mercredi 15 septembre 2010

Faire du pouce avec Jésus ( ✓ c’est fait)

Je suis retourné voir des amis à Lausanne en Suisse en début septembre. Et je fus heureux de pouvoir rencontrer la plupart d’entre eux restés là, ceux qui rendent cette ville encore vivante à mes yeux.
C’est souvent, quand on a vécu quelque part, que lorsqu’on y revient, on s’y sent étranger parce qu’on y est seul. Le souvenir d’un lieu où l’on a vécu s’accompagne forcément des gens qu’on y a rencontrés, et des histoires que l’on a vécus avec eux. Le reste n’est finalement qu’un aspect touristique, même si l’on y habitât. Ainsi, les amis restés au pays sont l’assurance de la pérennité de nos souvenirs. On peut se dire «leur vie ne change pas, je n’aimerais pas être resté», mais il ne faut pas oublier que sans eux, la ville n’a plus aucun goût. Je suis ainsi plein de gratitude envers mes amis, qui sont restés, et sont le seul lien terriblement important entre la ville de Lausanne et mes souvenirs, ma vie dans ce lieu.

Je devais repartir vite, direction Lyon, mais j’eus une géniale idée. Au lieu de rentrer en stop tout seul de manière classique, pourquoi ne pas se mettre des bâtons dans les roues? J’en ai déjà un du fait d’être en Suisse, il faut le convenir, ce pays n’étant pas des plus accueillants pour les pouceux. Mais l’idée étant née, je ne pouvais plus l’ignorer : je voulais faire du pouce avec Jésus! Après tout, il a l’expérience de la route, lui. (Cependant surtout au Moyen-Orient)


 Lorsque j’habitais à Lausanne en colocation avec Sébastien et Claudia, nous avions placé la pendaison de crémaillère sous le thème ‘‘emmène ta déco!’’ Ce fut une réussite car notre appartement fut ainsi décoré sans peine et promptement de toutes les atrocités visuelles possibles, qui lui donnèrent une identité unique et un cachet bien particulier. Parmi ces objets de décoration, mes amis avaient installé un nouveau compagnon : Jésus Christ. Enfin, une statuette en céramique (en fait c’est du plastique composite mais on n’y voit que du feu) d’environ 1,20m.
Lorsque nous dissolvions la colocation alors que je quittai Lausanne, Jésus rejoint une foule d’autres objets entassés dans le grenier des parents de Claudia, à Orbe, un bourg à 30km en direction du Jura.

Je fis part à Claudia de mon petit délire, et nous partîmes donc ensemble en stop (Claudia est fervente pratiquante aussi, pratiquante de l’autostop je veux dire) pour aller chercher notre ami Jésus. Et c’est là que les choses intéressantes commencent. Le type qui nous prend en stop est un gars d’environ une quarantaine d’années. Nous conversons et apprenons vite qu’il a beaucoup voyagé en tant que missionnaire. Claudia et moi voulons en savoir un peu plus, que fait un missionnaire et pour quelle religion exactement? Au contraire d’un missionnaire catholique classique, sa mission n’était pas de convertir les gens à sa religion, mais plutôt de venir en aide à des populations nécessiteuses en éducation ou santé. Lui fait partie d’une branche du protestantisme appelée «les adventistes du septième jour». Il nous apprend donc que les adventistes enseignent le respect de toutes les doctrines religieuses, l’espoir en le futur, et le plus intéressant : le retour prochain de Jésus Christ (pour sauver les âmes et l’humanité). Bingo, mais nous allons justement le chercher, comme on irait ramasser un ami à la gare! Jésus revient vraiment. Bien sûr, nous restons discrets sur les motivations de notre mission qui tient plus du délire que de la pratique religieuse, mais le type voyait en notre projet d’aller chercher Jésus comme un signe de son avènement. Je dois bien avouer que c’était une jolie coïncidence. Mais je ne pense pas pour ma part que Jésus revienne vite, malgré les apparences.

Claudia et moi allons ensuite récupérer Jésus dans le broc de son grenier, et ainsi commence l’aventure : il faut maintenant rentrer à Lausanne. Jésus n’est pas trop lourd, mais il faut le dire, il est encombrant. Et puis il ne peut pas se plier, il reste raide droit, ce qui n’est pas forcément facile pour le rentrer dans une voiture. Et bien sûr, le premier qui s’arrête (assez vite d’ailleurs, nous n’avons pas attendu 3 minutes) roule en Peugeot 106. Une valise et Claudia derrière, il a fallu que Jésus monte sur mes genoux à l’avant. Première étape réussie. Mais elle me fait douter pour la suite : on est tombé sur un mec sympa qui ramasse toujours les autostoppeurs, et c’est rare en Suisse.

Le lendemain matin, c’est parti pour la route de Lyon avec mon compagnon. Nous nous arrêtons d’abord boire un chocolat avec des amies au Barbare (le meilleur chocolat chaud de Lausanne), sous la cathédrale, où Jésus a tout-à-fait sa place! D’ailleurs, me voyant repartir avec le Christ sous le bras, les gens furent étonnés et crurent que je le volais...

Nous primes ensuite le bus, ce devait être la première fois pour lui, il était très content.

Jésus et moi attendons le bus.

 
Jésus dans le bus.

 
Jésus sort du bus.


Puis nous nous installâmes à l’une des sorties de Lausanne. L’attente fut comme je l’avais pensé longue. Une heure trois quarts à attendre là sur le bord de la route, mais il ne faisait pas froid, et les gens étaient curieux, un photographe prit quelques clichés de moi, des enfants rirent de me voir en pareille compagnie, la dame de la boulangerie m’offrit un café pour taper la bavette avec moi. Je ne m’ennuyai donc pas, jusqu’au moment où une jeune fille s’arrêta enfin.

Alors que des dizaines d’automobilistes ont sans doute été effrayés par mon compagnon (sensé pourtant inspirer la confiance), celle-ci s’est arrêtée grâce à lui. Elle n’y aurait pas pensé sinon. Et je rencontrai encore une personne tellement différente de l’ordre commun. Je m’en réjouis, car ce sont ces rencontres spéciales qui me font poursuivre mes excursions en autostop. Ces personnes à qui l’on ne laisse pas l’opportunité de rentrer dans notre champ d’observation du monde, car elles ne sont pas du ‘‘type’’ de nos potentiels amis, ou de nos contacts utiles. Nous avons tous une vision erronée de la variété des personnages de notre société car nous ne nous fions qu’à ce qui nous entoure, et que pour la majorité nous choisissons. Hors, en autostop, on ne sait jamais qui va nous ramasser, on ne peut pas choisir la personne en fonction de nos goûts ou intérêts. Ainsi, une fois dans la voiture, on est sensé s’adapter, s’intéresser, essayer de comprendre, pas forcément être d’accord, mais tolérer pour mieux accepter. Dans cette boîte rigide mobile, deux individus totalement différents sont réunis et ils vont partager un bout de leur être. Deux mondes se rencontrent et un dialogue s’instaure, et chaque monde sait à présent que l’autre existe. Prochaine caisse, nouveau monde. L’autostop est en ce sens une porte entre les différentes dimensions de notre société.

Cette fille, Stéphanie, me raconte qu’elle s’est arrêtée grâce à Jésus. Que ceci est un peu un signe. Dans la voiture, un fond de musique pop banal, si ce n’est que les paroles ne collent pas à la mélodie : «Jésus est notre sauveur», «Sois prêt à aimer comme Jésus aime les hommes», etc. Etrange, Stéphanie n’a pas le look très religieux. Ah mais il ne faut pas se fier aux apparences, c’est vrai. Elle n’a jamais pris d’autostoppeurs, mais cette fois cela s’inscrit pour elle dans un changement profond et récent de son existence, et elle se devait de m’aider dans mon entreprise. Elle a fait même un détour d’une quarantaine de kilomètres pour me déposer de l’autre côté de la frontière (une chance car avec ce Jésus, je n’avais pas trop envie de me frotter aux douaniers). Stéphanie était il y a encore 5 jours une ‘‘Gothique’’, c’est à dire un membre d’un groupe qui considère qu’il n’y a aucun salut dans l’humanité, et qui prône en gros le pessimisme, la supériorité de Satan (parfois) et tout un tas de choses bien noires. Elle était perdue, et s’était fait influencer très jeune par ce groupe alors qu’elle vivait une situation difficile. Et il y a moins d’une semaine, alors qu’elle avait tenté de se suicider, elle fut influencée à un autre moment difficile, par un autre groupe aux antipodes du précédent : des évangélistes brésiliens rencontrés par hasard. En une seule journée elle a été convaincue qu’il y avait un salut, qu’elle et tout le monde pouvait être heureux, que toute sa haine inutile pouvait se transformer en amour.
Lorsqu’elle passa devant moi, Stéphanie allait se procurer une bible, pour commencer à étudier ce livre qu’elle a longtemps refusé, et elle me vit avec cette statuette de Jésus. Alors c’était pour elle symbolique de m’aider sur mon chemin, car j’étais accompagné de celui qui la sauva.
Bien sûr tout cela ne m’évangélise pas, et peu importe de soutenir ou non ces évangélistes brésiliens, comme toute autre forme religieuse, ce qui est important est qu’ils peuvent influencer certaines personnes pour les ramener sur une voie plus humaine, quand ils se sont perdus dans le noir comme Stéphanie. Si elle avait besoin de voir Jésus comme un sauveur pour revenir des ténèbres, pourquoi pas? Certains ont besoin de la pratique intensive d’un sport, de se dévouer à leur amour ou de s’occuper d’une collection de peluches de perroquets, elle, c’est de croire en Jésus et ses amis.
Aujourd’hui, j’étais un des amis du Christ, et cette fille fut heureuse d’accomplir cette bonne action liée symboliquement à sa nouvelle vie.

Elle me déposa donc à l’entrée de l’autoroute de Saint-Julien-en-Genevois, village français. Je continuai le stop et il me fallut deux heures d’attente cette fois pour que quelqu’un veuille bien de Jésus comme compagnon de trajet. Mais je ne m’ennuyai pas, tout d’abord parce que j’ai appris dans mes précédentes pérégrinations à ne plus ressentir l’ennui, et puis parce que j’ai reçu de la visite.
Outre les nombreux automobilistes faisant des signes de joie, de grands sourires, les premiers à s’arrêter près de moi sont des douaniers français. Ils immobilisent leur fourgonnette à ma hauteur et le douanier du siège passager me pose la question absurde classique : «Bonjour, que faites-vous là?»
Alors, tout fier avec mon panneau en carton «Lyon» et mon petit compagnon, je formule la réponse classique : «Eh bien je fais de l’autostop, pour me rendre à Lyon!» Le douanier parut satisfait de la pertinence de ma réponse, mais ce n’était visiblement pas ce qu’il attendait. Il réfléchit et reformula sa question plus précisément, car quelque chose lui trottait visiblement dans la tête : «Qu’y a-t-il là-dedans?» Satisfait à mon tour de sa question plus élaborée (j’aime les discutions utiles), et bien certain de ne pas transporter de drogue à l’intérieur comme lui et ses collègues semblent soupçonner, je leur réponds hardiment, avec un grand sourire et une voix douce : «Mais, de l’amour, messieurs!»
Mon interlocuteur se retourne, interloqué, vers son collègue au volant (qui a envie de rire, je le vois), pas un mot, ils démarrent et s’échappent rapidement sans dire au revoir, loin de ce fou accompagné de Jésus.
Plus tard, c’est une fourgonnette de gendarmerie qui passe. Ils ont dû voir le Jésus après, car ils font le tour du rond-point et reviennent, descendent du camion et se dirigent vers moi en marchant lentement, les mains bien agrippées à leur ceinturon, de peur qu’il ne soit pas bien serré.
«Bonjour, que faites-vous là?» me demande l’un d’eux sèchement.
Une chance que je connaissais la bonne réponse :
«Eh bien je fais de l’autostop, pour me rendre à Lyon!
-Ah, et vous venez d’où?
-De Suisse, Lausanne.»
Je voyais bien qu’une seule question lui démangeait, c’était la provenance de la statuette. Pendant que son collègue effectuait l’inspection en règle de l’intérieur de Jésus (dans lequel il n’a trouvé ni drogue, ni amour, bizarrement, pourtant j’étais persuadé en avoir caché un peu), le gardien de la paix continua sont interrogatoire en tournant autour du pot :
«Et elle est à vous cette statuette?
-Oui.
-Pourquoi allez-vous à Lyon avec?
-Je déménage.
-Et vous n’avez que ce petit sac? Dit-il en désignant mon nouveau sac de voyage, largement plus petit que celui que je me trimballais depuis un an et demi.
-Oui, et la statuette.
-Pourquoi avez-vous cette statuette?
-Pour décorer mon appartement.»
Il était visiblement irrité car il voulait que je développe. Ça m’amusait. Je ne faisais que répondre correctement aux questions, je faisais mon travail d’interrogé. Enfin il tenta la question pertinente, maladroitement :
«Et où vous l’avez vol... enfin, euh... Vous l’avez trouvée où cette statuette?
-Ce sont des amis qui me l’ont offerte, ils l’ont achetée dans une brocante.»
Il ne savait plus comment continuer, visiblement, c’était la première fois qu’ils avaient affaire à Jésus. Ils me demandèrent ma pièce d’identité, mais oublièrent de contrôler celle de mon compagnon. Ils restèrent une dizaine de minutes à faire leurs contrôles, puis revinrent me rendre ma carte, et voulurent me prendre en photo. Là, j’étais fier, je pris la même pose que pour mon photographe de Lausanne, une main sur l’épaule de Jésus, l’autre présentant fièrement le panneau ‘‘Lyon’’, le tout surligné d’un admirable sourire. C’était probablement au cas où une plainte pour vol dans une église leur parviendrait, mais je ne crains rien à ce sujet.
Puis le fonctionnaire me posa une dernière question : «Et cette étiquette là-dessous, c’est quoi?
-Probablement celle du magasin, je ne sais pas» répondis-je, lassé de leurs questions trop simples.
Finalement, il sembla que ce fut tout, et les deux gendarmes se détendirent contre toute attente. Leur contact se fut plus cordial, et ils me conseillèrent même de m’installer un peu plus près de l’entrée de l’autoroute (où j’essaie d’éviter de me mettre habituellement car c’est répréhensible), ce serait plus facile pour moi et pour les voitures de s’arrêter. Ils me lancèrent bonne chance et s’en furent.




Une dizaine de minutes plus tard, un monospace s’arrête. A l’intérieur, un jeune de 17 ans et son père. Première fois qu’une ‘‘conduite accompagnée’’ me prend en stop! Il conduisait bien cependant. Derrière dans la voiture, Jésus put bien s’installer et eut même droit à des coussins! La classe. Arrivée à Lyon une heure et demi après, ils me déposent à une station de métro, et me donnent même un ticket pour finir ma course.









 Jésus put prendre le métro pour la première fois de son règne, il était si fier! Par contre, il a resquillé, mais il m’a affirmé qu’il ne pouvait être que pardonné, et que personne ne songerait à l’embêter pour cela.
      Jésus est paumé avec toutes ces lignes de métro.                  Jésus dans l'escalator.


Jésus dans le métro de Lyon.




Voilà, nous étions arrivés, au bout de six heures d’un trajet qui se fait en deux heures et quart de voiture. Pas mal, en considérant que je fus accompagné d’un être plutôt encombrant! Je retrouvai ma petite amie qui va garder Jésus quelques temps dans sa chambre d’étudiante, et nous fument nous promener dans le centre de Lyon. Nous nous étions dit que le premier restaurant que l’on se ferait ici, ce serait pour manger des cuisses de grenouilles. Et bien encore le hasard, ou peut-être la Bonne Œuvre de Jésus, nous fit passer dans une ruelle, devant un restaurant dont le menu du jour était «Cuisses de grenouilles à la persillade! Elles furent un régal.








1 commentaire:

elsa a dit…

Pffffiou, tu me vois rassurée, je croyais un peu Jésus tout prude et frustré de n'avoir vu que très peu du monde et de déjà avoir à finir ses jours auprès de cette cheminée de marbre noir, mais j'suis bien heureuse d'apprendre que pas du tout, il a vagabondé à val vaut l'eau (?) et à tout va, porté la boule de disco en bandoulière et inspiré moult personnes sur son passage!

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