mardi 18 mai 2010

La balade à moto

J’avais contacté la seule personne de Couchsurfing qui semblait habiter à Ooty, et il me répondit deux jours après que je pouvais rester dans la maison où il habitait avec son coloc, même s’il n’était pas là.
Je transfère donc mes affaires de l’auberge de jeunesse à cette maison sur les hauteurs de la ville. C’est une maison qui fait un peu le QG d’une bande d’étudiants en photographie. Ils viennent tous de la ville, Bangalore, Chennai, Coimbatore, Delhi, et leurs parents ont suffisamment d’argent pour leur payer cette année d’études dans une prestigieuse école ainsi que la maison, le boy qui va avec, et tout le matériel du parfait étudiant : alcool et marijuana.
Ces étudiants aisés, la vingtaine et quelques, sont insouciants, loin des réalités, loin de se poser des questions. Ils boivent, enfin, se saoulent, fument à longueur de journée, écoutent de la musique pop, repoussent toute tâche jusqu’à qu’il soit trop tard, tout en se disant que la vie, elle est bien belle tout de même. Je connais bien, j’étais pareil il y a si peu d’années (sans la marijuana, mais c’est bien seulement parce que je n’aime pas fumer). Le jour où j’arrive, on parle d’une balade à moto à l’écart d’Ooty. Gautam, habitant la maison, lance le sujet à ses amis qui passent et repassent dans la maison, venant discuter quelques temps, fumer un joint, repartent, reviennent. La journée passe, on se prépare une dizaine de fois à partir, une dizaine de fois un autre ami passe, et une dizaine de fois un nouveau joint tourne, une dizaine de fois ils reparlent de combien ils étaient ‘‘éméchés’’ la veille au soir, ou du nombre de cuites qu’ils ont pris ce dernier mois.
Moi, je ne me plais plus vraiment dans ce genre d’inutilités d’étudiants mondains. J’ai passé cette période, et je ne peux malheureusement pas participer à la conversation. Parce que ce que je voudrais dire, ce serait culturel, ce serait politique, religieux, peu importe, mais je voudrais discuter de choses qui ont du sens, mais ça ne les intéresse pas. Ah je crois que j’ai bien changé. Je vois un peu en eux le moi de leur âge, mais je n’y suis plus, et je n’y reviendrai pas. J’ai trouvé beaucoup plus intéressant pour moi. Pas que ce soit l’âge, puisque j’ai récemment rencontré des personnes de 22 ans que je place au même niveau de conscience que moi et mes 28 ans. C’est juste, voilà, un différent niveau de conscience.

Bref, au bout de la journée, vers 17h, le mouvement a pris, nous enfourchons les motos et entamons la balade. Et c’est parti sur les routes sinueuses s’éloignant d’Ooty. Y’a pas à dire, il faut sortir de cette ville sale et touristique d’altitude, pour aller dans les chemins et routes qui serpentent autour de ces montagnes abruptes. C’est magnifique, vierge d’urbanisation, à part quelques villages çà et là que l’on traverse à flanc de montagne ou qui chapeautent une colline.
Les couleurs sont superbes, des couleurs de montagnes que je ne connaissais pas, qui n’ont rien à voir avec les nôtres de France ou d’Europe. La terre dans tout le sud de l’Inde est rouge ocre, et même en altitude. Cette couleur contraste incroyablement avec le vert des champs de théiers qui ornent la plupart des versants. Le bleu-gris de quelques rochers vient compléter la gamme des couleurs primaires pour le plus grand bonheur des yeux. Les plantations de thé, je les adore, elles sont comme d’immenses coussins verts, j’aimerais être un géant et m’allonger dedans!


Je suis le passager sur une superbe Royal Enfield produite en Inde. Cette moto, pour les connaisseurs, c’est la reine du voyage, en Inde. Il faut dire que c’est une belle bête, et confortable, et un joli bruit sourd qui pète bien. Mais, ceux qui me connaissent s’en doutent, il est un peu difficile pour moi d’en faire une partie de plaisir en tant que passager, surtout lorsque nous passons au ras de ces ravins à vive allure, croisant des vieux bus remplis à craquer qui prennent toute la largeur de l’étroite route, ou des tracteurs fous, nous coupant la route dans un virage en épingle à cheveux ...
Toutefois, les paysages sont d’une telle beauté que j’en oublie ma peur instinctive, ou je la réduis suffisamment pour profiter du spectacle. Arrivés en haut d’une colline, à une trentaine de kilomètres de la ville, nous nous arrêtons pour admirer le coucher du soleil, un autre moment superbe. De ceci on ne s’en lasse pas. Je ne sais pourquoi tout Homme (je crois) tombe en admiration devant les couchers de soleil. Il doit y avoir une signification instinctive, le symbole inconscient de l’accès au repos. Les couleurs chaque jour et en chaque lieu, nouvelles et particulières, seraient l’apothéose de la journée, le roulement de tambour, le clou du spectacle. Toute la journée les Hommes se sont démenés dans l’arène du cirque, et voici la récompense pour les acteurs et les spectateurs.
Sous ces lumières sans cesse retravaillées par les nuages et l’inclination de la planète, nos joyeux étudiants fument un joint. Moi, je contemple.
Le retour se fait dans la nuit. Là, je serre bien la mâchoire, moitié pour le froid – la température a bien dû chuter à 17-18 degrés! - moitié par ma crainte instinctive. Il m’est difficile de me laisser aller sur un véhicule que je ne contrôle pas. Mais je relativise le plus possible, ainsi je peux profiter de l’environnement, de lever la tête pour observer les étoiles magnifiques qui parsèment ce ciel vierge de pollution lumineuse, à 2500m en montagne. Les constellations n’ont pas vraiment la même position que chez nous. On ne les connait pas chez nous les étoiles, pour la plupart d’entre nous, à part la grande ourse peut-être. Et pourtant on le sait quand on est ailleurs que c’est différent. On s’aperçoit que quelque chose est changé, mais on ne saurait dire quoi, comme si l’image du ciel était inconsciemment imprimée dans notre souvenir, et qu’on ne s’en rappelle que lorsque celle-ci a été bougée.

Sur le dernier kilomètre, Charlie, mon pilote, tente de doubler un bus sans visibilité. Tout de suite, je n’y ai pas cru, c’était vraiment risqué, et des risques, il n’en avait pas vraiment pris jusque-là. Alors en face, sur l’étroite route bordée par une falaise à gauche et un précipice à droite, un autre bus, tout vert, je l’ai encore d’imprimé dans ma rétine, déboule à vive allure. Il a dû klaxonner, mais j’ai oublié tous les sons de ce moment. Ce n’est pas vrai que l’on ferme les yeux lorsque tout semble perdu, que le fil qui retient notre vie est tendu au maximum. C’est peut-être la troisième fois dans ma vie que j’expérimente ce moment, et je peux dire que l’on voit, on voit sacrément bien ce qui se passe. Mais le son a disparu. Les oreilles sont en mode ‘‘mute’’. Dans certains films surtout de combats guerriers, le réalisateur coupe le son pour un instant tout autour, et ne persiste qu’un bruit sourd durant quelques secondes. Et bien ça se passe vraiment comme ça. Le bus vert en face, il a dû klaxonner et bien fort, et pas que lui. Mais je n’ai rien entendu. Nous allions nous écraser comme des mouches sur l’avant du monstre, quand l’Enfield daigna un soudain coup d’accélération qui nous propulsa de justesse devant le bus que nous doublions dans cette côte. Charlie s’est rabattu, à peut-être un mètre du bus qui descendait à vive allure.
De toute façon, en Inde, on apprend que ça passe. En général, ça passe. D’ailleurs, la preuve, si j’écris ceci, c’est que c’est passé. Même si les indiens se mettent tous seuls dans des situations pas possibles et on dirait qu’ils aiment ça, je dois dire qu’ils sont de sacrés bon conducteurs. Nous européens, nous avons été formés à conduire en respectant bien les règles, alors quand un imprévu arrive, peu d’entre nous peuvent réagir. Mais les indiens n’ont pas passé de permis, ils ont l’expérience de l’enfer routier, et c’est beaucoup plus formateur.

Après quelques minutes, en arrivant à l’appartement, ma respiration a repris. Heureusement que cette petite aventure n’est arrivée qu’à la fin de la balade, sinon c’est certain, je n’aurais pas pu l’apprécier. Et à part cette dernière frayeur, je pense ne pas avoir eu trop peur de la journée... ceci dit, j’avais bien mal aux dents ce soir-là!

3 commentaires:

Nola a dit…

les boules... j'avais les dents serres aussi!!

Anonyme a dit…

J'aime bien ta definition de "niveau de conscience" !
ça me fais réfléchir...
merci pour ce partage d' idées,
Spin

toortoth a dit…

Oui, c'est sorti comme ca, et je l'ai noté dans un coin, car je pense qu'il y a moyen de developper. Ce que je pense aussi, c'est qu'il n'y a pas un niveau de conscience superieur ou inferieur, seulement differents niveaux. Peut-etre serait-il judicieux de les appeler plutot etages, ou etats, tout simplement. Ca devient de la philosophie, et je ne suis pas encore assez calé en philo! C'est pas a 18 ans que ca m'intéressait, mais maintenant, je suis en plei dedans!

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