Un changement de plan de dernière minute, et je me retrouve dans le train pour Chennai. Je voulais descendre sur la côte ouest, mais un copain me dit
qu’il serait à Pondichéry, côte sud-est une semaine plus tard. J’ai donc réservé un billet pour le train qui fait Mumbai-Chennai (avec les anciens noms de villes, ça fait Bombay-Madras). Sleeper Class, sans air conditionné, c’est tout ce que j’ai pu avoir trois jours avant le départ, sans être sur la liste d’attente (c’est-à-dire réserver, mais partir seulement si suffisamment de gens ont annulé leur réservation). Pour 400 roupies, soit 7€, je prenais le Mumbai-Chennai-Mail à 23h30 le premier avril, pour arriver 1268km plus loin à 6h, le trois avril. Soit 25h30 à rester dans un petit espace confiné avec d’autres voyageurs. Mais ce fut un bon trajet, et je suis tombé sur des compagnons de ‘‘compartiment’’ très cools.
Le compartiment, c’est en fait 6 couchettes, trois de chaque côté, dont celles du milieu peuvent se replier pour s’asseoir sur celles du bas. Il n’y a pas de porte, et de l’autre côté deux couchettes superposées sont installées longeant la voiture, où des gens qui auront réservé trop tard devront se partager les places. Ceci répété neuf fois dans la voiture, qui est une sorte d’open-space mobile.
Il y a des fenêtres, toujours ouvertes pour faire de l’air dans cette chaleur étouffante (j’ai bien choisi ma saison pour venir, la plus chaude!). Des barreaux permettent d’éviter que quiconque n’aile se suicider, peut-être, mais en tous cas n’empêchent pas les gens de jeter leurs déchets. De toute façon, il n’y a pas de poubelles ; il n’y a d’ailleurs pas de poubelles dans toute l’Inde j’ai l’impression. Vraiment, je n’en ai vu nulle part encore. On doit jeter ses déchets dans la périphérie des villes, dans les petites ruelles sombres, sur la plage où la mer les évacuera, le long de rails du train... Au début, je n’arrivais pas à le faire sans fermer les yeux. J’ai expliqué ce que je ressentais à mes compagnons de voyage, ils ont bien rit, puis m’ont aidé à prendre l’habitude de faire comme eux. Je le fais maintenant aussi, néanmoins toujours avec un sentiment d’inconfort, de gêne. Mais vraiment, il n’y a pas d’autre chose à faire. Alors, j’essaie autant que je peux de ne pas consommer des produits avec des emballages. Que des choses organiques. Mais ce n’est pas toujours facile, notamment pour l’eau, que je préfère vraiment acheter en bouteilles plutôt que de consommer l’eau courante qui donne facilement la courante. Elle porte bien son nom!
Toute la journée, il y a des vendeurs ambulants qui passent dans les wagons du train. Des marchants de choses qui font des déchets à jeter sur la voie ferrée par la fenêtre. Ça n’arrête pas, et une fois sur trois, un de mes cinq compagnons sort une pièce pour acheter un de ces trucs à manger, à boire ou à lécher.
C’est long, 25h30 de train. Deux nuits, et une journée. Nous quittons vite la ville, mais durant la nuit. Pour dormir, il faut supporter le bruit infernal des roues d’acier sur les rails, mais je e suis habitué à ce bruit perpétuel, en dormant à Mumbai parmi les klaxons incessants et le ventilateur rouillé du plafond.
Parfois, nous passons peut-être près d’un égout, ou que sais-je, et des odeurs gerbantes remontent dans le wagon. Mais c’est pareil, on s’y habitue. Et ce n’est tout de même pas en permanence.
Durant la journée, la température dans le wagon grimpe à une allure folle. Il fait vite 40 degrés, malgré le vent s’engouffrant par les fenêtres et les faibles ventilateurs du plafond. On traverse de vastes plaines presque arides, bien que quelques arbres, et des fourrés soient disséminés sur ces surfaces non peuplées. Il y a donc autre chose que la ville et la multitude en Inde. Je m’en réjouis autant que je m’en effraie. Car si j’ai dans l’idée de faire du vélo dans le sud, et d’éviter les grandes concentrations urbaines, j’ai aussi bien peur de cette chaleur qui vous fait transpirer vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Nous nous arrêtons dans quasiment toutes les gares de tous les petits villages sur la route. Parfois, les singes y remplacent les chiens errants. Il y a toujours des vendeurs ambulants de rafraichissements, de bouffe, de glaces ou de thé. La compagnie de train en profite pour recharger les victuailles pour la bouffe du soir distribuée pour un prix exorbitant de 0,60€. On recharge aussi en mendiants, qui traversent les wagons de gare en gare.
Parfois, il y a des travestis aussi qui passent. Eux, m’expliquera un de mes compagnons de voyage, ils sont presque un sexe à part dans la société indiennes. Travestis, transsexuels, eunuques (qu’on a castré souvent dans leur enfance pour je ne sais quelle raison), ont un statut particulier en inde. Ils sont un peu comme des sorciers que l’on fait venir à un mariage ou une fête religieuse pour raconter des sornettes.
Bref, un travesti arrive, il a dans les mains quelques billets. Il s’arrête dans notre compartiment, il choisit quelqu’un, puis il tape dans les mains deux fois, pour signifier que le malheureux doit lui donner la charité. S’il ne le fait pas, le travesti ira provoquer d’une manière ou d’une autre la honte. Le premier qui refuse, et qui refusera à chaque fois, se fait légèrement taper sur la tête et sur les côtés. J’ai entendu que certains vont jusqu’à montrer leurs parties. Ils/Elles jouent sur la honte, pour recevoir de l’argent. Ceux qui ne veulent pas se faire brimer, donne vite, et un geste du travesti au-dessus de la tête du payeur le bénira. De quoi, je ne sais pas. Quatre ou cinq passeront, certains donnent, ils en ont peur, l’homme à ma droite ne donne jamais, il se fout de ce que le travesti peut faire. Le dernier qui passera me choisira, je ne donnerai pas non plus, voyant sans doute que je suis étranger, il n’a rien fait et est parti. Vu le nombre de gens qui donnent, ces sans-couilles se les font en or, c’est certain.
Encore des kilomètres qui s’enchainent, passant sur des ponts au-dessus de fleuves asséchés larges de plusieurs centaines de mètres qui ne vivent que lors de la mousson, passant aux côtés d’étranges montagnes de cailloux posés au milieu de la plaine, nous continuons, nous attendons. Une nouvelle nuit passe, six heures du matin sonnent. Les marchands de thé gueulent depuis une heure dans les wagons. J’arrive à Chennai. C’est pas trop tôt.

2 commentaires:
C'est toujours aussi bon de te lire... Quel narrateur tu fais ! Merci de nous faire partager tous ces moments riches en expérience et en découvertes.
Le voyage est une drogue, quand on commence, on ne pense plus qu'à ça... Heureusement tu es là pour atténuer notre manque !
Bonne route
Auré & Ben
Yes c'est vrai. Avant de partir, toujours un doute, puis quand on est dedans, c'est passionnant. Je n'y ai passe que quelques semaines pour l'instant, mais je vous invite a decouvrir l'Inde que vous n'avez malheureusement pas pu voir lors de votre dernier trip. C'est un continent en lui-meme, ça s'envisage en UN voyage je pense. Visiter l'Inde pourrait se comparer en quantité a visiter l'Europe...
Au fait, vous avez vu, j'ai mis un lien vers votre voyage a droite. ça va la phrase?
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