.
Au moment de repartir de ce merveilleux village, nous pouvons voir des soldats de la police morale qui s'amusent à faire la circulation, tout en riant, peu sérieux dans leur uniforme. J'évalue qu'ils n'ont pas plus de vingt-quatre ans. Je pense qu'ils ont été habillés de cet uniforme en peu de leçons, et qu'on a exacerbé le sentiment de puissance. Cet uniforme leur donne en effet des droits immoraux, mais ce sont des jeunes dont le cerveau lavé ne permet pas de réfléchir à la vraie signification de leur métier. Plus loin sur la route, nous les verrons s'être arrêté et dansant comme des jeunes en vacances. Je précise qu'il est interdit de danser en public en Iran.
Je juge un peu vite de tout cela, mais au moment où j'écris, il s'est déjà passé deux semaines pendant lesquelles j'ai pu observer beaucoup de choses. Ainsi ces quelques idées peuvent sembler prématurées; elles sont pourtant appuyées par ce que vous n'avez pas encore lu.
Le soir, nous arrivons à l'appartement des parents d'Amir (la personne qui nous a invité). C'est un grand appartement dont le sol est entièrement couvert de tapis. Il y a une pièce principale immense autour de laquelle sont disposées des chaises contre les murs, et éclairée par des lustres fastueux. La mère d'Amir nous a préparé un très bon repas, dont j'ai oublié les noms des plats. En fait je ne retiendrai jamais les noms des plats durant mon passage en Iran, mais je saurai retenir les noms des aliments en farsi (le farsi, ou persan, est la langue de l'Iran. Les iraniens sont composés de 50% de perses). Dans les couverts, il n'y a pas de couteau, on se sert d'une cuiller et d'une fourchette. La cuiller pour mettre à la bouche avec la main droite, et la fourchette pour pousser les aliments dans la cuiller, et parfois piquer. C'est tout con, mais je vous assure que c'est déroutant au départ.
La famille, oncle, tante et cousine se joindra à nous pour l'apéro (c'est-à-dire le thé), et nous irons nous promener le soir dans le parc ‘‘Shah Gholi’’, un peu à l'écart de la ville. Dans ce parc, les gens vont se promener, et l'obscurité permet aux amoureux d'être ensemble avec un peu plus d'insouciance. Parfois ils se tiennent par la main sur quelques mètres. Mais ils évitent tout de même le contact. Amir s'ouvrira un peu plus sur son pays lors de cette balade, parlant de ses dirigeants qu'il hait, des obligations ou interdictions stupides dont la population ne souhaite pas en grande majorité. Nous apprenons qu'à Tabriz, la population est assez surveillée. Et partout dans l'Iran, il ne faut absolument pas, sous n'importe quel prétexte, qu'une femme se débarrasse de son hidjab, foulard cachant les cheveux et la gorge.
Dans ce parc, j'observerai un grand calme. Les quelques jeunes qui viennent s'y retrouver entre potes rient, mais pas trop fort. Ils suivent le chemin. Ils ne font pas de petites bêtises telles que s'arroser avec l'eau des fontaines ou se bousculer par jeu. Non, ils ne jouent pas, ils s'en retiennent. Ce qui m'emmène à une réflexion particulièrement choquante. Ici, c'est paisible, on pourrait se dire que c'est vraiment un bon coin. En France, dans le même genre de parc, on se dirait facilement que ces jeunes qui font les pitres avec l'eau (par exemple) nous dérangent. Facilement on les traite de fauteurs de trouble. En Iran, ils ne le font pas, parce qu'ils peuvent être sévèrement punis, et même emprisonnés pour un certain temps. En France, ils le font parce qu'ils sont dans un pays... libre. C'est la liberté que l'on voit dans tous les actes ouverts des gens qui vivent autour de nous, actes dérangeants ou non. Ce sentiment de répression, on le sent dans ce pays géré par une dictature. Et une fois qu'on l'a senti, je ne pense pas, de retour au pays (libre), qu'on peut en vouloir à n'importe qui d'exprimer sa liberté d'une manière ou d'une autre. Un petit exercice : Lorsque des gens font du bruit dans la rue devant chez vous, peut-être qu'ils ont bu de l'alcool, peut-être qu'ils s'amusent, et ils ne se rendent pas compte qu'ils sont en train d'être irrespectueux. Souvent, les gens d'aujourd'hui vont chercher leur téléphone, appeler la police, attendre qu'elle arrive en supportant le bruit pendant ce temps. Les fauteurs de troubles seront punis. Mais pourquoi ne pas agir de la manière suivante : ces gens sont libres, et la répression occulte cette liberté. Il sera plus efficace de leur dire directement qu'ils vous dérangent, et que ce serait mieux qu'ils soient plus respectueux. Ainsi la liberté sera conservée au nom de la bonne entente entre tous. Je ne sais pas si j'ai bien expliqué, mais c'est un exemple parmi d'autres qui a pour but d'expliquer la tolérance. Cette tolérance est amie de la liberté de chacun. La répression mène peut-être à de la tranquillité pour certains, mais aussi à la peur et au manque de bon sens. Coluche a dit un truc du genre : « C'est marrant, plus il y a de policiers dans la rue (sous-entendu pour maintenir la sécurité), plus les gens ont peur! ».

Revenons à notre appartement de Tabriz. Arrive le moment d'aller nous coucher. Nous étions en train de regarder des photos dans une petite pièce voisine, assis sur le tapis au sol. Kadri est la première à poser la question que nous avions tous dans la tête : « je n'ai pas vu d'autre pièces, où dorment tes parents? ». En fait, ils dorment par terre dans un coin du salon, sur une sorte de couette posée sur les tapis. Nous allons aussi tous dormir dans différents coins de la même manière. Ici, il n'y a pas de lit, on dort à même le sol. Le tapis et la petite couette au sol permet d'éliminer la dureté du sol. Et je dois dire que c'est assez confortable. J'aimais déjà les matelas du type futon japonais, assez durs, et ceci y ressemble, sans le besoin de meuble. C'est finalement beaucoup mieux que ces lits aux matelas trop mous que nous avons eu dans les hôtels. Je dormirai comme un loir, et serai même conquis par ce type de ‘‘lit’’.

Samedi, nous allons rester à Tabriz avec Amir, pour faire un tour de nouveau au bazar. Le matin, sa mère revient de faire des courses pour le petit déj., lorsque nous nous réveillons, vêtue d'un grand tchador noir. A l'intérieur, elle le change pour un tchador blanc avec des motifs. On ne la verra quasiment jamais dans ses habits normaux (qu’elle porte pourtant sous son apparat. Après le petit déj., la tante et sa fille viennent boire le thé. Il n'y a que Kadri, Branko et elles qui parlent anglais, la mère d'Amir ne comprend pas et Amir est parti pour 2h à son bureau. La tante et sa fille, plus libérées apparemment au vu de leurs foulards tombant (la fille l'enlèvera totalement) et du maquillage dont elles se sont harté, nous parleront de leur vie en Iran. Très vite, la tante nous confiera, en gardant un grand sourire, pour ne pas éveiller les soupçons de la mère d'Amir sans doute plus conservatrice, qu'elle n'est pas heureuse. Elle nous dira que les femmes ne sont pas heureuses en Iran. C'est assez poignant, c'est une confession. Sous le masque des apparences, elle livre son secret aux premiers étrangers qu'elle voit, si facilement dans l'atmosphère plus sécuritaire de l'appartement privé. Elle n'est pas heureuse, elle ne peut pas voyager librement, elle ne peut pas s'exprimer librement. Son mari a voyagé, ses filles sont allées visiter la Turquie avec lui. Mais elle a dû rester à la maison, dans une vie qui a toujours été ainsi, tout en observant avec envie, à la télévision satellite, les femmes de l'ouest vivre et s'exprimer comme les hommes.
Amir revient et nous quittons cette ambiance étrange pour aller visiter un petit musée des poètes iraniens, avant de nous diriger dans ce qui est l'arrière-salle du bazar. Nous passerons avec Amir dans un lieu où peu d'étrangers s'aventurent. Ce n'est pas dangereux, loin de là, mais c'est un endroit à l'écart, où les gens s'affairent à fournir l'immense bazar chaque jour. Nous visitons des fabriques artisanales de chaussures (dont la renommée est parait-il internationale), de chaussettes, des boulangeries où l'on cuit ce pain délicieux chauffé sur un lit de petits galets dans le four. Au détour d'une ruelle étroite, deux affûteurs de lames de scie nous interpellent pour nous offrir un thé. J'en profite pour faire un tour sur les machines d'affûtage plutôt antiques, me souvenant de ce stage ouvrier que j'avais effectué huit ans auparavant, à Périgueux.
Nous finissons notre petite balade par une partie que nous avions loupée deux jours avant, aux tapis somptueux. Branko commence à être malade, il couve une petite grippe et nous décidons donc de rentrer à l'appartement pour se reposer. Le vent se lève autour de Tabriz, et le désert alentour fournit la poussière qui tourbillonne au-dessus de la ville décolore le ciel, en quelques heures, d'un bleu océanique à un jaune apocalyptique. Impressionnant.
Le soir, nous décidons de la suite du voyage. Branko et Kadri vont rester un ou deux jours pour se reposer de cette grippe malvenue, puis descendre lentement vers Téhéran. De mon côté je vais m'orienter vers le nord pour suivre une route frontalière qui m'a été conseillée par un iranien, que j'avais rencontré à Cologne en Allemagne. Je ne le regretterai pas. Mais je crois que je n'ai jamais rien à regretter : plus je m'aventure vers l'inconnu, plus je vis des choses extraordinaires. Parfois, certaines aventures pourraient sembler banales, mais les vivre effectivement n'est jamais banal.

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