J'ai pris la navette Rhodes-Marmaris mardi matin. La veille, mon passage sur Rhodes fut sauvé par un couchsurfeur, Savvas, qui me contacta au dernier moment pour m'accueillir chez lui, et ainsi passer une très bonne soirée en sa compagnie et celle de ses amis. Puis au matin le bateau me fait poser le pied à Marmaris. Je venais de traverser la frontière entre la Grèce et la Turquie, entre l'Europe et l'Asie, je n’ai pas fait attention, j'ai dû m'assoupir. Il faut présenter son passeport, on annonce les tarifs : le visa d'entrée coute 40€ pour les anglais devant moi (même s'ils ne restent que pour la journée pour certains), 50€ pour les canadiens et les australiens. On fait la moue autour de moi, puis on positive un peu en entendant qu'on a économisé 10€ sur les américains pour qui le prix est de 60€. Enfin, je fiche tout en l'air en leur passant devant, n'ayant aucun visa à acquitter en tant que français. C'est fou comme c'est compliqué de changer de continent.
Marmaris, c'est Rhodes, la ville médiévale en moins, et les touristes russes en plus (...en plus des anglais). C'est moche, et il y a trop de monde et rien à apprendre de sérieux... Cependant, je fus tout de suite séduit par l'accueil que j'ai eu. Cela m'a pris de court. Je raconte :
Je commence à me promener dans les rues couvertes de la vieille ville (qui n'a de vieux que le nom), sorte de grand centre commercial. Les gens se font haranguer de tous les côtés, et ici, moi aussi on essaie de me refiler des babioles. Sachant que je n'ai rien à ajouter dans mon sac à dos déjà suffisamment lourd, je réponds par seul plaisir à ces gens, j'engage une conversation qui pourrait sembler inutile. Mais je me rends vite compte que même s'ils savent pertinemment que je ne vais rien leur acheter, ils apprécient que je ne les évite pas, et que je m'intéresse à l'échange de quelques mots. Leur visage s'illumine, pas de $ dans les yeux comme si j'étais un touriste en maillot, mais seulement le plaisir d'avoir une importance sociale pour un passant, sans doute. Ainsi, lorsqu'on veut me vendre une pipe à eau, je réponds que j'en ai déjà une, montrant le tuyau de mon Camelback (gourde flexible installée dans le sac avec un tuyau qui en sort, pratique pour ne pas avoir à ouvrir le sac pour boire une gorgée), et on discute de cela, comme une pause dans leur journée.
Au bout de cinq ou six discutions devant différents magasins, je n'avais parcouru qu'une trentaine de mètres, et cela commençait à me fatiguer toutefois. Mais un type me dit alors : « tu m'as l'air sympathique, j'ai envie de discuter avec toi ». En turc, il donne un ordre à un adolescent qui s'exécute, et revient en cinq secondes avec un tabouret puis s'enfuit ailleurs. L'homme qui m'accoste me prie de m'assoir à ses côtés, et nous commençons à discuter, il me pose un tas de questions sur mon voyage, pourquoi je suis ici, comment, ma famille, mon travail et mes projets. De même, je lui pose les questions équivalentes et il me raconte comment il vit, du commerce saisonnier dans cette ville, et l'hiver dans une autre ville avec sa famille à faire de petits jobs. Pendant ce temps, l'adolescent est revenu avec un thé à la pomme, qui était l'autre partie de l'ordre : m'offrir un thé. Je suis à l'aise, entre deux clients qu'il réussit à alpaguer, il me donne des conseils sur la Turquie, l'autostop ici, et où je dois aller si je me retrouve à Izmir, sa ville d'origine. Il est 13h, mon estomac commence à réclamer, je demande alors où je peux trouver un endroit bon marché pour manger, lui doit connaître. Il réagit tout de suite comme si c'était de première importance et demande à l'adolescent de m'y emmener. En effet, je pus commander un Döner Kebab pour 1€ au lieu de 4€ un peu partout ailleurs. Puis un quart d'heure plus tard il revient me voir avec deux bouquins. Il m'explique que sa petite amie est hollandaise et qu'il s'était procuré des livres sur l'islam et les mosquées, expliquant un peu les fondamentaux, en hollandais pour elle. Mais le libraire s'est trompé et lui a donné des livres en français. Ainsi il m'offrit deux bouquins, en me précisant qu'il ne pouvait rien en faire, et qu'il préférait que ce soit utile à quelqu'un, donc autant que ce soit moi. Peut-être a-t-il monté tout cela pour faire un premier pas dans ma conversion à l'islam! Blague à part, cela m'a touché, tout était désintéressé... Chance ou pas, ce premier accueil en Turquie m'a impressionné de sympathie.
Plus tard, je retrouvais le couchsurfeur qui m'accueillait ici, Fırat, qui fut aussi d'une extrême sympathie. C'est un avocat, éduqué, mais pourtant il me raconte les difficultés que les turcs peuvent avoir pour voyager, les problèmes de visas, de formulaires, et c'est pour cela qu'il est très intéressé de savoir comment je voyage, comment je peux me le permettre. Et bien évidemment, la vérité est toujours la même, je peux trouver un travail bien rémunéré en Europe de l'ouest plus facilement qu'un turc, et je peux aussi travailler partout dans le monde, avec les connaissances que j'ai eues par mon éducation, je peux aller dans un tas de pays sans visa... Il y a aussi tous les préjugés, pas faciles à vivre. Il est intéressant de discuter de cela avec quelqu'un qui comprend très bien cette situation.
Bref je resterai deux nuits là, avant de repartir direction Istanbul, 860km à parcourir, seulement du sud au nord. Je n'imagine même pas la longueur du trajet vers l'est!
Pourtant, le trajet, bien que long, fut vraiment un très bon moment. Tout d'abord, je fais les deux-cents premiers kilomètres avec un commercial vendant de l'agneau dans toute la région sud-ouest de la Turquie. On discute, mais pas trop car son anglais n'est pas super, et on ne se comprend pas toujours. Lorsque l'on s'arrête faire le plein, on reste dans la voiture, et un type se charge de remplir le réservoir, tandis qu'un autre lave en trois minutes la voiture en totalité (et dire qu'on prend bien vingt minutes, nous, à l'éléphant bleu!). Enfin un troisième bonhomme s'emmène avec à la main un plateau supportant deux tasses de thé (ce sont des petits verres concaves en fait, comme dans toute la Turquie). Nous buvons rapidement ce thé puis repartons. Ensuite nous passons dans l'entreprise de mon chauffeur, et nous nous asseyons devant le bureau du Directeur. C'est une grande entreprise qui se charge de la distribution de la viande d'agneau en Turquie et à l'étranger. Le directeur est amusé et très content d'accueillir un français et nous discutons un peu, pendant qu'un jeune « stagiaire » nous apporte un thé, un autre!
Plus tard, je suis déposé dans une ville, où un négociant en vis et clous m'emmène pour une centaine de kilomètres jusqu'à Izmir. Là, sortie de ville j'attendrai un long moment, environ 1 heure 40. Je tenais un panneau Istanbul à la main. Puis je change de stratégie : je vais chercher mon sac à dos qui n'était pas en évidence, et le remets sur mon dos. En cinq minutes un chauffeur routier s'arrête! Je crois avoir compris qu'avec ma barbe, je ne parais pas assez « étranger », mais avec mon sac à dos, je suis l'européen à qui l'on veut rendre service et parler. Un peu le contraire de chez nous en somme, où si tu parais un peu trop moyen-oriental ou sud-américain, le réflexe classique est la méfiance et un manque cruel de curiosité.
Ce chauffeur a été vraiment super, il parlait un anglais médiocre mais avait vraiment envie de parler, de communiquer, et nous avons tout de même réussi à avoir de bonnes conversations. Repas dans un restau routier, il me conseille le meilleur, et paye même l'addition, alors que j'insistai pour m'en charger moi-même. Mais ce fut hors de question! En fait, j'ai réalisé quelque chose en discutant avec ces premiers contacts turcs. S'il me dit qu'il m'invite (ou quoi que ce soit d'autre à m'offrir), je ne dois pas accepter tout de suite, car dans ce cas il devra réellement m'inviter. En fait, par politesse, et surtout pour tenter d'être hospitalier, le turc va spontanément vouloir t'inviter. Et si tu refuses tout d'abord, il aura ainsi une chance de sauver la face s'il n'a pas trop les moyens de satisfaire son offre. Mais s'il insiste encore, et persiste dans l'offre, alors là tu peux envisager d'accepter.
A la fin du repas, mon chauffeur insiste pour que je prenne un café turc. Mon ex-coloc de Lausanne, Claudia, elle préparait du café turc à l’appart. J’avais gouté et n'avais vraiment pas aimé, c'était fort et puis... je n'aimais pas, simplement. Alors je redoutais de devoir boire celui-ci. Je ne devais pas, car ce premier café turc en Turquie, je l'ai aimé! Il était fort, mais presque doux, sa texture épaisse m'a vraiment plu. Désolé Claudia ;)
En chemin, nous passons une portion de route assez large, où la moitié de celle-ci est occupée sur trois km par des vendeurs de melons d'Espagne (qui doivent sans doute être de Turquie, en fait) et de plats en terre cuite. Seulement cela. Je ne sais vraiment pas pourquoi, et je ne sais vraiment pas comment ils arrivent à passer toute cette marchandise, c'est phénoménal. A d'autres endroits, au milieu de grand champs de vignes, de gigantesques parterres de raisins disposés au soleil pour les faire sécher. Si le vin turc n'est pas très bon, les raisins secs sont eux fameux. Puis plus tard, sur la route, nous devions nous arrêter pour faire la livraison dans un magasin Carrefour. C'est ainsi que je me retrouvai dans les sous-sols d'une grande surface à 22h en train de faire joujou avec les transpalettes et de décharger deux tonnes de produits manufacturés. Puis avant de reprendre la route, nous prenons un thé avec le directeur commercial qui était resté pour la dernière livraison. Dehors, des troupeaux de chiens, errants et abandonnés. Ils sont une multitude, et débordent dans les villes. Passant, aboyant, jouant, ce sont des chiens sauvages de rues. On les laisse trainer là. En fait les autorités le savent, ils ont même des trucs sur les oreilles pour les référencer, mais on ne les met pas en chenil...
Vers minuit, le routier me dépose à cinq heures d'Istanbul. Je suis en train de me poser la question de continuer ou de chercher un endroit pour dormir, quand un gros 4x4 Mercedes recule vers moi : « where are you going? ». Ils me précisent aller sur Istanbul le lendemain mais avec une escale à Bursa, à une heure de là. C'est un jeune de vingt-six ans, à la tête d'une compagnie d'export de cerises qui fait fortune. Il aime l'argent et en a plus que suffisamment. Alors il va à Istanbul pour visiter un immeuble qu'il va sans doute acheter. Il n'écoute pas trop ce que je lui raconte, enfin il écoute mais ne comprend pas vraiment mon but. Mais ce n'est pas grave, c'est moi qui veux l'écouter. Il est plus intéressé par mettre en avant sa réussite et son ambition financière, alors j'essaie de comprendre par quels mécanismes il en retire satisfaction. Il est accompagné de son assistant et ami qui ne parle que le turc. Ils seront très aimables et m'emmèneront manger une sorte de sandwich de rue dont j'ai oublié le nom, boire un thé, encore un... Puis ils voulaient aller à l'hôtel, je leur dis que je vais dormir dans un parc. Hors de question! Ce sont les pauvres qui dorment dans les parcs. Je ne pense pas non plus qu'il comprenne mes opinions là-dessus, et même s'il a pris avec le sourire que je lui dise avoir dormi sur des plages ou dans des maisons abandonnées avec plaisir, il ne peut intégrer qu'une personne n'aie pas besoin d'un lit pour passer une nuit. Il décide alors de me payer l'hôtel. Je refuse plusieurs fois mais il insiste tellement, que j'accepterai enfin à condition de lui donner au moins mon billet de 10 euros, qui restait dans mon portefeuille (en Turquie on utilise des Lires turques). J'étais un peu gêné de cela, puis j'oubliai vite, sachant que cela faisait partie de l'amabilité de ces gens. Le lendemain, nous devions repartir en fin de matinée, mais ils décidèrent de rester à Bursa jusqu'au soir finalement. Je n'avais pas prévu leur changement d'avis et je devais rencontrer mon hôte de Couchsurfing le soir à 18h. Il y avait 4h de route environ. J'ai donc décidé, après un dernier thé en leur compagnie, de repartir et de prendre le bus. Cette fois j'étais un peu fatigué du stop, alors pour la fin du trajet, et afin d'être plus ou moins à l'heure, je grimpai dans un autobus qui roula jusqu'au bord du Bosphore, se casa dans un Bac qui nous approcha d'Istanbul en trente minutes, au lieu de deux heures pour faire le tour. À 19 heures, j'arrivai enfin à Istanbul, ville qui relie deux continents, Europe et Asie.

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