J’étais à l’orphelinat depuis quoi, deux jours? J’étais le type qui est arrivé par hasard, qui ne connaissait encore pas grand-chose
de l’établissement dans lequel il a atterrit.
L’orphelinat, subissant régulièrement des relocalisations imposées par les propriétaires des maisons, qui sont louées, et devant à chaque fois déménager, réorganiser les tâches, suivant la proximité de la maison des garçons, de la maison des filles, du puits d’eau potable où il faut aller puiser chaque jour, a concrétisé le projet qui le libérera d’une partie des contraintes financières actuelles. L’acquisition d’un terrain constructible, il y a quelques jours, est un grand pas en avant. Un projet de construction en plusieurs étapes est à l’ordre. Dans trois ans, l’orphelinat devrait posséder des locaux qui pourront accueillir jusqu’à cinquante enfants.
Au deuxième jour, nous allons donc, tous les enfants, la famille, John, Ravi son ami et moi, voir le terrain récemment acquis, et en faire l’inauguration. On arrive sur cette place parsemée de quelques buissons séchés, et plantée en son centre d’une pierre qui servira d’inauguration officielle, recouverte d’une étoffe.
Les enfants se placent derrière, pour la photo, tandis que Luke (ou Daddy, le fondateur de l’orphelinat) fait un discours, en tamoul et un peu en anglais. Puis John me demande de découvrir la pierre. Je m’exécute, en souriant pour les photos qu’il prend, je lève le voile. Je ne vois pas tout de suite l’inscription, souris toujours pour la photo. Puis du coin de l’œil, j’aperçois que le texte est en anglais, et je vois un gros X. C’est rare un gros X en anglais. Je tourne la tête, et je vois, surpris, cette inscription :
Peace Children Care Home
Travaux pour l’édification du bloc filles
Inauguration du terrain par
Xavier Pincé, France
21 avril 2010
Stupéfait, je ne sais plus où me mettre. Comment cela est-ce possible? Qu’ai-je fait pour avoir mon nom sur cette plaque? Rien, strictement rien. Encore une fois, j’ai juste été là. Les pensées se bousculent dans ma tête en bazar, mais je continue à sourire, un peu paniqué de l’importance qui m’a été donnée. C’est John qui en a eu l’idée. En fait, c’est surtout pour marquer le coup, la confiance d’un étranger, ça vaut énormément en Inde. S’ensuit une partie de cricket pour amuser les enfants, et les grands aussi d’ailleurs.
Le soir, nous discutons longuement avec John, et il m’explique toutes les difficultés qui rôdent autour de ce gros projet d’établissement permanent. En gros, ce sont les fonds qui sont trop irréguliers.
Le terrain est acquis, grâce aux donc précédents. Il reste à construire maintenant. Mais ça coûte cher. Environ 15000€ pour chaque phase de construction : 1/ Le bloc filles, 2/ la cuisine et salle à manger, 3/ le bloc garçons et le bureau.
Il m’explique alors que les dons arrivent au compte-goutte. John et Luke passent leur temps à démarcher les entreprises, les personnes aisées, autant que les connaissances de la région. Et le constat, c’est que les donations sont presque exclusivement faites par des gens modestes de la région. Ils font une donation une fois, mais il n’y a aucun donateur régulier. C’est un travail incessant de recherche de nouveaux fonds, et périlleux. Certains mois, rien ne rentre, d’autres permettent de rattraper un peu. Souvent, ce qui se fait ici en Inde, en tous cas chez les gens qui n’ont pas encore été attrapés par l’Ouest et son gaspillage, c’est le don lors de son anniversaire. Explication : en France, c’est mon anniversaire, les gens vont venir chez moi, j’aurai préparé un repas couteux avec de la boisson couteuse. Les invités arriveront avec les bras pleins de cadeaux, souvent inutiles, juste pour faire un cadeau, puisque c’est la circonstance, on va mettre de l’argent dans un objet de plus. En Inde, tout cet argent que les gens ont en trop (car pour le gaspiller dans des objets inutiles, il faut l’avoir en trop), il servira lors de leur anniversaire de don aux charités. Le jour de son anniversaire est le jour du don désintéressé.
Voilà donc d’où provient une bonne partie des fonds de l’orphelinat.
Alors nous devisons John et moi, sur les moyens de rassembler plus de fonds, surtout pour mener à bien ce projet de locaux le plus vite possible. Nous faisons la liste : Donations, parrainage d’enfants, de projets, collaborations avec des entreprises, etc. Et puis il faut taper plus large. Pour l’instant, le dossier de présentation est un dossier papier, transmis par courrier ou de main à main. Nous nous accordons donc sur le fait qu’il faut tenter de passer les frontières de la région, et peut-être même les océans. Il faut aussi profiter des réseaux de chacun pour répandre l’information, faire connaitre l’organisation. Il faut faire appel au volontariat, ce qui est un souhait de John depuis un temps, mais qu’il n’avait pas su encore comment mettre en œuvre. En une soirée, nous faisons la liste des besoins et possibilités. Je lui propose d’étudier tout ça, et de rechercher la possibilité de faire un site sur internet, qui sera une base solide pour l’information.
C’est ainsi que j’ai pu me trouver une utilité dans cet endroit. Je fus un peu rassuré. En fait, je crois bien qu’on peut toujours se trouver une utilité. Je ne connaissais pas vraiment le volontariat, les orphelinats, les moyens d’aide, mais je me suis renseigné rapidement sur internet, prenant des idées par-ci par-là. Je voulais que le site à créer soit simple, que l’on puisse y trouver facilement et rapidement les informations. Je me suis alors en partie inspiré du site internet d’une association que j’ai connue grâce à des amis, Ben et Auré, qui y ont participé lors de leur voyage au Cambodge.
En passant donc, je vous incite à vous rendre sur www.ssfcambodia.org
Et si vous êtes intéressés par leurs actions, prenez contact avec Ben et Auré : ssffrance@hotmail.fr qui ont monté un relais en France pour faciliter les liens.
Donc retour à mon boulot : j’ai demandé un peu d’aide à Armand en France qui a pu me trouver un bon support de site, et qui a même contribué à sa façon en achetant un domaine internet pour l’orphelinat. De mon côté, j’ai essayé d’organiser le site, et travaillé au contenu. Cela a donné ceci : www.peacechildren.com
Vous pouvez aller jeter un coup d’œil, mais tout le contenu n’y est pas encore, c’est juste une base qu’il faut travailler. Et John et moi y travaillerons dès que possible. Moi dès que je pourrai faire une pause dans un endroit tranquille et avoir une connexion internet, et lui dès que leur déménagement actuel sera fini. En effet, le propriétaire a voulu reprendre sa maison en mai, et il a fallu relocaliser dans l’urgence tous les garçons, encore une fois.
Lorsque le site sera plus complet, j’en reparlerai. Cela peut en intéresser certains qui voudraient participer à leur manière, renoncer à quelques bières chaque mois, ou à deux ou trois débardeurs à usage unique, ou chercheraient à faire du volontariat à l’étranger.
Le site est donc créé, il y en avait besoin, pour voir plus loin. Va-t-il être utile et fonctionner? Je l’espère. Ce n’est toujours qu’un nouveau site dans l’océan de la surinformation, mais si on ne tente pas, on ne saura jamais si ça fonctionne.
Ce petit travail a fait passer la semaine assez vite, entre les heures de connexion internet, les parties de cricket avec les enfants, les sorties, les soirées à discuter des cultures et coutumes qui nous ont été enseignées, de nos modes de vies respectifs. Certaines journées étaient assez crevantes, il faut le dire. La chaleur qui frappait à partir de midi, associée à la coupure de courant hebdomadaire nous privant des ventilateurs. Discuter avec les enfants, ou même certains adultes, qui, il faut le dire faisaient des efforts en anglais, était vraiment crevant parfois : Prenez quatre ou cinq mots qui n’ont a priori rien à voir entre eux. Songez à tous les pronoms et mots de liaison qui pourraient coller et faire une phrase. Imaginez toutes les possibilités de conjugaison ou déclinaison. Formez avec cela une vingtaine de phrases possibles, et sélectionnez la bonne. Répondez, puis on recommence. Je peux le certifier, ce jeu d’échec grammatical accélère l’apparition de la fatigue!
Le soir, on est bien content de se poser un peu. J’allais pour les repas dans la famille fondatrice, où vivent Daddy, Mummy, leurs enfants et John. Et croyant me reposer, il n’en est rien : à chaque mouvement que je fais, tout le monde veut que je sois à mon aise, ce qui me met mal à l’aise. Dès que j’arrive, on me tend une chaise, on me force presque à m’assoir. Ravi, 29 ans, se lève du canapé, me force presque à m’y assoir, puis va s’assoir par terre, avec les enfants. Moi, je teste parfois, j’arrive sans faire de bruit, et je m’assois par terre. Tout le monde est gêné, mais c’est mon tour de les mettre à l’aise, je reste là et assure que je suis bien, ce qui est vrai par ailleurs. Ensuite, on sert à manger. Mummy prépare toujours la cuisine, de bons plats, classiques toujours (on mange partout toujours les mêmes cinq ou six plats en Inde, enfin dans le sud où je suis). Et elle sert, pas moyen de faire des choses par soi-même, de débarrasser ses plats, d’aller se laver la main tout seul (Mummy arrive avec un petit bol d’eau pour tremper la main). On doit rester assis, et regarder la télé, formidable abrutissoir fourré de publicités, et se laisser servir. Et bien je dois le dire, se faire servir est fatigant aussi.
La fin du séjour est arrivée. Huit jours passés dans ce petit orphelinat bien modeste m’ont donné l’opportunité de reconnaître que je pouvais avoir une utilité, que j’avais des ressources en moi pour aider dans autre chose que ce pour quoi j’ai été programmé.
Le jour du départ, une petite cérémonie en mon honneur est donnée. Juste un petit discours, un petit cadeau de départ. Les enfants sont si tristes, si touchés. Certains se pressent autour de moi, me touchent les bras, leurs yeux me disent de rester, un peu plus. C’est formidable comment en si peu de temps ils ont pu s’attacher. «Nous, pas heureux. Uncle reste, nous heureux» qu’ils me lancent pour me culpabiliser et me garder un peu plus.
Ce n’est pas très évident de partir dans ces conditions! J’ai toujours détesté dire au revoir. On devrait toujours dire au revoir de la même manière si on se voit le lendemain ou dans dix ans ou plus jamais. Ce n’est pas le dernier moment qui sera le mieux, car ce sera toujours un moment de bafouillage. Autant garder en nous le souvenir des moments ensemble plutôt que celui de l’ultime bafouillage.

2 commentaires:
Me da alegria que estas viajando asi, mi amigo. Se aparece que estas aprendiendo mucho. Buenisimo. Por eso es la vida.
Te deseo mucha luz en todos tus viajes. :)
ara
La voilà l'explication pour la plaque, wahou!!! (21 avril quand même!;-)) Je suis sûre que tu la mérites bien car grâce à toi, cet orphelinat va se faire connaître et recevoir de nouvelles aides afin de concrétiser tous ces projets... Et je compte bien donner un coup de patte! ;-) Bisous!
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