C’est ma dernière semaine à passer en Inde. De Dharmapuri où je suis resté plus de trois semaines, j’ai pris un train à destination de Mumbai.
Vingt-cinq heures plutôt ennuyeuses. Dans les places autour de la mienne, personne de vraiment très enclin à la discussion. Je finis un bouquin de Paulo Coelho auquel je n’ai pas du tout accroché (pourtant j’aime souvent ses travaux, mais «The pilgrimage» m’a laissé le goût d’une mauvaise lecture).
Un peu avant Mumbai, je descends en gare de Kalyan, pour prendre un bus direction Alibag, une ville côtière à une centaine de kilomètres au sud. C’est la mousson ici, je ne savais pas à quoi ça ressemblait. Maintenant je sais : de la pluie, bien lourde, environ douze heures par jour si ce n’est plus. De l’humidité, partout où l’on marche, où l’on regarde, où l’on respire. La verdure autour des routes, des villes, des bâtiments abandonnés, est une jungle verdoyante d’où coule incessamment des torrents qui transforment les ruisseaux en rivières, les routes en fleuves, et les sandales en vieilles chaussettes trempées. Et puis bien sûr, il fait toujours chaud. Depuis Alibag, je prends un nouveau bus qui va me paumer dans un petit village dix kilomètres au nord, Thal. Je vais rendre visite à des gens que je ne connais pas, dans un village paumé dans la jungle, à une adresse dont je n’ai aucune idée (d’ailleurs, passé une certaine échelle en Inde, la notion d’adresse n’existe pas, pas plus que le nom de famille d’ailleurs), sous une pluie et une humidité qui me fait pour la première fois redouter la possibilité de dormir dehors. Il faut que je demande Charachar, c’est tout ce que je sais. Plus j’approche du village, plus je me demande ce que je fais là, alors que je pourrais tranquillement attendre à Mumbai que mon avion décolle, installé dans l’appartement confortable de mon amie Molly. Un type vient me voir au fond du bus en marchant sur les gens entassés dans l’allée. «Keveen?» demande-t-il. Un soulagement, le mec connait Keveen, il va pouvoir me guider. Et je ne suis même pas arrivé au village encore! Finalement, je me dis que j’ai été stupide de me laisser envahir par l’anxiété. Les choses s’arrangent toujours, et souvent avant même qu’elles ne soient un problème. Pourtant depuis plus d’un an, j’ai bien appris cela, mais les vieilles peurs injustifiées reviennent toujours.
Mais vous vous dites que fais-je là? Qui est ce Keveen? Et ce Charachar? Alors Keveen est une personne avec qui je corresponds souvent et qui m’a été présenté par un autre ami Yvan. On ne s’est à vrai dire pas rencontré encore, mais j’ai vite aimé son chemin dans la vie, et les projets qu’il a petit à petit mis en place. Son leitmotiv: «étalez votre amour!» Pour en savoir plus, et peut-être participer à la grande aventure de l’amour inconditionnel, plus accessible que ce que l’on est habitué à croire, allez voir son site et tous les projets humains qu’il transporte dans son sac-à-dos : www.korakor.fr
Keveen avait fait un voyage à vélo en Inde il y a cinq ans, de Mumbai à Kanyakumari pendant cinq mois (c’est peut-être un peu ce qui m’a motivé pour le vélo aussi). Et il s’était arrêté quelques temps dans ce village de Thal, chez Charachar, Pavitra, et leur famille qui lui ont donné tant d’amour inconditionnel. Keveen ayant suivi un peu mon parcours en Inde, a pensé que je pourrais aimer les rencontrer, et inversement. Il m’a fait promettre d’aller les voir, au moins un jour ou deux. Ce ne fut pas difficile de tenir ma promesse, enjoué que je suis à cette nouvelle rencontre au cœur du peuple, bien que plusieurs fois j’eus la tentation de céder à la paresse et à la fatalité de ce retour prématuré et d’opter pour des jours à ne rien faire et à tourner en rond à Mumbai avant mon vol.
Mais non, je suis là (et je ne le regretterai absolument pas) dans ce bus moisi et un type s’est dit qu’un blanc barbu aux cheveux longs ne pouvait être que Keveen. Je lui réponds, que je suis un ami de Keveen, que c’est lui qui m’a envoyé. «Tu cherches Charachar? C’est mon voisin.» Incroyable, je ne me suis pas encore retrouvé dans la merde qu’on m’en sort. Le type dont j’ai oublié le nom me conduit chez Charachar en traversant le village. De nombreux villageois, enfants comme vieillards, s’écrient «Keveen! Keveen! » Il a bien marqué les esprits, deux ans auparavant, dans ce village où jamais un étranger ne doit s’aventurer. Très vite, j’ai appris à leur répondre en Maharati (la langue de la région) «Malam Keveen sa mitra» (Moi ami de Keveen).
Des enfants qui sautent autour de moi tout sourire, des vieux qui me souhaitent la bienvenue. Les gens sont heureux de me voir, qui que je sois.
Le village traversé, la petite ruelle défoncée dans laquelle je trébuche s’ouvre sur la plage et la mer d’Arabie. Et un peu plus loin sur la gauche, c’est la maison de Charachar et sa famille, qui donne une vue en plein sur l’horizon. Malheureusement à cette époque on ne peut voir qu’un ciel gris rempli de nuages, une plage triste et des vagues de tempête cafardeuses. Mais Charachar et Pavitra contrastent avec la tristesse du paysage, en m’offrant leurs plus joyeux sourires.
Ils me présentent tous les membres de la famille, c’est-à-dire Kunda la femme de Charachar et leurs deux petits enfants, des grands-mères et des tantes, dont j’ai du mal à retenir les noms en si peu de temps. Je resterai deux jours superbes, une sorte de cerise sur le gâteau de mes expériences indiennes. Des êtres au cœur extraordinaire et cette incroyable simplicité face à une vie qui nous semblerait si monotone à nous européens.
Ces gens-là, ils font aller, il ne se passe presque rien dans leur galère mais cela leur permet d’apprécier au centuple le bonheur d’un évènement particulier. Charachar m’explique par exemple qu’il projette dans les 5 à 10 ans d’aller visiter la toute petite ile d’éléphanta dans la baie de Mumbai. Une expédition de quelques heures, et une dizaine d’euros maximum par personne, trajets en bus et bateau plus visite. Juste quelques petites caves abandonnées et des singes malades à voir. Rien que l’emploi du mot ‘‘juste’’ dans ma phrase souligne le fossé qu’il y a entre ma perception du plaisir et la leur. Je suis allé visiter cette ile à 10000km de chez moi comme on se brosse les dents le matin. Ils songent à leur future visite à quelques encablures de leur petite maison comme on se prépare à déménager sur un autre continent.
Ils m’ont fait à manger avec amour. Ils m’ont installé avec tous les égards qu’ils peuvent manifester, et leur simplicité va même jusqu’à croire que le petit bout de bois sur lequel ils me proposent de m’asseoir dans la cuisine est tout le confort dont je peux nécessiter. Ils n’ont pas vraiment conscience du confort d’un canapé, qu’ils pensent sans doute réservé aux plus puissants de ce monde. Et je n’ai pas besoin de plus que ce bout de bois servant de tabouret. Au contraire, j’apprécie le moindre égard qu’ils me font, car j’ai compris que ce qu’ils m’offrent, c’est leur cœur, et non du confort. La valeur des choses est toute retournée, et quand on ne peut plus se fier au matériel, on pénètre dans le cœur des gens. Ainsi, la petite coupelle d’une sauce toute spécialement cuisinée pour moi dans le repas qu’ils me servent a valeur de festin de roi.
En parlant de repas, je n’ai par contre pas vraiment accroché au goût de leurs calmars et moules en sauces dont d’ailleurs j’ai préféré ne pas savoir d'où cela venait, et comment elles l’avaient préparé. Enfin, je le savais un peu puisque j’ai bien vu la mer polluée d’où sont sorties les bébêtes de mon assiette, et le chaudron dans lequel elles mijotent sur un feu de bois dans une paillotte pleine d’insectes et de rats. Il y a même des petites bêtes dans l’eau du verre qui provient d’un bidon à l’extérieur récupérant l’eau de pluie, et qui n’a probablement pas été vidé depuis le début de la mousson! Mais comme il fait sombre, on ne les voit pas, et ça passe quand même au final. Bon, tout ce que j’ai mangé n’était pas mauvais, je me suis aussi régalé sur certaines préparations. Il ne faut pas avoir de préjugés. Et je ne suis a posteriori (10 jours après) pas tombé malade à cause de leur nourriture.
Ensuite, autre petit problème quotidien, il faut bien faire certains besoins, et il est vrai que jusqu’à maintenant, je m’étais toujours trouvé un petit coin à l’écart où je pouvais faire mon affaire, lorsque j’étais dans la campagne. Mais ici, les toilettes, c’est la plage, et il n’y a pas d’autre lieu à l’écart ou derrière des buissons. Donc le premier soir je dois y aller, et Pavitra ne trouve rien de mieux que d’insister pour m’accompagner avec un parapluie (au cas où il se mette à pleuvoir instantanément ce qui est très possible). Nous sortons dans l’obscurité du crépuscule et il s’arrête une trentaine de mètres avant le lieu où je vais accomplir mon forfait un peu plus loin car c’est marée basse. Accroupis là, face à l’océan, me sentant bêtement observé, je n’ai pas pu. J’ai n’ai essuyé qu’un échec qui me fit reporter au lendemain la nécessité de l’affaire. Le lendemain, lorsque ce fut intenable, il faisait encore bien jour lorsque je dus aller m’accroupir sur les toilettes sablonneuses. Le pire, c’est que ces toilettes publiques sont évidemment fréquentées au moins une fois par jour par tous les villageois, alors parfois, un type arrive à une dizaine de mètres de toi et s’accroupit pour faire son besoin, tout en te saluant. C’est assez cocasse, et finalement, toute gêne s’envole lorsque l’on comprend qu’il n’y a pas d’autre solution, et surtout que c’est une action équivalente à celle de manger, nécessaire et pas du tout vulgaire.
Je dois préciser que dans ces villages, comme dans la plupart des villes indiennes, il n’y a pas de système concret d’égouts et d’eaux usées, et pas non plus de toilettes, trop chères à installer dans les maisons et pas de canalisation et d’eau courante. Les gens ne font que vivre comme ils peuvent. On élimine naturellement les tabous quand on doit se soumettre aux lois de la nature.
Tout ça et encore d’autres aspects de la vie dans ce genre de village ne sont tout de même pas vraiment faciles. On n’est pas forcément capable de supporter un tel changement si l’on n’a jamais connu de moments critiques. Il faut acquérir cette capacité. Je croyais, après être arrivé en Iran et y avoir subi des limites dans le confort minimum, que j’étais capable de supporter beaucoup de privations, mais j’étais encore loin de la réalité. Le vélo en inde a encore repoussé ma connaissance des limites, et c’est seulement grâce à cette excursion préalable que j’ai pu assumer de rester là au milieu de cette précarité et des aspects rudimentaires de la vie de cette famille de Thal. Quatre mois auparavant, je crois que j’aurais déjà eu des doutes pour la suite de mon voyage si je m’étais retrouvé ici directement, mais mon excursion sauvage à vélo m’a introduit en douceur dans ce monde de simplicité. Et une fois que l’on parvient à effacer le plus possible l’expression de ces nécessités auxquelles on n’a pas accès, il est plus facile d’observer pleinement la vie, d’apprécier la simplicité, et de se fondre dans de ce qu’il y a de meilleur dans le cœur des Hommes. Lorsqu’on ne manque plus, on voit. On apprécie alors le plaisir d’être. Ne rien faire que d’être.
Maintenant, je suis encore loin d’autres réalités, aussi nombreuses que le nombre de cultures, de pays, de tribus ou de familles sur la terre. Les limites ne sont pas bidimensionnelles avec un minimum et un maximum; Pour moi elles s’intègrent dans toutes les dimensions que la nature peut inventer. Ces limites, je les repousserai encore peut-être un jour quelque part ailleurs sur notre globe, mais s’il est possible que la condition humaine soit elle-même sans limites, on peut considérer que chaque jour jusqu’à notre mort nous soyons capables de dépasser des frontières, il y en aura toujours...
Retournons à notre famille de pêcheurs indiens. C’est donc Keveen qui m’avait envoyé les voir, et fait promettre de leur montrer un documentaire sur eux. Le documentaire entier n’était pas tout à fait prêt, mais je pus leur projeter un aperçu.
Les voilà donc devant l’écran de mon petit ordinateur portable, me demandant de leur passer et repasser la vidéo dans laquelle ils sont les héros. Ils sont si fiers, c’en est beau à voir. C’est un peu magique pour eux. Comme un peu toute cette technologie qui arrive dans leur village bien avant l’eau courante. Cependant, j’ai été un peu choqué, pas seulement ici mais aussi dans le Tamil Nadu, de l’anarchie avec laquelle les nouvelles technologies étendent leur réseau sans scrupules pour profiter de la naïveté de gens qui n’ont déjà pas beaucoup d’argent. Il y a du bon et du mauvais. Mais on sent l’exploitation d’un marché facile. Avant l’eau courante, ou avant les réseaux de traitement des déchets, arrivent depuis quelques années la télévision et la téléphonie mobile. Alors qu’il semblerait que la télévision ait certains effets positifs dans les campagnes (baisse de la natalité et de la transmission des MST, plus facilement depuis l’introduction de la télévision qu’avec l’information sur le préservatif...). Cependant, on le voit, la télé est quelque chose de magique, les gens la regardent pour la regarder, ils peuvent s’y scotcher pendant des heures, et ils ne comprennent pas pourquoi je n’ai pas envie de rester devant. Une télévision allumée est comme un message de Dieu qu’il faut écouter attentivement.
Et bien sûr, à la télé, des publicités sans discontinuer, sur des produits de beauté (dont des «éclaircisseurs» de peau pour ressembler à des blancs), des voitures, des produits manufacturés, de la bouffe en boite, bref que des choses dont les gens n’ont pas l’utilité mais qui bientôt penseront que d’acheter ces choses leur apportera le bonheur. Et maintenant, la téléphonie mobile, avec des offres pour appeler quasiment gratuitement, et des téléphones portables nouvelle génération super bon marché permettant de visionner des vidéos. Appeler gratuitement, c’est génial s’ils n’ont pas d’argent. Mais ce que ça cache, c’est que le téléchargement de vidéos est hors de prix, et que les gens des campagnes en abusent et y dépensent leur argent pour des stupidités, parce que simplement, ils trouvent cela magique. Rajoutons à cela, que beaucoup de gens jonglent toute la journée avec leurs deux mobiles qui contiennent chacun deux SIM (deux numéros de téléphone)! De quoi consommer encore plus de produits secondaires (musique, vidéos, sonneries, abonnement infos par SMS, etc.) qu’ils doivent payer. Du gaspillage d’argent, planifié par des gens avides d’argent, au détriment de leur peuple... J’étais obligé d’en parler là, car ça m’a fait mal au cœur de voir comment la publicité anarchique faute de règlementations détruit l’espoir de ces gens si simples en une vie plus agréable, en leur vendant des choses totalement inutiles.
Quelque chose de plus rigolo et intéressant à remarquer, c’est leur utilisation d’un cahier. Ils ne savent pas comment utiliser cela, ils le tournent dans tous les sens pour trouver quelque chose qu’ils ont noté quelque part. Pourtant le cahier est vide, pourquoi ne regardent-ils pas sur la première page? C’est parce qu’ils écrivent au milieu! Le seul cahier qu’ils possèdent a été offert par Keveen. Il y a écrit son adresse sur la première page, comme on nous a appris à le faire dans notre enfance. Voilà, on nous a appris à l’utiliser dans notre enfance, mais pas à Charachar. Et lui, lorsqu’il veut noter quelque chose - ce qui est rare - il se saisit du cahier et l’ouvre n’importe où et écrit là. Ainsi sur des pages dans le milieu du cahier l’on retrouve des comptes ou l’adresse de quelqu’un ou un numéro de téléphone. Et il faut chercher dix minutes pour trouver une information. Ceci pour dire que des choses qui nous paraissent si évidentes, comme commencer un livre au début et poursuivre sur les pages suivantes, ne le sont pas forcément pour ceux à qui on ne l’a pas enseigné. Et on croirait qu’on fait les choses instinctivement, mais souvent on l’a juste appris.
J’aurais encore mille choses à raconter, mais je crois qu’il est temps de tourner un peu la page. Ces deux jours dans le village de Thal étaient le clou, afin de maintenir l’émerveillement en moi pour longtemps après mon retour. Ainsi je quitte Charachar et sa famille, ils aimeraient me garder un peu plus, mais me laissent partir avec l’enchantement de ma venue. Cinq heures de bus qui m’emmènent à Bombay, ville la plus «occidentalisée» d’Inde. Je renoue avec les nécessités d’un monde qui veut se voiler la face pour éviter la mauvaise conscience dans laquelle il s’enfonce. Je découvre qui est Paul le poulpe, à l’étonnement de ceux qui le connaissent depuis un mois car il est dans tous les journaux. Il a annoncé qui gagnerait la coupe du monde de football dans deux jours et tout le monde ne parle que de cela à la ville. Les gens ne connaissent pas les règles de ce sport méconnu en Inde, mais la télé a bien fait son boulot, maintenant, les gens achètent tous les produits en relation avec le football, puis ils oublieront dans dix jours. Je retrouve mon passeport au fond de mon sac, j’en aurai besoin pour l’avion. Un passage au marché pour faire le plein d’épices et non le pain d’épices, et hop, je m’envole quelques heures après. La France, j’y rentre. Je suis content. Je rêve d’un sandwich jambon-beurre et d’un croissant au beurre bien gras. Ça ne m’avait pas manqué, mais maintenant que je sais que je reviens, je ne pense plus qu’à cela!

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